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CHAPITRE VII Les Témoignages des Contemporains

Parmi les témoignages invoqués par M. l'abbé Dupuy et les défenseurs du mariage, il en est un •dont je veux tout d'abord faire justice, parce qu'ils le considèrent comme l'un des plus importants. €'est celui qui figure dans les Mémoires de M""' du Cayla (1) :

« Dès son retour, y est-il dit dans le premier volume, le duc de Berry fit venir à Paris cette <lame anglaise à laquelle l'attachaient les plus tendres liens. Celle-ci crut un moment que les espérances de toute sa vie allaient se réaliser, mais la dignité de la Maison royale se refusa à sanctionner une alliance désormais si peu proportionnée avec sa fortune nouvelle. »

Certes, chacun pourrait tirer de ce récit les

(1) Mémoires d'une femme de qualité sur Louis XVIII, sa Cour ■et son règne. Paris, Marne et Delaunay -Vallée, 1830, 4 volumes in-8«, tome I", p. 246.

o6 LES ENFANTS DU OUC DE UEKKY.

l'oïK'liisions (jiiil (U'sirc; copciulani, ()ii('l(iii(' pou t'oncluantesqiie soient ces lignes et quelque vague qu'en soil le sens, on a voulu, el M. Dupuy tout le premier, les interpréter dans le sens d'un mariage secrel: on a prétendu que leur obscurité s'expliquait d'elle-même par suite de la réserve que ses attaches avec Louis XVIII imposaient à M""" du Gayla, forcée par sa situation même à une extrême circonspection. Malheureusement, il est à peu près unanimement reconnu maintenant que ces Mémoires sont apocryphes et que la célèbre favorite n'en a jamais été l'auteur. Les Mémoires d'une femme de qualité ont été écrits vraisemblablement par Lamothe-Langon, l'intarissable publiciste qui a précédé Alexandre Dumas dans le roman historique et qui a « prêté » des Mémoires à tous les personnages de son époque qui n'en avaient pas laissés. Il n'y a donc aucun fond à faire sur ses assertions, et je n'ai cité ce passage que pour montrer avec quelle légèreté des textes erronés ont été publies sans contrôle, et combien sont peu solides les arguments qu'on voudrait m'opposer.

Ecoutons maintenant Chateaubriand, dont l'authenticité ne peut, cette fois, être discutée, et dont les déclarations sont péremptoires :

(( Un prince qui ne règne plus, un banni sans

LES ENFANTS DU DUC DE DEnUY, ."J7

patrie, un soldat qui ne l'ait plus la guerre, est le plus indépendant des hommes. I) arrive souvent qu'il cherche dans les afTections du cœur de quoi remplir le vide de ses journées. Il serait inutile de taire ce que la mort chrétienne et héroïque du prince a révélé. Le duc de Berry faillit comme François I" et Bayard, Henri IV et Grillon, Louis XIV et Turenne. Le roi Jean vint reprendre en Angleterre des fers qu'il préférait à la liberté. Il y a deux espèces de fautes qui, toutes graves qu'elles doivent être aux yeux de la religion, sont traitées avec indulgence dans la patrie d'Agnès et de Gabrielle (1).

« En condamnant trop sévèrement dans ses rois les faiblesses de l'amour et le penchant à la gloire, la France craindrait de se condamner elle-même. »

Et plus loin, en faisant le récit de la mort du prince, il ajoute :

« On a déjà raconté que Mgr le duc de Berry, libre en Angleterre, avait eu une de ces liaisons que la Religion réprouve et que la fragilité humaine excuse (2). On peut dire de lui ce qu'un historien a dit d'Henri IV : « Il était souvent

(1) Chateaubriand, Mémoires, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R. Mgr Charles-Ferdinand d'Artois, fils de France, duc de Berry. Paris, 1820, in-S».

(2) Chateaubriand, Mémoires, p. 142.

