CHAPITRE IX Les Projets de mariage du duc de Berry
A cette époque où l'on vient nous le représenter comme enchaîné irrévocablement par les liens d'une union légitime, le duc de Berry était si peu marié qu'il s'adressait successivement, sans se décourager, à toutes les Cours de l'Europe pour demander une épouse. L'histoire de ses tentatives matrimoniales serait certes au moins aussi longue que celle de ses amours passagères et de ses louables essais de gloire militaire. Déjà, tout jeune, il s'était violemment épris de M"* Corisandre de Gramont, à l'instar de son aïeul Henri IV qui, lui aussi jadis, avait aimé une autre Corisandre, célèbre par sa beauté; mais cette inclination s'était trouvée brusquement interrompue par le refus formel de Louis XVIII de donner son consentement au mariage, et le duc de Berry s'était incliné devant la volonté royale. Cette soumission du prince aux décisions de son oncle mérite, je crois, d'être remarquée, et cependant il s'agissait non d'une
demoiselle Brown. lillc (ruu ohsciir paslour de village, mais d'une jeune fille de maison ducale française. En 1797, des pourparlers avaient été engagés sans succ(^s par le roi Louis XA'llI pour lui faire épouser la veuve, jeune et jolie, de rKlecteur de Bavière, et au moment oii il rencontra Amy, il venait d'échouer auprès de la princesse Marie- Amélie de Naples, qui fut plus tard la femme de Louis-Philippe; mais ces projets d'union ne peuvent nous intéresser qu'autant qu'ils furent ébauchés durant la liaison du duc et d'Amy Brown, et celui de la princesse Béatrix de Savoie est du nombre. Les négociations entamées avant qu'ils se connussent se continuèrent au temps de leur plus grande intimité, et bien qu'on ait voulu montrer Louis XYIII instruit du mariage de son neveu, on verra que c'est lui-même qui s'efforçait de le faire agréer par la princesse. C'est à la suite de ses démarches personnelles que le roi Victor- Emmanuel P"", père de la jeune fille, écrivait en 1805 à son frère, le duc de Genevois, la lettre suivante :
(( Il faut que je vous fasse une confidence. 11 y avait déjà longtemps que, par les expressions de Louis 18 [sic) dans les lettres.de bonnes fêtes, et par des expressions de M. d'Avarois {sic), lorsqu'il a passé à Naples, je m'étais aperçu qu'on avait
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envie de s'ouvrir pour arranger le mariage do Berry avec H^alrix; moi, j'avais toujours fait semblant de ne pas comprendre, parce que ce serait marier la faim et la soif, et faire devenir ma fille une perpétuelle bohémienne, sans pain ni gîte. Le courrier d'hier m'apporta une note donnée par Louis 18 {sic) àMaistre, dans laquelle il lui dit de me sonder, si je n'ai pas encore des engagements pourBéatrix, et lui marquer ses desseins et ceux de Berry pour cela. Je vous avoue que je ne m'en soucie pas, et je différerai à rien marquer à Maistre, puisqu'il y a plusieurs princes de sa portée {sic) qui pourraient lui convenir, par toutes les raisons.
« La reine de Naples est très attachée, entre autres, à Béatrix, et si on pensait à marier Léopold (le second fils du roi de Naples), ce serait un parti fort bon, d'autant plus qu'on porrait {sic) me faire la courtoisie d'attendre la dot jusqu'à ce que je l'eusse, ce qui, j'espère, ne tardera guère...
(' J'ai vu qu'il y a aussi d'autres princes en Espagne, en Autriche, auxquels cela pourrait venir dans la tête. Du reste, je crois que Béatrix restera toujours moins pauvre, moins exposée à la mauvaise compagnie, partout ailleurs, et même chez moi, qu'avec Berry, dont la conduite ne doit pas être excellente. Veuillez bien me conseiller là-
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dessus, car je crains qu'on relounie ù la cliar^e, cl je voudrais i)it'ndre un parti avantageux avant (1)... »
La réponse du iluc de Genevois fut d'accord avec l'opinion de son frère, et le comte de Maistre fut chargé de remercier le prétendant en alléguant le jeune âge de la princesse, qui n'avait alors que douze ans. Louis XYIII accepta l'excuse de si bonne foi que, quatre ans après, en 1809 par conséquent, il chargea M. de Front, ambassadeur de Sardaigne à Londres, de reprendre les négociations. C'était mal s'adresser, car M. de Front était à même de renseigner sa Cour sur les escapades du duc de Berry, et il n'y manquait pas. Devant le silence du roi de Sardaigne, le duc d'Angoulême se mettait lui aussi en campagne et lui écrivait :
«... Mon frère a été jeune, mais à présent il va avoir trente ans. La fougue des passions est passée et il lui reste toutes les qualités du cœur et de l'esprit pour rendre sa femme heureuse. »
Est-il possible de supposer que, croyant son frère déjà marié, le duc d'Angoulême, si rigoriste en toutes choses, se prêtait à une pareille comédie?
