‹ Les enfants du Duc de BerryChapitre 15 sur 57 · CHAPITRE VI Les « Mémoires » de La Ferronnays · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Les « Mémoires » de La Ferronnays

Des lettres précédentes où le prince parle avec tant de complaisance de son « petit ménage », beaucoup en ont voulu conclure que le duc de Berry avait cohabité avec Amy et « vécu maritalement avec elle » jusqu'à la Restauration. L'abbé Dupuy et le comte de Rorch'Yantel n'émettent aucun doute à cet égard. Ce sont encore les Mémoires de La Ferronnays qui vont nous fixer sur ce point; nous y verrons combien devaient être courtes les heures qu'il passait dans son « petit ménage » et comment c'est chez son premier gentilhomme de la chambre que s'écoulaient régulièrement chaque jour le plus clair de ses après-midi et de ses soirées, malgré les discussions continuelles qu'il avait avec lui. Ecoutons, à ce sujet, M""* de La Ferronnays :

« Quelles qu'eussent été les crises de la veille ou celles de la matinée, écrit M™® de La Ferronnays, chaque jour notre prince venait chez nous vers

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quatre heures. Il causait et assistait à notre dîner <|iii avait lieu à ciiK] heures. Vers six heiii'es, il allait dîner chez Monsieur, puis, à neuf heures, il revenait, cette fois pour toute la soirée, à moins, ce qui était fort rare, qu'il ne la passât chez M""' de Coigny. Quand il s'y décidait, nous y allions tous avec lui (i). »

Est-ce bien là la vie d'un jeune mari en pleine lune de miel, absorbé à ce point par l'objet de son amour qu'il a tout sacrifié pour épouser celle qui a su le charmer? Loin de vivre confiné dans son intérieur, c'est dans une maison étrangère que s'écoule la moitié de son existence, c'est là quii a pris ses habitudes et qu'il revient chaque jour à heure fixe; l'intimité la plus complète existe entre lui et ses hôtes; il fait un doigt de cour à M"* de Montant, sœur de M"* de La Ferronnays, et ne tarit pas sur ses qualités aimables de femme d'intérieur. Il se plaît à lui donner en plaisantant le nom de Cendrillon et déclare parfois, en la regardant d'une façon significative, que, s'il n'était pas, par état, obligé d'épouser une princesse, son choix serait fait depuis longtemps (2).

Sont-ce là les propos qu'il pourrait tenir dans

(1) Mémoires de La Ferronnays, p. 293.

(2) Ihid., p. 293 et 294.

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ce miliou où Ions sont au courant (le ses moindres faits et gestes, si sa liaison était consacrée par un mariage? La lettre suivante coupe court à toute autre objection :

« Depuis que Terville complote en Sardaignf une nouvelle expédition matrimoniale (il n'était donc pas marié!), son humeur, de pénible, est devenue intolérable. 11 m'a signifié que, cette fois, il entendait bien se passer de mes services et me laisser à Londres. 11 est vrai qu'il entendait, par compensation, me donner une autre et singulière preuve de sa confiance, celle de me constituer gardien de... {Ici deux lignes se trouvent effacées flans la lettre transcrite.) Je me suis gendarmé, et nous avons eu une dure explication. // est possible, et je le souhaite, que mon refus brise les liens de cette belle chaîne! Comme transaction, j'ai accepté que l'on menât de temps en temps ses enfants <;hez toi, afin que tu puisses en donner des nouvelles à leur mère pendant qu'elle est aux eaux. Mais si Terville croit que j'en ferai davantage et que je vais accepter le rôle qu'il me propose, il ne me connaît guère. J'y mettrai du calme et du sang-froid, mais je ne plierai pas. Je ne suis pas fait pour semblables besognes (1). »

(1) Souvenirs de La Ferronnays, p. 287.

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Par suite de quel mystère ou de (iiicllc aherriiliou M. Marcel (lollii'rcs u-l-il |»u trouvoi- dans cette letti'o un argument en faveur du mariage, c'est ce que je ne me chargerai pas d'expli(iuer ; il faut ajouter cependant que M. Marcel Collières, lorsqu'il y taisait allusion, ne citait pas les deux dernières phrases, et il vaut mieux supposer qu'elles lui ont échappé (1).

L'indignation de La Ferronnays pour « le râle qu'on lui propose » et « ces semblables besognes pour lesquelles il nest pas fait » peuvent-elles, pour tout esprit impartial, se rapporter à la femme légitime du duc de Berry? Les expressions dont il se sert sont si dures, le ton si méprisant, que j'ai même peine à comprendre qu'il emploie de pareils termes pour parler d'une maîtresse honorée, somme toute, de l'affection de son prince et qui lui a donné deux enfants. Les deux lignes effacées dans la lettre transcrite par M. Costa de Beauregard ne l'ont pas été assurément sans raison; mais ce lien que l'on voudrait faire passer pour indissoluble ne paraît pas à La Ferronnays devoir être bien solide, puisqu'il suppose que son simple refus de servir de chaperon à Amy pendant l'absence du prince pourrait suffire à amener une rupture.

