TA RE AU
J'entends ne rien vous coûter, ma petite; la disette, ça me connaît. Ma pipe avant tout, un petit verre et des grignoteries par-ci par-là !
Bientôt une épidémie se déclara dans le pays. Être malade et pauvre I nous qui multiplions nos besoins et nos fantaisies dès que le plus petit mal nous atteint, quelle compassion sera la nôtre pour ces pauvres gens !
Ceux qui avaient encore quelques ressources s'en tiraient, les autres succombaient promptement, et l'on ne voyait dans Trélazé que des ligures pâles et amaigries. Dès qu'un rayon de soleil se montrait, les convalescents se traînaient dehors pour respirer un peu d'air pur.
Chaque jour le médecin venait; c'était un vieillard qui habitait depuis trente ans la commune de Saint-Barthélémy, située à une lieue de Trélazé. Dans la belle saison, on le rencontrait sur la route, marchant encore d'un pas ferme, sans autre secours que sa canne à pomme d'or. •
M. Herbin était vénéré de tous les paysans. Il était arrivé à cet heureux moment de la vie d'un
Du pain! du pain! (Page 181,)
médecin où il pouvait donner ses soins généreux aux pauvres, laissant à un neveu la partie riche de sa clientèle.
Le bon docteur qui connaissait tous les gens de Trélazé, venait chaque jour s'assurer de leur état; la vue de son petit cheval était déjà un soulagement.
M. Herbin trouva dans Renotte et sa servante de précieuses gardes-malades. Elles assistaient à ses visites et avaient pleine autorité pour faire exécuter ses ordonnances.
Renotte avait le mot pour chacun. N'ayant par malheur point de travaux à faire, elle multipliait ses visites, faisait les lits des malades , habillait les bonnes femmes et les petits enfants, et, lorsque tout était rangé et ordonné, elle s'en allait le sourire sur les lèvres, en disant : « A demain, soyez bien sages. »
Ce n'était pas encore assez pour l'excellente jeune fille de donner son temps et ses veilles, le lait de ses deux vaches était consacré à nourrir les pauvres petits enfants que les mères portaient dans leurs bras affaiblis par la soufl'rance.
Pour celles-là, Tareau ne faisait point sa grosse voix; la porte s'ouvrait du plus loin qu'on les apercevait; Manette faisait une bouillie avec je ne sais quel grain, de sorte qu'il y avait encore de la joie à la Guiberdière. Les mères souriaient à
leurs enfants réchauffés et nourris et elles-mêmes se réconfortaient un peu.
La charité n'est pas exclusivement la vertu des riches. Les pauvres s'aident entre eux. Il y a encore ceux qui ne sont ni riches, ni pauvres, et pour lesquels l'aumône est un besoin.
Renotte n'avait pas attendu ce moment de désolation pour donner. Quoiqu'il n'y eut pas, à proprement parler, de mendiants dans la commune de Trélazé, il n'était pas rare de voir un vieillard ou un enfant s'arrêter à la porte de la ferme. Alors Renotte coupait un morceau de pain, et se trouvait bien récompensée, quand on lui disait : « Dieu vous le rende. »
Quelquefois aussi quand il y avait à l'étable une bonne vache laitière, elle disait à Manette :
a Va chercher une tasse de lait pour cet enfant, nous n'en serons ni plus ni moins riches. »
Certains voisins qui avaient à peine le nécessaire, recevaient aussi des présents à Noël et à Pâques. Quand on voyait la jeune fermière arriver avec son petit panier au bras, on était sur qu'elle le remporterait vide.
Renotte pensait avec raison qu on peut toujours donner à plus pauvre que soi. Il n'est donc pas étonnant que pendant la disette, elle ne mît plus de bornes à sa charité.
Tout en admirant sa sœur, Martin craignait
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qu'à la longue elle ne fût victime d'un pareil dévouement, et il résolut d'employer des moyens énergiques pour prévenir un malheur dont la seule pensée le faisait pleurer.
Renotte, diWl, tout ça est bel et bon, mais tu as besoin d'une meilleure nourriture. Tout ce qui arrive du château passe aux malades, et j'entends que ça finisse. Si tu m'en crois, nous vendrons une vache. »
La petite fermière se rendit à cet avis; elle en sentait la justesse.
Manette n'accueillit pas cette nouvelle avec autant de résignation. Vendre une vache! l'arrêt de mort de la pauvre fille ne lui eût pas causé plus d'effroi.
« Laquelle, maîtresse? » dit enfin Manette.
RENOTTE
La plus grasse, parce qu'elle rapportera davantage.
MANETTE
Hélas ! c'est la Brune !
Cet hélas ! sorti des profondeurs de la poitrine de la vachère, fit retrouver à Renotte sa gaieté. Elle ne put retenir un éclat de rire.
