CHAPITRE VIII
ON A SOUVENT BESOIN D'UN PLUS PETIT QUE SOh
Le meunier avait dit vrai : par une belle aprèsmidi. M. et Mme de Saint-Cyr vinrent à la Guiberdière. Ils furent charmés du bon' ordre qui régnait à la ferme. Renotte les conduisit partout, ne leur fit pas grâce du moindre détail. M. de Saint-Cyr fut heureux de constater que sa femme avait bien placé sa confiance.
Renotte sut se ménager un tête-à-téte avec sa marraine. Elle lui raconta toutes ses affaires: le chagrin qu'elle avait eu de voir partir son veau,
la joie que les quarante francs du boucher lui avaient causée. Elle montra à sa marraine le livre des recettes et des dépenses. La marraine fut émerveillée.
«Quelle est cette fille? demanda Mme de Saint- Cyr, en apercevant Manette. Elle a Tair bien gauche.
RENOTTE
Ma marraine, la tournure ne fait rien au cœur. Manette est un trésor pour nous. Sans elle, toutes nos volailles seraient mortes cet hiver. Cette pauvre servante ne nous coûte presque rien, et nous rapporte beaucoup. C'est la fille de Constant le carrier. Elle a beaucoup embelli depuis qu'elle est avec nous.
MADAME DE SAINT-CYR
Bien, bien, ma fillette, je n'ai rien à dire à cela.
RENOTTE
Ma marraine, voulez-vous voir Fargent qu'il y a dans le sac?
Non vraiment ! Nous sommes venus pour notre propre satisfaction et rien de plus.
Je suis bien contente de toi, ma Renotte. J'ai un secret à te dire. Seras-tu discrète?
RENOTTE
Oh! oui, ma marraine.
MADAME DE SAINT-CYR
Écoute-moi : Élizabeth me fait du chagrin , elle a un défaut....
BENOTTE.
Est-ce possible? moi qui l'aimais tantî...
MADAME DE SAINT-CYR
Aime-la toujours, aime-la davantage. Les défauts de nos amis doivent exciter notre intérêt , notre compassion.
RENOTTE
Une demoiselle ! La fille de ma marraine avoir un défaut! G'est-y vrai?
MADAME DE SAINT-CYR
Très-vrai, mon enfant. Élizabeth est paresseuse. Or, je crois que l'exemple de ton ardeur au travail peut être utile à ma fille qui t'aime tendrement. Mon mari et mon fils partent au commencement de juin pour un long voyage : ils vont en Terre-Sainte. — Renotte fit le signe de la croix. -Dès qu'ils seront partis, je viendrai m'établir à la Guiberdière. afin qu'Elizabeth ait l'occasion naturelle de te voir souvent, que tu sois sa conseillère. Tes paroles lui feront plus d'effet que celles de sa gouvernante, et peut-être que les miennes.
RENOTTE
Ma marraine, je crois que vous vous faites des idées. Mais c'est égal, je ferai de mon mieux. Je
ne peux plus en vouloir à Mlle Élizabeth , puisqu'elle est cause que vous allez venir demeurer près de nous. Ah î que je suis donc heureuse 1
Renotte se jeta tout bonnement au cou de sa marraine qui Tembrassa de tout son cœur.
Au mois de mai, les travaux de la campagne deviennent chaque jour plus nombreux.
Pendant que François achevait les labours, semait le colza de printemps et le chanvre , hersait les pommes de terre , Renotte donnait tous ses soins au potager. Les légumes étaient à ses yeux bien plus précieux que ces belles roses dont l'Anjou a la spécialité.
Élizabeth ne tarda pas à venir faire visite à son amie; mais elle fut obligée d'aller la chercher jusque dans les vignes.
ÉLIZABETH
Que fais-tu donc là? il n'y a point de raisins !
RENOTTE
Je regarde si mes vignes se portent bien. Maintenant, je vais cueillir les asperges. Pardon, mamzelle Élizabeth ; c'est que voyez-vous, ce n'est plus comme autrefois, à présent je travaille du matin au soir.
ÉLIZABETH
Oui ; mais ce que tu fais est très-amusant.
RENOTTE
Amusant I Je voudrais bien vous y voir! Je me
lève en toute* saison avant le soleil, et lui se couche toujours avant moi.
ÉLIZABETH
C'est égal, Renotte, je voudrais être à ta place, et peut-être que tu ne serais pas fâchée d'être à la mienne.
RENOTTE
Pour ça, non ! je n*ai pas d'idées pareilles. Faut rester chacun où le bon Dieu nous a mis.
Renotte, tout en causant, remplissait son panier de belles asperges. Les deux amies auraient volontiers prolongé la conversation , mais Ysabeau rappela qu'il était temps de partir, et qu'il fallait dire adieu à la mère Rolève.
