CHAPITRE X La soi-disant annulation de mariage
C'est incontestablement libre de tous liens, autres que ceux d'une sincère affection qui l'unissait encore à Amy, que le duc de Berry demanda la main de la princesse Caroline de INaples. Cependant, M. Nauroy déclare formellement que Louis XVIII sollicita du Pape l'annulation du mariage du duc de Berry, se fondant sur ce qu'il avait eu lieu sans le consentement du chef de la famille royale ; il ajoute même qu'un double de cette demande existait encore il y a quelques années dans les archives de l'ambassade française près le Saint-Siège (1); mais s'il ne dit pas de quelles sources il tient ces renseignements d'une si haute importance, il reconnaît cependant n'avoir pu en obtenir la preuve : « Le gouvernement napolitain, nous dit-il, avant d'accorder la main de
(1) Ch. Nam-oy, Les Secrets des Bourbons, p. 15.
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Marie-Carolino, exigea la preuve de l'annulalion par le l*aj)e du premier mariage; une correspondance eut lieu à ce sujet entre lui, d'une part, les Cours de France et de Rome, d'autre part. Sur une demande appuyée par le marquis de Noailles, ambassadeur près le roi d'Italie, M. Cairoli, ministre des Affaires étrangères, a fait des recherches aux archives diplomatiques de Naples, et il résulte de la réponse qui m'a été transmise, tant par M. de Noailles que par le consul d'Italie, que cette correspondance a disparu. D'autre part, M. de Freycinet, ministre des Affaires étrangères, a fait faire à ma requête des recherches dans les archives diplomatiques de France et il a été constaté que les pièces ont aussi disparu (1). »
Ce résultat négatif pourrait paraître probant, car il est vraisemblable que si l'on n'a rien trouvé dans ces divers dépôts d'archives, c'est qu'ils n'ont jamais rien contenu de ce qu'on y espérait découvrir. Mais M. Nauroy persiste dans sa conviction qu'une soustraction a été faite et que les pièces qu'il croit disparues seront plus tard remises au jour.
XXX, du Figaro, encore plus affirmatif, nous donne même des détails sur le contenu du bref du
(1) Ch. Nauroy, Les Secrets des Bourbons, p. 21.
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Pape « qui aniiulaiL le mariage tout en déclarant les deux filles issues du mariap;c légitimes ». Mais il est fort regrettable que XXX ne nous ait pas donné le texte intégral de cette annulation et ne nous ait pas indiqué le moyen de la consulter. Il se contente malheureusement de nous dire qu'on trouverait trace des négociations dans les arcfiives de Rome, et nous apprend, sans nous en dire le nom, que le fils de celui qui en fut chargé en 1816 occupe actuellement un mandat électif au Parlement français (1).
Est-il nécessaire d'ajouter que le comte de Rorch'Yantel nous fait, dans sa brochure, les mêmes déclarations aussi formelles que fantaisistes, qu'il ne parvient pas à étayer, même du document le plus incertain. La discussion pourrait donc sembler inutile; je répondrai pourtant que ce n'est pas de nos jours seulement que cette pièce a été vainement cherchée : M. Thiers fut chargé par Louis-Philippe de s'assurer si elle existait, dans le but de jeter un doute sur les droits du comte de Chambord; mais, malgré les moyens diplomatiques dont il disposait et le puissant intérêt qui activait ses efforts, il ne put trouver ni trace
(1) « La Vérité sur le mariage du duc de Berry », par XXX. Figaro du 15 septembre 1902.
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(le la Icllrc (lt> Louis XVIII à, Rome, ni aiiciiii document relatif an mariage, en Angleterre. (]es détails m'ont éfo fournis par une personne attachée aulretbis à Mgr le comte de Chambord, et ayant habité Frohsdorlï, où les faits ont été connus à l'époque où ils se passèrent. Je puis ajouter en outre qu'un historien célèbre, membre de l'Académie française, qui préfère garder l'anonyme^ m'a fait la communication suivante :
« Au temps où j'étais aux Affaires étrangères^ j'ai recherché partout quelque trace des démarches faites en vue de l'annulation du mariage. Je n'ai rien trouvé. A Rome, j'ai demandé qu'on cherchât à la Daterie, où devrait se trouver l'acte qu'on dit avoir été expédié, et l'on m'a affirmé n'avoir absolument rien. »
J'ai demandé à mon tour qu'on fît encore des recherches, et elles ont continué à n'avoir aucun résultat.
On pourrait ajouter enfin que si le pape Pie VII avait trouvé le courage de lutter contre Napoléon, au moment de sa toute-puissance, et de lui refuser la cassation de son mariage stérile avec Joséphine, il n'est guère supposable qu'il se fût montré, visà-vis du duc de Berry, d'humeur si accommodante, alors surtout qu'il se fût agi de rompre un mariage dont étaient issus des enfants.