« Que veux-tu, Manette? il y a d autres Brunes en ce monde; quand les mauvais jours seront passés, nous en achèterons une. Loin de nous plaindre, rendons grâces à Dieu de ce que nous
pouvons choisir entre la Brune et la Blonde, lorsqu'il y a tant de gens qui ne possèdent ni l'une ni l'autre. »
Martin commençait à trouver la soupe fade, aussi ne se fît-il pas prier pour conduire la belle Brune au boucher. Il eut toutefois l'attention de l'emmener sans être vu de Manette. Ne riez pas : un bon cœur pense à tout. Notre sensible vachère fut consternée en entrant dans l'étable, elle resta quelques instants immobile devant la place qu'occupait la Brune; mais lorsqu'elle vit son ami rentrer avec un sac de quatre cents francs et des provisions de bouche, elle changea de sentiment. Quelques heures plus tard, l'odeur d'une soupe à la tète de bique achevait de la rendre à ellemême.
Le succès qu'avait obtenu Martin dans la vente de la Brune, développa ses idées de commerce. Il résolut de vendre ses sansonnets et toute sa collection d'oiseaux. Quand les temps sont durs ne faut-il pas se défaire de ses trésors? D'ailleurs le bon garçon se disait qu'il lui serait facile d'en attraper d'autres.
Il partit donc pour Angers emportant ses élèves dans une grande cage ; il avait eu soin de leur servir un bon déjeuner, de sorte que les artistes chantaient et bavardaient à qui mieux mieux.
A peine Martin-l' Oiseau, comme on l'appelait à
Angers, avait-il fait quelques pas sur le boulevard des Lyces qu'un petil garçon qui se promenait gentiment avec son papa aperçut les oiseaux et témoigna le désir d'en acheter. Le papa d'Auguste, bon comme tous les papas, ne demanda pas mieux. Les sansonnets parlaient tant et si bien que le père n'hésita pas à en donner six francs. Martin fit de tendres adieux à ses élèves.
L'oiseleur n'eut pas moins de succès pour ses chardonnerets dont la plupart, nous devons le dire, eurent aussi une heureuse destinée.
Repasseuses, couturières, ravaudeuses reçurent ces hôtes étrangers qui furent bientôt des amis intimes. L'ouvrière aime la compagnie d'un oiseau ; c'est pour elle, pauvre solitaire, le gage de la bonté de la Providence envers toutes les créatures.
La vente des chardonnerets produisit un nouvel écu.
Martin ne livra point son trésor à Renotte qui n'en aurait pas moins fait jeûner son monde; d'ailleurs il voulait soigner sa sœur comme il l'entendait , et, quelle que fût sa confiance dans les poudres du docteur, notre petit homme n entra pas seulement chez le pharmacien, il alla droit chez le boucher, ami et protecteur de Trottin, et acheta un bon gigot qu'il rapporta au bout de son bâton.
Martin sifflait comme un merle au printemps et il n'avait pas besoin de ses échasses pour se croire un grand homme. Il fit une entrée triomphante à la ferme.
Le brave enfant avait raison de s'inquiéter de sa sœur : elle était maigre et défaite. La responsabilité qui l'accablait avait amené ce changement plus que le mauvais air.
Les soins de Mlle Ysabeau ne manquaient certes pas à la filleule de Mme de Saini^Cyr; ils étaient toutefois insuffisants et limités.
Aujourd'hui, l'on franchit rapidement toutes les distances ; il n'en était pas de même à l'époque où se passe notre histoire; et, bien qu'informée de la disette et de l'épidémie qui en était la conséquence, la baronne de Saint-Cyr n'avait pu quitter Rome sur-le-champ. La correspondance n'était point à l'abri des lenteurs. C'est pourquoi Mlle Ysabeau reçut les instructions de sa maîtresse au moment où l'intensité du mal s'apaisait. Ces instructions n'en furent pas moins suivies ponctuellement.
M. et Mme de Saint-Cyr voulaient que chaque jour, à l'heure de midi, on servît dans le grand vestibule du château et dans toutes les fermes, de la soupe, du pain et du vin à tous ceux qui se présenteraient» Cet ordre ne pouvait être mieux exécuté que pal* Mlle Ysabeau. Elle se hâta d'en
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informer les fermiers et de leur en fournir les moyens.
La pensée de faire des heureux ranima notre petite fermière. Elle pleurait de joie en faisant de si grands préparatifs dus à la charité de sa marraine.
C'était un touchant spectacle de voir ces trois enfants servir les pauvres affamés accourus à cette table hospitalière.
Pendant un mois entier, de larges aumônes passèrent par les mains de Renotte.
Des mesures prises par les autorités du département secondées par le retour de la belle saison, mirent un terme naturel à la charité publique : l'orage était passé.
a Ma pauvre Manette, en voilà une année! disait un soir Renotte, que nous arrivera+il encore? »
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