De retour à la ferme , Renotte ouvrit son armoire, et offrit à Elizabeth une quenouille tout habillée: un ruban rose l'ornait.
ÉLIZABETH
Que veux-tu que j'en fasse?
RENOTTE
Grand'raère vous apprendra à filer : vous filerez d'abord pour votre poupée, et ensuite pour les pauvres. C'est très-amusant.
Elizabeth avait bon coeur : elle aimait sa poupée et les pauvres. L'invention lui parut charmante, et elle pria la mère Bolève de lui donner sa première leçon tout de suite. La maîtresse et l'élève
étaient tellement à leur affaire qu'elles ne s'aperçurent pas de la disparition de Renotte.
Nos petits fermiers considéraient avec fierté et aussi avec reconnaissance la richesse de leurs champs. Cette première année de fermage serait bonne, et selon Renotte, tout dépend du commencement. Peut-être l'entendrons-nous dire une autre fois, qu'en toute chose il faut considérer la fin,
François montrait beaucoup de capacité pour les affaires ; il cherchait à s'instruire , s'efforçait de ménager les forces de sa sœur, et ne connaissait pas d'autres plaisirs que d'aller avec elle, faille une visite au château ou une course à Angers.
Martin, fort et vigoureux, aspirait au moment où il prendrait la bêche et retournerait un champ. En attendant cet heureux jour, il gardait fidèlement les deux vaches , la Brune et la Blonde , au poil lisse et luisant; partout où quelqu'un manquait, Martin et Dragon accouraient.
Le temps passe vite: déjà Renotte voyait paraître de belles bordures rouges. Encore quelques jours de patience, et elle porterait des fraises aux gentilles miss Wilson. Les artichauts montraient la tête; des gousses vertes et longues pendaient aux échalas des petits pois; la basse -cour retentissait de chants et de cris joyeux. Renotte était dans l'enthousiasme. La vanité la gagnait, lorsqu'elle était obligée de suivre Trottin à pied, tant
était grande T abondance des richesses que celui-ci portait.
Ce fut alors que Mme de Saint-Cyr vint habiter la Guiberdière. Elle avait la joie de voir ses protégés travailler avec courage et intelligence. Renotte n'avait guère grandi ; mais elle était forte. On lui donnait même quinze ans, ce qui la flattait beaucoup.
On était à la Saint- Jean, et la fenaison commençait. Le ciel était bleu, l'air embaumé. A ce moment, tout paysan voudrait avoir quatre bras. Le plus léger nuage inquiète les travailleurs.
Élizabeth était dans le ravissement. Dès qu'elle avait un instant de récréation, elle courait voir faner, grimpait sur les meules, et en descendait encore plus vite.
Le dernier jour de la fenaison, le ciel se couvre; l'alarme est à la ferme et dans les environs. Mme de Saint-Cyr, avertie par le baromètre, appelle ses domestiques, les conduit elle-même à la prairie, et leur donne l'exemple. Élizabeth aussi veut ramasser le foin ; mais au premier éclair, la petite a peur et se sauve.
Douze personnes travaillent activement: les unes chargent le chariot, les autres ramènent le foin en tas; le tonnerre gronde, les éclairs se rapprochent, on étouffe. N'importe, il faut arriver sain et sauf à la ferme.
L'ardeur fut si grande, que la pluie humecta à peine le dernier chariot: à en croire Renotte, et nous sommes de cet avis, un pareil bonheur était dû à la protection de Mme de Saint-Cyr.
Les plaisirs de la campagne, bien différents de ceux de la ville, ne sont jamais les mêmes: chaque saison, chaque mois de Tannée amène de nouvelles occupations. Pour profiter de la société de Renotte, Élizabeth était obligée de la suivre partout.
La gouvernante, assise à T écart, laissait babiller les deux amies, tout en les suivant des yeux.
ELISABETH
Es-tu fatiguée, Renotte?
RENOTTE
Bien sûr, que je le suis, mamzelle ; le travail ne se fait pas sans peine; mais aussi, on aie cœur joliment joyeux, quand on voit tout ça montrer une petite tète verte, grandir, et puis enfin venir à maturité.
ÉLIZABETH
Ma pauvre Renotte, c'est égal ; je suis étonnée que maman , qui t'aime tant, te laisse travailler toute Tannée.
Renotte se lève, et regardant Élizabeth d'un petit air tant soit peu moqueur : « VoUà une belle idée, par exemple, est-ce que tout le monde n'est pas obligé de travailler, mamzelle?
ÉLIZABETH
Pas précisément, Renotte. Il est vrai que maman travaille toujours; je suppose que c'est son goût, puisqu'elle est riche.»