« faible, mais toujours fulMc. et l'on no s'aperçut « jamais que ses passions eussent afl'aibli sa reli- « gion. » Mgr le duc de Berry cherchait en vain dans sa conscience, quelque chose de bien coupable et, n'y trouvant que quelques faiblesses, voulait pour ainsi dire les rassembler autour de son lit de mort pour justifier au monde la grandeur de son repentir et la rudesse de sa pénitence. Il jugea assez bien de la vertu de sa femme pour lui avouer ses torts et pour lui témoigner le désir d'embrasser les deux innocentes créatures, filles de son long exil. « Qu'on les fasse venir, s'écria la <( jeune princesse; ce sont aussi mes enfants... »

Entre les phrases vagues de Lamothe-Langon et la définition si nette de Chateaubriand, peut-il y avoir une hésitation et peut-on mettre en balance leurs deux opinions? Saurait-on établir un parallèle entre un obscur publiciste et un des plus beaux génies dont la France ait eu à s'enorgueillir?

Or, de quels termes se sert-il pour qualifier ce soi-disant mariage : « Une de ces liaisons que la Religion réprouve et que la fragilité humaine excuse. »

On peut sourire de la redondance du style et de la cadence pompeuse des périodes ; mais où peut-on trouver une équivoque? Ouvrons maintenant les Mémoires de la duchesse d'Abrantès :

LKS ENFANTS DU DUC l)i; IU;itU\. "iî)

« On sait, en ciïet, que le duc de JJerry avait eu plusieurs liaisons qui avaient été fort connues en Angleterre et en France; l'une d'elles avait été plus sérieuse ; on avait môme parlé d'un mariage non avoué. Il y avait deux petites filles de celte Uaiso7i [{). » Et, plus tard, au moment où la duchesse d'Abrantès, peu suspecte cependant de tendresse pour les Bourbons, parle du mariage du prince avec Marie - Caroline , elle ne fait pas la moindre allusion à un précédent mariage.

Le général Thiébault n'est pas moins affirmatif en parlant de (( sa femme de la main gauche et des deux filles quil en avait » (2); mais ce qui peut paraître vraiment étrange^ c'est l'annotation qu'a ajoutée, au bas de la page, l'éditeur des MémoireSj qui, partisan du mariage, a cru devoir désavouer le général Thiébault qui n'y croyait pas, et sans même prendre la peine de s'appuyer sur aucune preuve ni aucun témoignage, se contente de nous donner comme certains la célébration du mariage et l'annulation du Pape.

Le maréchal de Castellane s'exprime à peu près dans les mêmes termes que le général Thiébault :

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires sur la Restauration. P. Boulé, 1838, 6 volumes in-8°, tome V, p. 244.

(2) Général baron Thiébault, Mémoires. 2^ édit. P. Pion, 1895, iu-80, tome V, p. 320,

fiO I.KS KNl'ANTS DU DUC DK HICUKV.

u M. le (lue «le l{('rry a l'ail vcnic deux lilhîs (/H il avait aies aoec une Anglaise; il les a reeoinmandées à M""" la (liiclicssc de iJerry, lui avoiianl que leur mère était à Paris et qu'elle s'était laissée séduire pendant son émigration sur une promesse de mariage de sa part, ajoutant qu'elle était estimable et digne d'intérêt (1). »

Dans les Souvenirs publiés par M. Gaston Stiegler sur la maréchale Oudinot, duchesse de Heggio, nous voyons que le maréchal avait la même opinion :

(( Cette princesse, dit-il, en parlant de la duchesse d'Angoulême, connaissait, ainsi que toute la famille royale, la liaison d'Angleterre (2). »

Et, dans les Souvenirs du duc de Broglie, nous trouvons une mention identique :

(( C'était à deux pas de là qu'étendu sur le lit d'un serviteur à gages, il recommandait ses deux filles naturelles à sa femme, dont la robe de dentelles était toute couverte de son sang (3), »

On verra plus loin le récit qu'a fait des derniers moments du malheureux prince mon aïeul, le

(1) Maréchal de Castellaae, Journal, 2^ édit. P. Pion, 1895, in-8», tome I«% p. 393.

