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LA DEMANDE EN MARIAGE

L'équipée de Manette resserra les liens entre nos trois amis. Ils étaient rassurés sur l'avenir. Une séparation était désormais impossible. Et, comme le bonheur appelle le bonheur, selon les gens de Trélazé, François donna de ses nouvelles. Il avait fait connaissance avec le champ de ba-^ taille, et, à son regret, il en était revenu sans une égratignure.

L'année s'écoula tranquillement; quoique le bruit du mariage de Renotte se répandît et que

chaque mois on en fixât le jour, la fermière riail et gardait le silence.

On venait de tous côtés la demander à Mme de Saint-Cyr, car la jeune fille était si fière que pas un garçon n'aurait Qsé lui parler.

Les récoltes avaient été magnifiques, les greniers étaient remplis et il y avait un temps d'arrêt dans les travaux. C'était le moment propice pour établir Renotte. Mme de Sainfr-Gyr manda le gros Nicolas et lui proposa sa gentille filleule pour son fils Jean.

Le gros Nicolas se gonfla, salua jusqu'à terre, et dit sans détour que « son fils Jean avait pensé à Renotte autrefois; mais que la jeune fille n'ayant point d'argent, il lui avait dit de s'ôter cette idée de la tête; je crois bien, ajouta le père, qu'il ne l'a pas fait, et aujourd'hui que la fermière a une dot de dix mille francs, elle est parfaite à mes yeux. Mme la baronne sait que dans notre état, il faut des écus, et si j'ai été sévère, je n'en ai pas moins le cœur tendre. »

Le gros Nicolas était un brave homme. Mme de Stain-Cyr loua sa prudence et sa franchise , et il fut décidé que si les jeunes gens étaient d'acdord, le mariage aurait lieu à la fin de septembre.

La nouvelle courut le pays avec des commen* taires fabuleux. Il n'était question que du bonheur des orphelins : tout leur avait réussi. Fran-

çois lui-même deviendrait officier; personne ne disait : l'exemple du travail a toujours été dans la famille, les enfants ont été courageux et ils recueillent le prix de leur sagesse. C'est que nous fermons les yeux sur nos fautes, et que nous attribuons presque toujours nos malheurs à autrui.

Sans doute, M. et Mme de Saint-Cyr avaient été de précieux protecteurs pour les enfants de Jacquine; mais ceux-ci s'étaient constamment montrés dignes de la tendre sollicitude dont ils étaient l'objet.

Quoi qu'il en soit, on s'intéressait à eux, et tous les habitants de Trélazé se réjouirent franchement de voir se terminer si bien une affaire qui avait paru difficile aux plus entreprenants.

Renotte n'en revenait pas de sa fortune. Un regret venait cependant troubler son cœur à cha que minute : « Ma marraine, disait-elle, les parents devraieijt toujours être là pour voir le bonheur de leurs enfants; et, si je ne vous avais pas, je ne me soucierais de rien en ce monde: mais faut convenir que vous êtes une fameuse marraine 1 »

Nous pensons comme Renotte. Mme de Saint-Cyr avait compris dans toute leur étendue les devoirs d'une bonne marraine,» d'une mère en Dieu.

Les noces de la jeune fermière devaient être, selon cette excellente femme, une fête, un événe-

ment dans le pays, afin que les jeunes gens y vissent de leurs propres yeux comment le travail et l'honnêteté sont récompensés.

Le mariage ferait célébré dans la petite église du village, et le château de la Volière recevrait la noce ; Mlle Ysabeau sortirait l'argenterie et les nappes damassées; elle aurait aussi la bonté d'ouvrir ses armoires à deux battants, pour y prendre tout ce qu'il y aurait de meilleur. Les hôtes les plus importants de la basse-cour disparaîtraient pour ne plus revenir.

Élizabeth secondait les projets de sa mère avec un plaisir dont Renotte était toute fière. Elle réclama le droit d'offrir à la mariée sa toilette de noces. Cette toilette ne fut point d'or et de brocard, comme le bruit en courait dans le pays. Un tin déshabillé de mérinos vert, un tablier de soie gorge de pigeon, un bonnet garni de dentelle, et une croix d'or, tels furent les présents que reçut Renotte de son amie d'enfance.

Tailleurs et tailleuses furent fort occupés pendant trois semaines entières. Les mères subirent les exigences de leurs filles. Une invitation au château n'était pas une invitation ordinaire.

Par bonheur, Manette avait un bahut pour recevoir les présents de circonstance. Renotte s'était dit avec raison : « Pendant que je suis encore ma

maîtresse, je veux faire de beaux cadeaux à ma meilleure amie. » Et sur ce, elle se rendit chez Mme Moulinet qui l'aida de ses conseils , déploya ses plus belles pièces d'étoffe, et applaudit fort à la générosité de la fiancée.

Il fallait voir notre fermière faire son entrée avec un paquet d'ajustements! fins droguets, rubans, dentelle et tablier de soie.

Tout en se débattant, Manette ne pouvait détacher ses yeux de si magnifiques choses. Elle riait et pleurait presque, touchait les étoffes, étalait les dentelles, riait encore. Je crois qu'elle aurait volontiers passé la journée devant ses atours , si Renotte n'eût ouvert le bahut, et mis tout en place.

Les préparatifs du grand jour se faisaient au château. Encore une semaine et M. le baron conduirait la gentille Renotte à l'autel.... Ohl si François revenait, que la fête serait belle! Hélas le piéton ne parait pas. Martin, l'excellent Martin ne passe pas un jour, sans rôder de côté et d'autre dans l'espoir de le rencontrer, et, s'il l'aperçoit, il court après lui et revient plus triste encore. On n'avait point entendu parler de François depuis six mois. Si Renotte ne pouvait se figurer un champ de bataille, elle savait qu'on y est blessé quelquefois mortellement. L'image de la mort traversait sans cesse son esprit, et pourtant elle

conservait un secret espoir ; Manette, bien entendu, espérait aussi, non par complaisance, mais parce qu'il y a des cœurs que la sympathie unit dans l'adversité comme dans le bonheur.

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