Renotte ne répondit rien. Elle coupa énergiquement la tête à un artichaut qui ne faisait aucune résistance. Le silence n'était point ce qu'aimait Élizabeth ; aussi ne tarda-t-elle pas à dire : « Allons, je vais apprendre ma leçon. Crois-moi, Renotte, tu es heureuse de ne pas faire de dictées.
RENOTTE
J'en ai fait à l'école. J'apprends tous les jours les choses nécessaires à mon état. Notre jardinet nos champs ne nous donneraient pas tout ce qu'ils nous donnent, si nous ne savions pas les soigner. Les coquelicots et les bluets n'enrichiraient pas le fermier, et s*il n'y avait que ça dans nos sillons, le meunier n'aurait que faire de passer par
ÉLIZABETH
Tu as beau dire, il est plus amusant de cueillir des fraises que d'apprendre la géographie.
RENOTTE
Que vous êtes donc enfant, mamzelle! On ne change pas ce que le bon Dieu a fait, et ceux qui Taiment font leur ouvrage, sans chercher midi à quatorze heures. Ahl vraiment! vous feriez une belle figure quand il faudrait vous lever matin I
sortir par le froid, par le chaud, travailler toute la journée!... Ne me plaignez pas : le soir, je m'endors le cœur content, et je voudrais être au lendemain pour recommencer. Ça devrait être la même chose pour tout le monde.
Élizabeth goûtait peu la conversation de Renotte.La gouvernante n'eut pas la peine d'appeler son élève deux fois. Renotte souhaita bonne chance à Élizabeth pour la géographie.
Cependant la petite fermière, tout en blâmant la paresse d'Élizabeth, se disait: « C'est pourtant vrai que les riches n'ont pas besoin de travailler comme nous. Faudra que j'en cause avec ma marraine. »
Renotte essuyait son visage brûlé par le soleil, quoique préservé par son mouchoir blanc, lorsque Mme de Saint-Cyr, informée par la geuvernante de ce qui s'était passé, vint trouver sa filleule. Elle la .fit asseoir auprès d'elle et Técouta attentivement. « Je suis restée coi, ma marraine, quand mamzelle Élizabeth m'a dit que les riches n'étaient pas obligés de travailler ; car c'est ma fim bien vrai.
MADAME DE SAINT-CYR
Quelle erreur est la tienne, chère enfant ! Le travail est la loi du monde ; nous y sommes tous obligés chacun suivant notre condition.
Il serait ridicule de me voir planter des choux,
et grimper dans cet arbre, comme Martin, pour cueillir des cerises ; mais je donnerais une bien mauvaise opinion de moi à mes serviteurs, s'ils me voyaient négliger ma maison, ne pas veiller à ce que mon mari et mes enfants ne manquent de rien. C'est aussi une obligation pour nous d'entretenir ce que nous avons appris, de cultiver nos talents, de manier Taiguille.
RENOTTE
Oh I j'aime tant quand vous faites aller votre piano I mais vous conviendrez, ma marraine, que je ne pouvais pas deviner tout ça. Maintenant, je ne serai plus embarrassée pour répondre à mamzelle Élizabeth. »
L'heure du souper était venue.
Manette, s'abritant du soleil couchant avec la main, regardait de tous côtés si elle n'apercevait pas sa maîtresse. Elle l'appela, et aussitôt Mme de Saint-Cyr s'éloigna.
Le lendemain, Élizabeth vint encore trouver Renotte à l'heure de sa récréation, et lui dit: «Si maman me permettait de m'habiller en paysanne, voudrais-tu t'habiller en demoiselle ? Rien que pour un jour. Tu me ferais grand plaisir. Tu sais, nous sommes à peu près de la même taille.»
RENOTTE
Quelle drôle d'idée vous avez là! Eh bien! oui, mais à une condition : vous sarclerez le jardin.
ÉLIZABETH
Qu'est-ce que c'est?
RENOTTE
C'est ôter les mauvaises herbes qui se fourrent partout, et empêchent les légumes de respirer.
ÉLIZABETH
Je veux bien ; et toi, qu'est-ce que tu feras?
RENOTTE
Moi? je filerai; car, pour ne rien faire, n'y comptez pas.
Élizabeth obtint sans peine la permission de jouer cette petite comédie, ce qui l'étonna beaucoup et diminua le plaisir qu'elle s'en promettait.
Le jour même, Renotte apporta dans la chambre d'Élizabeth son plus fin déshabillé des dimanches, son bonnet et ses sabots.
Si la demoiselle fut contente de se voir déguisée en paysanne, elle l'était encore plus de voir Renotte revêtir une légère robe rose et tout ce qui compose une élégante toilette.