Enfin, le 10 août 1810, Louis XVIII prenait luimême la plume et écrivait à son tour :
{{) Souvenii-s de La Ferronnaya, p. 282 et suiv.
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« Je renouvellerai l'expression de mon vcrii bien ardent pour qu'en nous laissant entrevoir l'époque à laquelle le duc de Berry pourra ôtrc heureux, vous lui permettiez de se rendre auprès ■de vous, afin que vous jugiez s'il en est digne. €ette demande doit vous prouver que je crois qu'il l'est en effet. Mais ce n'est pas à mes yeux que je voudrais m'en rapporter, c'est aux vôtres, à ceux d'une mère, car s'il s'agit du bonheur du -duc de Berry, il s'agit aussi de celui de Béatrix, et je ne puis être heureux moi-même qu'en les voyant tous deux assurés. Vous vous souviendrez ■que, pour vous exprimer mon désir de former cette union, j'ai prévenu de beaucoup le moment actuel, où Béatrix atteint l'âge oii ses tantes ont été mariées, celui que votre tendresse paternelle a fixé pour l'établir elle-même. Tout ce qui s'est passé depuis n'a fait que donner plus de force et d'ardeur à mes souhaits, et je vous les expose de nouveau avec toute la chaleur du juste sentiment qui m'anime. »
Le duc de Berry est si impatient d'obtenir une réponse favorable et se croit si peu engagé par les liens d'un mariage , qu'il joint à la lettre de son oncle le billet suivant :
« Je m'adresse directement à Votre Majesté pour lui demander la permission d'aller à Cagliari,
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mettre à ses pieds l'hommaj^'e de tous mes sentiments de respect et d'attachement, «juc je ne puis lui exprimer que bien faiblement par écrit. Je me rappelle toujours avec délice (sic) de Turin, ma seconde patrie. Ces trois années sont les seules, dans ma vie, dont le souvenir me soit agréable. Les bontés de toute la famille, et surtout de Votre Majesté, me sont toujours présentes. »
Toute cette longue correspondance ne devait aboutir qu'à un nouvel échec; le roi de Sardaigne répondit qu'il remettait de marier sa fille après la paix générale, et le duc de Berry, déçu cette fois encore, dut se résigner à aller porter ailleurs ses espoirs matrimoniaux.
J'ai raconté plus haut comment on avait songé pour lui à la sœur du duc d'Orléans, le futur Louis-Philippe, et comment il s'était empressé de repousser sans hésitation l'offre qui lui était faite en indiquant ses raisons, qui sont toutes à son honneur et témoignent de sa délicatesse. J'ai cité dans son entier cette curieuse lettre tirée de la correspondance du prince avec M. deClermont-Lodève, qui m'a été communiquée d'une manière si obligeante par le marquis de Luppé. On a vu qu'il ne s'agissait pas là d'une lettre officielle, où les vrais motifs d'un refus peuvent se dissimuler sous les artifices d'un style diplomatique. En répondant
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Il M. de Clermonl-Lodèvc, son ami le plus inlirnu et pour lequel il n'avait pas de secrets, le prince parle à cœur ouvert; il donne ses raisons en toute franchise et ne fait même pas allusion à sa situation présente^ pas plus qu'aux difficultés certaines que créerait la nécessité d'une annulation de mariage. Ne faut-il pas en conclure, d'une manière évidente, que non seulement il n'était pas marié, mais qu'il ne considérait même pas cette chaîne comme bien lourde ni bien difficile à rompre?
C'est après avoir décliné cette alliance avec Madame Adélaïde qu'il envoya son fidèle La Ferronnays à la Cour de Russie pour faire une nouvelle tentative près de la grande-duchesse Anne (1 ).
La Ferronnays, parrain de l'aînée des filles, a été désigné à plusieurs reprises comme l'un des témoins du mariage du prince et d'Amy. On a vu, d'autre part, par certain passage (2) un peu dur pour Amy Brown, combien sa délicatesse était pointilleuse. Comment donc ce même homme, témoin d'un premier mariage, aurait-il accepté la mission d'aller, en avril 1813, en négocier un second avec la grande -duchesse Anne de Russie? Ce dernier fait ne peut être mis en doute, puisque
(1) Souveîiirs de La Ferronnays, p. 325 et suiv.
(2) Ibid., p. 287.
c'est rint(?ress('' liii-niôinc (jiii nous parle do sa mission. Non, on ne peut liiiro ù cet lionime d'honneur, à ce caraclère chevaleresque, d'une loyauté eprouv(''e, rinjurede supposer qu'il apportait à Pélersbourg le mensonge et la fourberie!
Encore moins a-t-on le droit d'accuser le duc de Berry d'une duplicité qui fut toujours éloignée de son caractère. Dans le même temps, voulant donner à la femme du général Moreau une marque d'estime et de sympathie, il lui promettait de l'attacher à la maison de sa femme dès qu'il serait marié. Il était incapable de procédés aussi dérisoires. On a répété souvent et avec raison que des sentiments trop opposés ne peuvent habiter ensemble : Mauvaise tête et bon cœur ! dit un dicton populaire. Telle est toute la psychologie du duc de Berry, et jamais une vilenie ne vient salir de semblables caractères, dont la violence est le plus sûr garant de leur franchise (1).
