LA DISETTE
A la fin d'août, la pluie commença à tomber et elle tomba jusqu'en décembre. Il n'y eut point de vendanges. Il fut impossible de faire les semailles ; et, vous le savez, celui qui ne sème pas ne récolte pas.
L'aspect de la campagne était d'une tristesse désolante : les chemins boueux, les champs trempés ; l'humidité pénétrait dans les maisons les mieux construites ; les enfants les plus sages étaient devenus désobéissants, aussi leurs mères les
grondaient-elles tout le jour. Les pauvres petits n'avaient d'autre distraction que celle de regarder tomber la pluie qui grossissait les ruisseaux. Tout le monde était de mauvaise humeur.
Quand la pluie cessait, le laboureur essayait de tracer un sillon, mais aussitôt la charrue s'embarrassait dans la boue, et il fallait renoncer au travail. Si cependant il parvenait, à force de persévérance, à ensemencer une pièce de terre, la mauvaise herbe ne tardait pas à étouffer le grain. Pour comble de malheur, les pommes de terre se gâtaient.
Des inquiétudes sérieuses s'emparaient des moins timides. Les vieillards avaient vu des années où les récoltes avaient manqué, et la disette s'en était suivie.
Déjà le blé était rare et cher, bientôt il manqua tout à fait par les tristes spéculations des accapareurs qui, pressentant un malheur public, avaient rendu la vente impossible.
Naturellement la moisson fut mauvaise : chacun récolta tristement un blé rare et de mauvaise qualité, et bien des bras restèrent oisifs à Trélazé.
Le chanvre seul s'élevait en fuseaux aussi hauts que le premier étage d'une maison.
Cette récolte unique amena au moins en septembre un peu de gaieté au village. On éruçait le
chanvre. Si le mot érucer n'est pas français, la chosa est très-amusante. Les hommes assis dehors tiennent deux bâtons entre lesquels on place les tiges de chanvre pour en faire sortir la graine.
Cette opération est un véritable jeu : on tire à soi, on résiste, on lâche, et il en résulte pour ceux qoi sont debout des chutes jamais dangereuses et toujours comiques.
Quand le chanvre est dégagé de toutes les matières inutiles, on le dépose dans la rivière et dans les ruisseaux voisins du village. Une mauvaise odeur se répand alors dans l'atmosphère, et l'air malsain engendre des fièvres. Cette magnifique récolte de chanvre fut donc un nouveau malheur. Il y avait partout des malades, la misère était extrême.
La nature ne s'était point encore présentée aux yeux de la jeune fermière dans un vêtement aussi lugubre ; ses dix-sept printemps avaient toujours été entourés de fleurs. La pauvre enfant fut terrifiée. Si au moins Mme de Saint-Cyr eût été là ; mais la marraine avait entrepris un voyage qui devait durer deux années.
Mlle Ysabeau rassurait Renotte de son mieux.
« Elle avait vu de semblables désolations plus d*une fois dans sa vie, et pourtant les champs avaient repris leur parure et donné leurs richesses ; alors les maîtres, si rigoureux qu'ils soient,
n*exigent point le fermage, et Renotte, plus que toute autre, pouvait être rassurée. »
Le moment présent n'en était pas moins triste ; à la Guiberdière comme ailleurs, on réduisait son repas de moitié. Quand chacun avait, après la soupe, pris un petit morceau de pain, on s'en tenait là, Renotte était obligée de surveiller de très-près sa servante qui trouvait aisément un prétexte pour ne pas venir dîner.
Les fruits même étaient gâtés : point de noix, point de pommes ni de châtaignes. La basse-cour cessa d'être une ressource : comment nourrir des porcs et de la volaille quand on manque de tout pour soi-même ? On avait donc vendu canards, poulets et cochons à bas pris, parce qu'il y a toujours en pareille circonstance des gens qui profitent de l'embarras des autres pour faire de bons marchés.
Le silence de la basse-cour n'était pas un des moindres sinistres de ces temps malheureux.
Au mois de janvier, un nouvel obstacle survint: il gela si dur que la terre se fendit, et la charrue resta encore impuissante. Le désespoir s'empara alors d'une population naturellement forte et courageuse.
Les bons voisins partageaient le peu qu'ils possédaient et souffraient avec patience; mais la
terreur s'empara de tout le monde, lorsqu'on vit envahir les fermes par des bandes de mendiants qui criaient avec arrogance : « Du pain ! du pain ! »
Je vous laisse à juger de l'effroi de Renotte. Martin n'était pas de taille, malgré son énergie, à tenir tète à de pareils gens.
Dieu veille sur les orphelins, et il mit au cœur du vieux sergent Tareau, père de Gotton, la pensée d'aller protéger les enfants de Jacquine. Il dit donc à sa fille: « Toi, tu as ton mari pour te défendre, je m'en vas m'installer chez les Goujon. Pauvre Renotte ! elle me rappelle ma petite sœur Louisette, un vrai lutin au travail, et jolie comme le plus bel ange du paradis ! »
Le brave homme prit son fusil, releva sa moustache grise et se présenta à la Guiberdière : « Dame Renotte, je viens prendre garnison ici; -nous verrons si l'ennemi osera se présenter. »
RENOTTE
Quelle bonté ! père Tareau ! c'est bien vrai que Manette et moi, nous ne sommes pas à notre aise. Mon frère quoique brave, ne peut pas en imposer à ces vauriens qui sont grands deux fois comme lui. Si c'était François !
TAREAU.
Soyez tranquille; ma présence ici leur fera l'effet d'une pièce de quarante-huit! Le sergent de
la vieille garde en a fait voir de grises à bien d'autres I
RENOTTE
Nous VOUS soignerons de notre mieux, bon père.