La coiffure fut un moment terrible. Quoique la main de la femme de chambre fût très-légère, Renotte faisait une grimace à chaque coup de peigne. Constance mit de la coquetterie à faire valoir la belle chevelure brune qu'elle tenait entre ses mains, et la petite fermière ne put s'empêcher, en jetant un coup d'œil dans la glace, de se trouver à son goût.
Tout le monde prit part à ce jeu : on riait, on plaisantait. Cependant Renotte fut la première à se plaindre : « Ah ! mais, écoutez donc, je ne sais pas si je pourrai rester longtemps dans tout cet attirail- là! mes pieds ne sont pas à Taise dans des bottines comme dans des sabots I Cette robe me serre.... ça me pince.... j!étouffe, c'est pas amusant!... » •
ÉLIZABETH
Ne sais-tu pas qu'il faut souffrir pour être belle? allons, courage !
Pendant que Renotte s'empêtrait dans sa robe, essayait de donner de la liberté à ses épaules et à ses bras, Élizabeth courait avec son jupon court, et était impatiente de se mettre à l'ouvrage.
La voilà donc, la tête couverte d'un mouchoir blanc, et munie d'une serpette ; elle commence son travail, tandis que Renotte, assise sous les tilleuls, file tant bien que mal, car elle souffre dans sa robe de demoiselle.
Au bout de dix minutes, Élizabeth se plaignit de la chaleur: « Je ne pourrais rester plus longtemps au soleil. »
RENOTTE
11 le faut bien!... voyons, je ne suis pas une maîtresse dure pour mes journaliers ; passez à l'ombre.
Élizabeth obéit; mais quoique l'ombre fût un
soulagement, il n'en était pas moins fatigant de sarcler. Les deux jeunes filles soupiraient.
Tout à coup Élizabeth s'écrie : Une araignée î une araignée ! Renotte, viens la tuer.
RENOITE.
Les demoiselles ont peur des araignées, ce n'est pas moi que ça regarde. Et puis, je ne m'aviserais pas d'en tuer une, depuis que mon jeune maître m'a dit du bien de ces insectes-là.
ÉLIZABETH
Elle s'est sauvée en me voyant.
RENOTTE
Dame ! c'est pas étonnant, elle a quatre paires d'yeux.
ÉLIZABETH
Tu plaisantes.
RENOTTE
Pas du tout. Votre frère, qui est savant, m'a appris l'année dernière des choses bien étonnantes, allez ! Les araignées savent qu'on ne les aime pas, alors elles creusent un trou, et en ferment l'entrée avec de la terre ; elles se barricadent à leur façon. Quand elles veulent sortir, elles ouvrent la porte. Toutes les demoiselles ont peur des araignées. Si une belle toile se trouve sur leur passage, elles la détruisent Eh bien! moi, si je ne me raisonnais pas, je serais jalouse des araignées. Regardez donc cette jolie toile; jamais Ma-
nette ni moi ne ferons de fil aussi fin. Quelquefois, je m'amuse à les voir prendre les mouches: elles les sucent; après quoi elles ôtent leurs cadavres de la toile. Quoique votre frère ait de beaux livres où tout cela est écrit, il n'est pas fâché de causer quelquefois avec moi, parce que je connais toutes les bêtes.
ÉLIZABETH
Tiens ! tu n'es donc plus une demoiselle I
RENOTTE
Non. J'en ai assez, j'ai les bras engourdis ; et, si vous m'en croyez , nous irons reprendre nos bardes, quoiqu'il y ait à peine une heure que nous sommes là !
ÉLIZABETH
Tu as raison. Je suis lasse comme si j'avais fait une lieue à pied. Et mes mains, regarde dans quel état elles sont.
RENOTTE
Au moins, vous ètes-vous bien amusée?
ÉLIZABETH
Pas du tout. Je m'ennuie extrêmement, et j'aime encore mieux faire des verbes que sarcler le jardin.
RENOTTE
Savez-vous pourquoi, mam'selle?
ÉLIZABETH
Parce que c'est ennuyeux, tiens î
RENOTTE
C'est pas ça. C'est parce que la fille de ma marraine doit faire autre chose. Chacun son ouvrage en ce monde. Si je devais rester affiquée comme je suis, j'en mourrais^ Allons vite nous déshabiller et retourner chacune à nos affaires.
Élizabeth ne se fit pas prier. Elle était si lasse et si contente de s'asseoir qu'elle ne vit pas le malin sourire deMlleYsabeau, ni la joie que cette déception causait à sa mère.
A partir de ce jour, la petite fille ne se plaignit plus de faire des verbes et des dictées ; elle se contenta de suivre Renotte au jardin pendant ses moments de loisir, et de s'intéresser aux travaux de la fermière.
'HJ