LE PIÉTON
Je le crois bien! c'est par là-bas.... tout làbas.... dans rAmériqué, quoi! où il y a tant d'or qu'ils ne savent qu'en faire.
Le piéton serait resté volontiers à causer, mais la fidèle Manette n'entendait pas retarder d'un instant le plaisir de sa maîtresse ; elle avait reconnu la belle écriture de François.
Renotte ouvrit aussitôt la lettre :
« Ma chère sœur.
'< Je n'ai pas pu t'écrire avant de quitter la France ; mais c'est égal nous sommes toujours chez nous, puisque nous avons été tirer les oreilles à leur dey qui avait insulté ma patrie.
« C'est moi qui fus surpris de monter sur un gros bateau, véritable maison; nous courions sur la mer qui était comme de l'huile. Et pourtant je ne tardai pas à être pris d'un mal que je ne connaissais pas, le mal de mer. On dit qu'on oublie tout pendant cette étrange souffrance; ce n'est pas vrai, Renotte, je pensais à toi. Je croyais te voir à côté de moi, j'entendais ta douce voix dire : Ave Maria,
« La promenade a duré deux jours. L'Afrique est un drôle de pays. Alger ne ressemble pas du tout à Angers. Il y a un tas de maisons blanches
et carrées les unes sur les autres qui se termi-
nent en terrasses.
« J'étais ébloui par le soleil qui ne doit pas être le même que chez nous, car il fait ici une chaleur à faire suer les rochers.
« La foule se pressait pour nous yoir débarquer. Il y avait un tas de monde de toutes les couleurs : les uns drôlement affublés, les autres pas assez. On dit que ces Arabes ne sont pas faciles à attraper. J'espère bien pourtant que nous les battrons un de ces jours. Nous verrons....
« Ces Arabes sont des hommes jaunes comme de l'or, mais pas vilains; ils ont des chevaux bien plus délurés que ceux de la Guiberdière. Ces hommes sont couchés sur leurs bêtes, comme s'ils ne devaient jamais s'en séparer.
« Ne te tourmente pas, prie pour moi, cela suffit. Je me porte bien. Je vas entrer en campagne, et ça me comptera double; alors j*irai faire un tour chez nous.
ce Ècris-moi à l'adresse ci-jointe, et donne-moi des nouvelles de chez nous, de la ferme, de tout le monde.
« Je t'embrasse de tout mon cœur, ma chère Renotte, et les autres aussi.
« François. »
LAfrique et l'Amérique livrèrent un tel combat
dans la tête de Renotte, que cessant toute occupation, elle alla trouver le père Tareau.
Le vieux sergent ne se fit pas prier pour placer son érudition. Il raconta un peu longuement à la jeune fille la prise d'Alger. François était, à T-en croire , un heureux mortel. C'était dans des guerres comme ça qu'on voyait de simples soldats devenir officiers. Le père Tareau qui lisait te Constitutionnel tous les samedis en allant se faire faire la barbe, exposa à Renotte la politique de la France et l'avenir des Français en Algérie. La conclusion fut qu'après tout, si François voulait devenir général, il ne fallait pas l'en empêcher.
Avec un peu moins d'enthousiasme, il eût été facile au vieux sergent de voir combien ses récits belliqueux étaient peu du goût de celle qui les écoutait. Si elle avait échappé à la maladie, sa santé n'en était pas moins altérée, et, malgré l'énergie dont son âme était trempée, la pauvre enfant commençait à craindre 'de ne pouvoir soutenir le travail de la ferme jusqu'au retour de François.
Martin et Manette voyaient bien l'état de Renotte, et, de concert avec Mlle Ysabeau, ils l'entouraient de soins et s'efforçaient de la distraire.
Cependant la campagne reprenait sa parure, et le paysan ses espérances. On se remettait au travail avec ardeur, et, quelques mois plus tard, une saison magnifique promettait l'abondance.
Un soir, Martin, qui était allé à Angers, n'était pas de retour à Theure convenue. Son exactitude habituelle donnait à ce retard une certaine gravité. Aussi Renotte était-elle inquiète. Enfin elle reconnut le pas de son frère, puis sa voix accompagnée des éclats de rire d'un enfant. La curiosité fit sortir Renotte de la cour, et bientôt apparut Martin portant sur son dos une gentille petite fille de trois ans.
RENOTTE
A qui est cette enfant?
Pour toute réponse, Martin lui remit un papier contenant ces lignes:
«Madame lafermière, nous sommes d'anciennes connaissances; je vous envoie ma petite fille en vous priant d'en avoir bien soin jusqu'à mon retour» Je sais que vous avez eu des malheurs dans votre pays, je vous envoie donc la somme que je crois nécessaire à votre bien-être et à celui de ma petite Hélène.
« Je désire que mon enfant soit élevée comme une paysanne. Elle est douce et vous aimera.
« Dans quelque mois, je serai de retour et j'irai vous voir et vous embrasser. »
RENOTTE
C'est un peu fort! Et qui t'a chargé de cette petite fille?
A qui est cette enfant? (Page 196.)
MARTIN
Le conducteur de la diligence de Nantes, au moment où j'entrais au Cheval-Blanc.
RENOTTE
Que t a-t-il dit?
MARTIN
Monsieur Martin Goujon, ayez la complaisance de prendre ce petit paquet et de le porter à maîtresse Renotte. Voici un papier; comme il n'est pas cacheté, sans doute pour qu^on le lise, je Tai lu et vous pouvez en faire autant. N'ayez pas d'inquiétudes, ce sera une bonne affaire; les parents sont riches et n'ont pas envie de vous la laisser.
MARTIN
Vous les avez vus?