CHAPITRE Y
[Les Lettres a M. de Clermont-Lodève.
Lorsque le marquis de Luppé communiqua au journal Le Temps quelques-unes des lettres du prince à son ami le comte de Clermont-Lodève, les défenseurs du mariage essayèrent d'en faire état pour y puiser des arguments à l'appui de leur thèse.
Ce n'était point là pourtant le sentiment de M. de Luppé, qui, en extrayant ces courts fragments d'une correspondance qu'il possède tout entière dans ses archives de Beaurepaire, les livrait au public, au contraire, dans un esprit tout différent.
« Londres, 14 avril 1809,
« ... Je viens de jouer à la paume aussi mal qu'à mon ordinaire, c'est là mon seul plaisir, car je n'ai plus de chevaux; la perte de la pension d'Espagne et une petite fille qui m'est arrivée l'été
dernier meii ùlenl les moyens. Je passe ma vie avec ma bonne Emina, que j'aime beaucoup, et je suis fort iieureux. Ma petite fille est bien gentille, et m'intéresse comme tu peux croire... »
« 8 janvier 1810.
« ... Londres est tout aussi triste que tu l'as vu, mais excepté quand je vais à Ilart-Well, je vis dans mon petit ménage; il m'est né encore une petite fille le 19 du mois dernier^ m'en voilà deux. »
« 30 octobre 1811.
« ... Ma course dans le Stafîordshire s'est fort bien passée, j'ai tué assez de gibier, et gagné au quinze quelques pounds; mais je n'en ai pas été moins content de me retrouver dans mon petit ménage oii tu sais combien je suis heureux. »
o 28 novembre 1812.
« ... Mais j'ai été bien content de me retrouver dans mon cher petit ménage et de revoir mes chères petites filles et leur bonne mère; il me semble que c'est ce matin que je suis revenu, tant le temps passe vite. »
« 8 janvier 1813.
u ... Ils ont été bien malheureux, ayant perdu une fille, et ayant été inquiets de l'autre pendant
LES ENFANTS DU DUC DE BERRY. Ali
^vbs de deux mois, car il n'y a que trois jours qu'elle est vraiment mieux. Son père l'a veillée toutes les nuits; je sens ce qu'ils ont éprouvé par les sentiments que fai pour mes chères petites filles, ainsi que pour leur bonne mère, qui fait le bonheur de ma vie. »
n 1er juin 1813.
« ... Je me porte mieux et le beau temps me rétablira tout à fait ; mes enfants et leur mère se portent bien, et je suis très heureux, ne désirant rien au delà de ma chère petite maison. »
Si ces lettres témoignent de l'étroite intimité existant entre le duc de Berry et Amy Brovvn, elles ne peuvent être regardées pourtant comme une présomption sérieuse en faveur du mariage. Le prince y fait bien allusion à son petit ménage, où il se plaît et oii il aime à se retrouver, mais il ne dit pas un seul mot qui puisse laisser supposer qu'il s'agit d'autre chose que d'une simple liaison. Il est à remarquer, au contraire, que s'il revient à plusieurs reprises sur la tendresse qu'il porte aux enfants qu'il appelle « ses chères petites filles », pas une fois, au contraire, il n'appelle M""* Brovvn autrement que « ma bonne Emma », ou bien « leur bonne mère » ; pas une fois, je le répèle, il ne l'appelle « ma femme », comme le comporterait le style familier de ces lettres, et il n'en est
•• LES KNKANTS DU ni'C DE MKHRY.
pas uiKî OÙ il lasse luonlioii ilrlle c<jiiniK' de sa femme légitime. Je dois, du reste, à Texlrôme amabilité de M. de l.iippr la communication d'une nouvelle lettre qu'il a bien voulu tirer pour moi de ses archives et qui venait apporter à la question, comme il me l'écrivait fort justement, k un argument décisif ». Elle nous révèle un projet de mariage inconnu de tous les biographes de M. le duc de Berry. Voici ce que le prince écrit de Londres, en 1810, dans une lettre datée du 26 août et adressée au même comte de Clermonl- Lodève :
« Tu me mandes que tu voudrais que je fusse amoureux de Mademoiselle; mais, en conscience, crois-tu que je puisse jamais présenter pour sœur à la fille de Louis XVI celle de son assassin? Les bontés qu'ils ont eues pour moi te font oublier tout cela; moi-même, si je ne consultais que mon propre bonheur et l'amitié très tendre que j'ai pour son frère, j'y suis peut-être bien porté; mais cela est impossible, et je suis fâché que cela soit entré dans plusieurs têtes. — Garde cela bien pour toi. »
Mademoiselle était Louise-Marie-Adélaïde-Eugénie, Mademoiselle d'Orléans, sœur de Louis- Philippe, plus connue sous le nom de « Madame Adélaïde », et l'élève de la célèbre M'"' de Genlis.
LES liNlANlS DU IJIK; I)K HI'.KKY. i.)
Or, à cette date d'août 1810, (jù 1)11 lui ijioposail un mariage, M. le duc de Berry, si l'un s'en rapporte à ceux qui soutiennent l'existence d'un mariage, était uni depuis quatre ans à Amy Brown, puisque les partisans de cette hypothèse s'accordent à en placer la célébration en 1806, sauf un qui la place en 1804-. Est-il possible de croire que, dans ces conditions, on eût pu songer sérieusement pour lui, dans son entourage, à un second mariage qui l'eût rendu bigame? Est-il vraisemblable de supposer, en outre, que ce soit M. de Clermont-Lodève, son ami le plus intime et le confident de tous ses secrets, qui eût pu lui faire une pareille proposition?
Cette lettre porte l'empreinte de la plus entière franchise, et toutes celles que M. de Luppé a entre les mains prouvent surabondamment combien grandes étaient l'intimité et l'affection qui unissaient le prince à M. de Glermont-Lodève. Cette précieuse correspondance, qui s'étend de 1803 à 1813, éclairerait singulièrement, si elle était mise au jour, bien des points demeurés obscurs; mais c'est son caractère de familiarité même qui en rend impossible la publication, M. le duc de Berry, on l'a dit à maintes reprises, ressemblait à son aïeul Henri IV par plus d'un côté, et les crudités de langage n'étaient point pour l'effrayer. Il est certains pas-
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sages qui sont (riin style trop gaulois pour èlrc publiés (1), mais qui prouvent d'ime façon pérejnptoire non seulement que, comme nous le verrons plus loin, il n'eut jamais d'Amy que deux filles, mais encore que jamais aucune cérémonie ne vint consacrer cette liaison.
(1) Le Gaulois : Réflexions nouvelles sur le duc de Herry et Amy Brown, par le vicomte de Reiset, 16 novembre 1902.