Voici une anecdote, encore empruntée aux Souvenirs du comte A. de La Ferronnays^ qui nous le montre tout entier. Un jour qu'ils soupaient ensemble tête à tête, le prince, après avoir commencé par taquiner son aide de camp pour un motif futile, se laissa emporter par la conversa-
(1) Souvenirs de La Ferronnays, p. 403.
tion, s'écliuiiira et Huit pur lui dire des paroles blessantes. La Ferronnays quitta la table et sortit; le lendemain, il ne parut pas au déjeuner. Le duc de Berry envoya son valet de chambre l'inviter à venir dîner. L'abord fut froid; on se mit à table, et,, quand tous les domestiques furent présents, le duc se leva et dit : « Monsieur de La Ferronnays, je vous ai oiTensé, hier, devant mes gens; c'est devant eux que je vous dois une réparation. » 11 avoua ses torts et finit par se jeter dans les bras de l'offensé en lui disant : « Eh bien ! es-tu content? )>
Le petit fait que nous venons de rapporter peut sembler bien peu de chose, mais il n'est pas^ comme on pourrait le croire^ un hors-d'œuvre étranger à notre sujet. Dans une question comme celle qui nous occupe, l'étude du caractère des principaux personnages est un fil conducteur qu'il faut se garder de négliger; la connaissance approfondie de leurs sentiments intimes éclaire souvent peu à peu les obscurités de leur existence, et si chez le duc de Berry certains goûts étaient vulgaires, certains côtés étaient brutaux, le caractère, malgré tout, on le voit, ne manquait ni de franchise, ni de grandeur.
M. Nauroy (1), qui, avec une entière bonne foi
(1) Ch. Nauroy, Les Secrets des Bourbons, p. 18.
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(je suis luMiroiix de lui rendre cette justice) et une impartialité trop rares aujourd'hui, cite loyalement aussi bien ce qui est contraire que ce qui est favorable à sa thèse, a recueilli, dans la Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XV III pendant le Congrès de Vienne, des fiagments de lettres de Jaucourt à Talleyrand, intéressants pour les projets de mariage du duc de Berry. Le premier nous apprend la fin du projet russe, dont Louis XVIII, une fois sur le trône, n'aurait plus voulu, soit qu'il se crût en droit d'avoir plus d'exigences, soit qu'il ait été arrêté par les embarras que pouvait créer la différence de religion :
« M. le duc de Berry m'a demandé si vous mo parliez de son mariage; il m'a montré un peu d'humeur de la rigidité papiste et romaine du Roi. Je lui ai répondu que vous ne m'en disiez rien. » {Jaucourt à Talleyrand, 29 octobre 1814.)
Mais le prince ne perdait pas son temps en regrets :
« M. le duc de Berry est fort occupé de son mariage, n importe avec qui; sur ce point, il a raison; il est nécessaire qu'il soit marié et qu'il ait des enfants. » {Jaucourt à Talleyrand, 1®"^ novembre 1814.)
« Je sors de chez Monsieur...; à la fin de sa
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conversation, il est revenu ù parler de Vienne, du mariage de son lils, qu'il a trouvé entièrement décidé à ce grand parti ; pour chercher des causes dans les petits sentiments cachés au fond du cœur, la naissance d'un jeune prince de la famille royale (le duc de Nemours) pourrait bien y contribuer. » [Jaucoiirt à Talleyrand , 9 novembre 1814.)
Une lettre inédite du marquis de Bonnay au duc de Richelieu nous parle aussi d'un autre projet de mariage entamé en 1813, entre le duc de Berry et la princesse Marie, seconde fille du prince Maximilien de Saxe. Le marquis, chargé des négociations, donne de piquants détails sur la fiancée qu'il a vue à la chasse, où elle tirait des corbeaux « attirés par un hibou perché à dessein sur le toit d'une hutte. Sa légèreté à la promenade m'a donné la meilleure idée de la rectitude de sa taille, mais son profil manque de précision. Ses dents sont mauvaises et son teint sans fraîcheur; elle est svelte sans être élancée et n'a ni beaux bras, ni belles mains. Le portrait rapporté par l'ambassadeur manque donc de ressemblance, quoique sa voix soit agréable et son caractère enjoué. Mais, pour des raisons qu'il a énumérées au comte d'Eisseldehm, le duc de Berry montra de la répugnance pour ce mariage et préféra une princesse
(le iNaples. Il ne laiil pas oiildicr (jnc Ir prince u lit>nlo-huil ans. ot (pn' si le Hoi pciil lui on « remontrer », il pourrait, malgré cela, diflicilement « ordonner » à son neveu lorsqu'il s'agit du choix d'une épouse.
« BOiNNAY. »