(1) L'Européen, 30 août 1902.

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« Il est possible, et je le souhaite, que; mon i dus brise les liens de cette belle chaîne! » Lorsqu'il s'agissait de Victorine et de « ce reste » qu'il qualifiait de « fort vilain », il ne s'exprimait pas d'une façon plus sévère, et il n'est vraiment pas possible de ne pas être surpris de ce rigorisme qui, dans la circonstance, peut sembler excessif.

La précaution de M. le duc de Berry de « constituer avant son départ un gardien à Amy » (ce sont les propres expressions employées) peut paraître aussi vraiment singulière, et tout au moins superflue, car personne assurément n'ignorait la situation, et sa liaison devait défendre Amy Brown contre toute tentative; le prince lui-même n'en faisait pas mystère et se montrait avec elle au théâtre ou au parc.

J'ai eu entre les mains la reproduction d'un curieux dessin fait en 1810 par le duc de Berry qui, fort ami des arts, ne dédaignait pas à ses heures de manier le crayon et le pinceau. L'original, qui appartenait à sa fille aînée, se trouvait à la Vigne-Faucigny où ses héritiers doivent l'avoir conservé.

Le prince a représenté sa propre image dans le goût sentimental de l'époque qui nous fait sourire aujourd'hui. Assis sous un arbre, sur un tertre gazonné, auprès d'Amy Brown, il lui tient tendre-

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nient la main cl somblo lui nionlrcr les enlanls qu'on aperçoit à quelques pas : un petit garçon, tout proche, qui joue au ballon; un autre un peu plus jeune, installé auprès d'une petite fille dans une minuscule calèche de forme surannée, et, plus loin, un bébé dans les bras de sa nourrice. Les garçons sont deux des trois fils d'Amy, la petite fille et le bébé sont les filles du duc de Berry. Fréquemment, ces dernières étaient amenées chez leurs marraines, la comtesse de La Ferronnays et la comtesse de Montsoreau, et aussi chez la duchesse de Coigny, où tous les émigrés purent les connaître. La liaison du duc était donc de notoriété publique et se trouve relatée sans mystère dans tous les Mémoires des contemporains. C'est donc l'opinion de la plupart d'entre eux que je veux examiner tour à tour.

Malheureusement, il y a tout lieu de croire que celui des contemporains qui nous eût le mieux renseigné peut-être ne nous est connu que d'une façon incomplète. Mis en éveil parle passage supprimé sur M"* Brown, au sujet de la garde que le duc de Berry voulait lui constituer en son absence, je m'étais demandé si beaucoup d'autres coupures n'avaient pas été faites au cours de cette longue correspondance, car il me semblait étrange que le nom de M"' Brown, ni de ses filles, ne se trouvât

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jamais sous l.i plunio ni de La Ferrcmnuys, ni do sa femme. Je me suis adressé au marquis de La Ferronnays pour lui demander son opinion sur le soi-disant mariage, en lui posant quelques questions sur ceux des papiers de son aïeul qui n'ont pas été publiés.

<( ... En ce qui concerne M"" Brown, m'a-t-il répondu, le 13 mars 1904, je suis tenu à une extrême réserve, mais je préférerais, en conscience, que le témoignage de mon grand-père ne fût pas invoqué. Il n'existe pas, en effet, dans sa correspondance, trace de cette affaire, mais il se peut que des lettres aient été arrachées et détruites, particulièrement à sa mort et dans les premiers temps où ma grand'mère en avait réuni la collection en volumes. C'est là un problème historique dont la mort a détruit l'intérêt actuel, mais dont nous sommes encore trop rapprochés pour qu'il puisse être abordé avec la calme impartialité que l'éloignement des siècles peut seul assurer.

« Veuillez agréer, etc..

« La Ferronnays. »

Les termes vagues employés à dessein par le marquis de La Ferronnays, dans cette lettre si courtoise, montrent suffisamment ce qui s'est passé, et malgré la réserve extrême de mon cor-

^4 LES KNFANrS UV IMT DK MKItliV.

respondanl. il csl laiilo de deviner que de nombreuses coupures ont été faites h une époque qu'il indique. Il ne mïdait pas possible, à mon grand regret, de déférer au désir du marquis de La Ferronnays eu m'abstenant d'invoquer le témoignage de son grand-père; il est dans cette circonstance de trop grande importance. A en juger par le seul passage qui subsiste, le confident du duc de Berry n'était pas indulgent pour M""" Brown, et il est de toute évidence que, dans un but politique ou charitable, tout ce qui la concernait a été supprimé.

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