L'INCENDIE
Je suis absolument comme le lecteur : je voudrais toujours voir heureux ceux que j'aime. Et certes, s'il pouvait en être ainsi, les habitants de la Guiberdière n'auraient rien à désirer. Ils dormiraient tranquilles. Hélas ! voilà qu'une nuit Renotte se réveille en sentant une odeur de fumée, et voit une grande clarté dans la cour. Elle appelle Manette en même temps qu'elle saute du lit; toutes les deux s'habillent à la hâte et ouvrent la porte. Une épaisse fumée sortait par la fenêtre du
grenier à fourrage : « Au feu ! au feu I » s'écrient les jeunes filles.
Ce cri rappelle à tous les hommes leurs intérêts. En un instant, les voisins sont sur pied; Tétang n'est pas loin, mais il n'y a point de pompe.
Martin, monté sur ses échasses, organise la chaîne; il se charge d'entrer dans le grenier pour recevoir les seaux d'eau. Les cris de Renotte ne peuvent retenir le brave garçon. Il grimpe à l'échelle et disparaît dans un nuage de fumée. Il jette des bottes de foin et de paille à moitié enflammées, on les éteint promptement, et, grâce au zèle des voisins, on est bientôt maître du feu.
Tout en s'essuyantle visage, on causait. «Comment est-ce. arrivé ? Quel bonheur que Renotte se soit réveillée ! — Moi je dors comme une pioche. — 11 faut que quelqu'un soit allé dans le grenier avec une chandelle ! »
A ces mots. Manette pousse un cri perçant et s'évanouit ; Martin la porte dans l'étable. « C'est elle ! c'est elle I » s'écrie-t^on. Je vous fais grâce des reproches que chacun envoie à la pauvre fille.
Les curieux entourent l'étable ; ils veulent savoir comment la chose est arrivée. «Pauvre créature I dit une femme.
— Plaignez-la vraiment! Moi je vous dis qu'elle devait leur jouer un tour un jour ou Fautre. Les Constant n*ont jamais réussi à rien. Je ne veux plus passer à côté d'elle : c'est un porte-malheur. »
Cependant, il était désirable que les voisins rentrassent chez eux. Renotte donna donc à son frère la clef du cellier pour leur servir à boire. L'invitation fut acceptée avec plaisir.
Ce feu avait jeté la terreur, mais en fait n'avait consumé que vingt bottes de paille et autant de foin. Le bâtiment n'était, nullement endommagé.
Manette revenue à elle-même se rappelait confusément le drame qui venait de se passer. Enfin elle finit par dire qu'elle était montée au grenier pour soustraire à la voracité des rats quelques écheveaux de fil oubliés; elle avait une lanterne. Et n'entrait-elle pas tous les jours à l'étable avec cette lanterne?
La pauvre servante se jeta aux pieds de sa maîtresse en lui demandant pardon.
RENOTTE
Console-toi, Manette, après tout nous en sommes quittes pour la peur. La Mutitelle nous payera notre paille et notre foin. Tu m'as donné plus de profit et de bonheur que tu ne m'as fait de tort et de peine.
MANETTE
On ferait bien le tour du monde qu'on ne trouverait point un cœur comme le vôtre, ma chère maîtresse.
RENOTTE
Qui sait? en cherchant bien !
L'ordre se rétablit au grenier et dans les esprits. Une seule personne était sombre, distraite et silencieuse. C'était Michel, le garçon de ferme. 11 était allé au grenier avec une chandelle, quelques heures avant que le feu n'éclatât, et il n'avait pas douté un instant qu'une pareille imprudence ne fût la cause du malheur. Son premier mouvement avait été de s'avouer coupable, lorsque l'évanouissement de Manette vint ébranler sa conviction, et la manière généreuse dont la fermière avait supporté ce grave événement le confirma dans la pensée qu'il pouvait se taire.
C'était un honnête garçon. Il ne put entendre mal parler de Manette sans que sa conscience lui reprochât le silence qu'il gardait. Un jour, n'y tenant plus, il alla trouver la vachère qui gavait des dindons.
En voyant venir Michel d'un pas résolu, elle lui demanda ce qu'il voulait. ,
MICHEL
Je veux vous parler, Manette; j'ai un secret à vous dire.
MANETTE
Parlez, je vous écoute.
MICHEL
Je voudrais vous parler entre quatre-z-yeux,
Vous défiez-vous de mes dindons? Soyez tranquille ; ils sont joliment gavés du coup, il n'y a pas de danger qu'ils vous trahissent.
MICHEL
C'est du sérieux que j'ai à vous dire. Manette, préparez-vous.
MANETTE
Je suis toute prête à vous entendre ; dépêchezvous.
MICHEL
Il faut me promettre le pardon, un vrai pardon I
MANETTE
Ce n'est pas moi, hélas! qui pourrais garder rancune à quelqu'un !
MICHEL
Eh bieni Manette, ce n'est pas vous qui avez mis le feu au grenier, c'est moi !
Manette devint pâle comme le jour de l'incendie, elle ne put que dire : Michel !
MICHEL
N'allez pas croire que je l'aie fait exprès! voilà:
Je suis allé après vous dans le grenier, la paille et le foin étaient tranquilles. Je venais prendre un outil. J'ai caché la chandelle avec ma main, mais il faut croire qu'une étincelle sera tombée sur la paille et aura mis le feu. J'allais le dire, quand voijs avez perdu connaissance ; alors j'ai pensé comme tout le monde que c'était vous.
Pourtant j'avais quelque chose là dedans qui me disait que c'était moi. Mais la maîtresse vous ayant pardonné si gentiment, j'ai cru que je pourrais être tranquille. Ah! bien oui! je ne pense qu'à ça, je ne dors pas, et la soupe me pèse sur l'estomac. Alors, ce matin, j'ai pris mon courage à deux mains.
MANETTE
Mon pauvre Michel, j'en suis toute saisie. C'est vrai que j'ai été bien malheureuse. Maintenant on n'y pense plus; faut laisser ça dans l'oubli.
MICHEL
Ah ! dame non ! c'est pas juste d'abord, et puis il y a dans Trélazé des gens qui vous regardent de travers, et j'entends que ça finisse. D'ailleurs, je n'y tiens plus.
Le jour même, le coupable alla s'accuser. Renotte lui sut gré d'ôter cette faute de la vie de sa chère Manette.
Cet aveu, quoique tardif, mit fin aux propos qu'on tenait contre la servante de la Guîberdière.
Le calme se rétablit promptementau dehors parce qu'il régnait dans les cœurs.
Malheureusement, il ne devait être que passager I...