(2) Gaston Stiegler, Récits de guerre et de foyer : Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après les Souvenirs inédits de la maréchale, 6e édit. P. pion, 1894, in-S», p. 417.

(3) Duc de Broglie, Souvenirs, tome II, p. 127.

LES KNKANTS DU DUC DF. HF.lun. ()i

lieutenant-général de Reiset; comment c'est après avoir fait une confession publique de ses fautes que le duc de Berry la termina par un dernier aveu, celui de l'existence de ses deux filles, « voulant, avant le moment suprême, décharger sa conscience régénérée par l'absolution de tout ce qui, dans son passé, pouvait être l'objet d'un remords (1) ».

Dans ses Mémoires sur la duchesse de Berr>/, Alfred Nettement s'exprime d'une façon non moins significative : « Le duc de Berry avait eu en Angleterre deux enfants d'une union que la reli" y ion n'avait point consacrée; il demanda à la duchesse l'autorisation de les embrasser avant de mourir (2).., »

Le baron de Mesnard, chevalier d'honneur de Madame, a écrit dans ses Mé?noires : deux enfants naturels, et pourtant Dieu sait si, en raison de la faveur dont il jouissait aux Tuileries, il était qualifié pour être exactement renseigné sur les deux jeunes filles, qui se réunissaient fréquemment à Aglaé de Mesnard dont l'âge était le même.

Citons enfin une lettre curieuse de M"* de

(1) Souvenirs du lieutenant-général vicomte de Reiset, publiés par son petit-fils. Paris, Lévy, tome 111, p. 3o6.

(2) Mémoires sur la duchesse de Berry^ par Alfred Nettement. Paris, Allardin, 1837. t. P', p. 313.

(Îi2 LKS ENTANTS OU DUC DE BERRY.

IJoigne, cih'c [lar M. (lli. N;uir(jy lui-même, dans l.ps Srcrels tirs lioiirhims.

La comtesse <\i} IJoignc, née Eléonore-Adèle d'Osmond. lillo du marquis dT)smond, ambassadeur à Londres, était une femme de grand esprit. On lui doit deux romans : La maréchale (i Aubeterre, nouvelle du w\\\^ siècle, et Une Passion dans le grand inonde. Très liée avec le chancelier Pasquier, c'est à lui qu'elle écrivait la lettre qu'on va lire (1). Sa grande situation mondaine et sa haute intelligence donnent à son opinion une importance toute particulière.

« Je ne saurais vous dire combien je suis intimement persuadée de la fausseté de l'invention de ]\L.. (Allou) au sujet de ce prétendu mariage de M. le duc de Berry! Personne plus que moi n'aurait été dans le cas d'en être informé, s'il avait eu lieu, et f affirme n'en avoir jamais entendu parler. Mon long séjour en Angleterre, mes rapports directs avec l'émigration, les bontés que M. le duc de Berry m'a toujours témoignées depuis notre mutuelle enfance, la sincère affection que je lui portais, ma constante et grande intimité avec les personnes de son entourage, tout cela m'a tenue

(1) Louis Favre, Etienne-Denis Pasquier, chancelier de France ( 1767-1 862). Souvenirs de son dernier secrétaire. Paris, Didier, 1870, iu-8», p. 346 et suiv.

l.KS KNKANTS ni' DL'f. Dl-i HKIIKY. ()."{

consliuiinicnt en incsiiic de savoir loiil ce qui le concernait, soit à Londres, soit à Paris. »

Et M"' de Boigne termine ainsi :

« J'ai donc la forme conviction que jamais M. le duc de Uevrij ne s'est pî'ésenté à l'autel avec une autre femme que la princesse Caroline de Naples. »

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