M. Henry Provins, qui croil au luuriaj^e, citait, dans V Intermédiaire du 10 octobre 1902, ce passage d'un mémoire de Plassart qui conclut à l'impossibilité d'une telle rupture :
« Les rois de France pouvaient obliger les princes de leur maison à faire approuver par eux leur futur mariage; mais, devant un acte consommé, leur refus de le reconnaître ne pouvait ■désunir ce que Dieu avait uni. Enseigner. le contraire, ce serait attribuer aux rois un pouvoir que les papes n'ont jamais invoqué pour eux-mêmes. Les souverains pontifes ne font, en effet, qu'établir l'existence d'un empêchement; mais ils n'ont jamais voulu dissoudre un mariage validement contracté. Lorsque Louis XIII prétendit casser le mariage que son frère Gaston,, duc d'Orléans, contracta sans son agrément avec Marguerite de Lorraine, son ambassadeur à Rome, le duc de Gréqui, en sollicita vainement l'annulation auprès d'Urbain VIII. Ge pontife ne voulut pas l'accorder et il ne reconnut jamais aux rois de France ce prétendu droit sur le mariage des princes. G'est ce qui résulte des dépêches du duc de Gréqui, de celles du greffier, chargé d'affaires, et des papiers d'Etat du duc de Richelieu. »
Et voici un autre passage du même auteur :
« Les orateurs français au concile de Trente,
ceux du loi suilcml, lircnl l'impossible pour l'aire admettre drfcchis consensus parentum au nombre des empt^chcments dérimants; le Concile lie voulut jamais accéder à leurs instances. L'Eglise ne reconnaîtra jamais aux Cours souveraines le droit que, parfois, elles ont voulu s'attribuer. L'Histoire est là pour attester que, lorsque les souverains se sont permis de toucher ù l'indissolubilité du lien conjugal, les pontifes romains ont répondu souvent par des sentences d'excommunication. »
Les pages qui préc^dent ont suffisamment démontré que le duc de Berry, obligé, par état^ d'épouser une princesse, cherchait à remplir ce devoir malgré sa liaison avec Amy Brown, qu'il aimait, mais ne pouvait épouser. Il avait dans les veines le sang de Henri IV et de Louis XIV, et il eut le tort d'imiter leurs faiblesses; mais, avant d'épouser la princesse des Deux-Siciles, jamais un lien légitime n'avait enchaîné sa liberté. La preuve me semble faite pour tout esprit impartial et clairvoyant, mais je ne crois pas pouvoir mieux clôturer ce chapitre qu'en le terminant par quelques fragments de l'article du Temps, du 20 septembre 1902, qui résumait ce qui avait été dit jusqu'à ce jour :
« ... Et quel inconvénient y a-t-il donc à ne pas déguiser la vérité, à convenir qu'Amy Brown
LRS ENFANTS DU DUC; DE nEKUV. î>;>
conuuL la loiul rosse cL ramour, sinon lo mariage? On ne peut jamais tout connaître, on ne peut pas toujours cumuler, il faut parfois choisir. Et rien ne prouve qu'Amy ait pris la plus mauvaise part. Les filles du duc de Berry ont été reconnues par leur père dans la scène tragique et touchante qui se passa dans la loge de l'Opéra; la duchesse de Berry les prit sous sa protection et les appela « mes filles ». Le roi Louis XVlII les anoblit et les maria. Que faut-il de plus? A l'encontre des gens pour qui Ton cherche un père, on essaye de leur procurer une mère authentiquement enregistrée. C'est un cas exceptionnel, et c'est un souci bien superflu. Pourquoi ce «mensonge pieux»? Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il de pieux à régulariser de force, après cent ans, l'union d'Amy Brown avec le duc de Berry? Cette piété ressemble terriblement à un reproche!... On a voulu fabriquer aux deux jeunes filles un état civil parfait, on nous a dit et répété que le prince avait a épousé » Amy Brown à Londres et que plus tard, à la demande du roi Louis XVIII, le Pape avait annulé ce mariage. Mais on ne peut fournir la preuve ni du mariage, ni de l'annulation ; on ne produit pas une seule pièce, et ce serait fort étrange, si le bon sens n'indiquait que, probablement, ces pièces n'existent pas. On parle à satiété d'un mariage
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ijui n'a jamais ôlé conclu et qui, par conséquent, n'avait pas l)esoiii il'ùlre annulr. Ou essaye de mettre on pratique un mot profond de Talleyrand : « On crée le fait cm répétant qu'il existe. » Mais, depuis Talleyrand, la critique historique a fait des progrès, elle ne se contente pas d'aflirmations. Elle veut des textes, elle réclame des preuves. Or, des preuves, il n'y en a pas. Des textes, on n'en trouve nulle part, et pour cause, car il n'y eut jamais de mariage entre Amy Brown et le (ils de Charles X (1). »
{I) Le Temps, 20 septembre 1902.