CHAPITRE XI L'Arrivée a Paris
L'heure de la Restauration s'approchait; le duc de Berry quitta Londres et ce fut à Jersey, oii il se trouvait plus rapproché de la France, qu'il alla attendre et surveiller les événements. Son séjour s'y prolongea quelques mois, jusqu'au moment oii la chute de Napoléon et l'effondrement de l'Empire allaient faire cesser son long exil et lui rouvrir toutes grandes les portes de la France. Le 16 avril 1814, il débarquait à Cherbourg, au milieu d'acclamations enthousiastes, et après avoir reçu un accueil chaleureux dans toutes les villes sur son passage, il faisait avec Louis XVIII son entrée à Paris. Peu de temps après, il appelait auprès de lui Amy et ses filles, dont il était séparé depuis qu'il avait quitté l'Angleterre.
M. de Rorch'Yantel raconte que ce fut le duc de Coigny qui fut chargé de les ramener en France, et la chose est fort possible. Mais les trois fils de
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M""" Brown ne dcNaiciil |)as suivre leur mère; conliés à une funiille élrangc'i'e, ils parlaient pour la Suisse et ("'laienl conduits à Ouchy, pI'^s do Lausanne, sur les bords du lac Lcl'man. Leur sœur Emma, qui, plus tard, devint M"' Ilaigh, les accompagnait-elle? c'est ce que je ne saurais dire, n'ayant pu découvrir aucun détail sur l'enfance de cette mystérieuse lille d'Amy dont l'existence vient seulement de m'être révélée.
L'asile choisi pour abriter à Paris ces épaves de jeunesse de la vie du prince en Angleterre était confortable et discret. C'était, au milieu d'un grand jardin, bordé d'un côté par la rue de Glichy, de l'autre par la rue Blanche, un petit hôtel éloigné des regards curieux. Il n'est pas impossible qu'il ait été construit pour celles qui devaient l'habiter. En 1830, le jardin disparut, remplacé par les bâtiments de l'institution Saint- Victor, qui devint ensuite le collège Chaptal, avant que cet établissement ne fût transporté sur l'emplacement actuel. Mais le pavillon d'Amy avait été conservé, et en 1874 il servait d'habitation au directeur du collège. C'est là que le duc de Berry se rendait presque tous les jours, surtout le soir, dans le plus strict incognito; un rapport de police du 29 octobre 1814 le constate :
« On parle toujours du mariage de S. A. R. le
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(lue de Berry avee une sœur d'Alexandre. On parle aussi d'une liaison très particulière de S. A. R. avec une dame anglaise, chez laquelle on le voit quelquefois se rendre le soir, et qui en a, dit-on, déjà deux grandes filles (1). »
Un autre rapport de police, du 9 novembre 1814, faisait même de cette Anglaise une nièce de Wellington!
Au moment de l'arrivée à Paris, M""" de Gontaut place une scène qui paraît bien invraisemblable et qu'il n'en faut pas moins rapporter fidèlement :
« Parmi les fêtes qui eurent lieu à l'entrée du Roi dans Paris, celle de l'Opéra fut la première, la plus belle, la plus brillante, chaque loge éclairée par un lustre jusqu'à l'étage le plus élevé ; la loge duRoiéblouissante^, ainsi que trois de chaque côté^ dans lesquelles les dames priées en grand habit de Cour. J'étais dans une de ces loges. Une seule au second, vis-à-vis de moi, était vide, ce qui fixa mon attention. J'y vis entrer une femme couverte d'un voile de dentelle qui l'enveloppait, mais laissait voir son visage, beau et pâle, qui me rappela à l'instant la dame silencieuse de l'Opéra de Londres. Elle se tint debout, mais illuminée par le lustre, on la vit tout entière. Au moment oii le cor-
(1) Archives nationales.
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t^go (lu Roi approchait, loiil. lo monde se lève, les yeux fixés sur la loj^e royale; un genlillionime ordinaire de la Maison du Roi s'avance, et à haute voix annonce : « Le Roi ! » M. le duc de Berry paraît, tous les princes le suivent, chacun se range pour faire place au Roi . Ce fut le moment dun profond silence, qui permit d'entendre un poids lourd tombant au fond de la loge, aux secondes : la dame blanche avait disparu. Le Fioi entrait alors, tous les regards se portèrent vers lui, et les cris de : « Vive le Roi! » furent unanimes. Je cherchai H comprendre quel pouvait être l'événement arrivé à la dame, que je vis emporter évanouie et qui ne reparut plus. Je vis que Monseigneur s'en était aperçu; il dit un mot à M. de Clermont, qui disparut... Pendant l'entr'acte, entre les deux pièces, M. de Clermont vint me faire une visite; je lui parlai de l'épisode de la loge vide ; il me parut en avoir été très agité; il me dit^ bien bas, que M™* Brown était arrivée de Londres une heure avant le spectacle, que Monseigneur lui avait envoyé le billet de la loge, lui recommandant d'y arriver le plus tôt possible. M. le duc de Berry,, étant à Jersey, ne l'avait pas vue depuis longtemps ; la surprise qu'il voulut lui faire eût pu la tuer. M™" Brown, ayant passé sa vie loin de la société du mondC;, ignorait la haute position de Monsei-
gneur; l'apprenant tout à coup, son éclat, loin do l'éblouir, lui fit comprendre enfin la distance immense entre lui et elle, à jamais impossible d'atteindre (1). »
Delascènedontelleauraitététémoin,M°"'deGontaut tire des conclusions dont l'invraisemblance est flagrante. Du reste, il est bon de remarquer que, dans les dernières phrases, ce ne sont pas les paroles de M. de Clermont qu'elle nous rapporte, mais qu'il ne s'agit plus que de ses réflexions particulières et de sa manière personnelle d'envisager les choses. Il est matériellement impossible d'admettre qu'Amy,. liée avec le prince depuis près de dix années, ignorât encore, à son arrivée en France, son nom et sa situation. Quand bien môme il l'aurait voulu, le duc de Berry eût été incapable de dissimuler avec elle pendant tant d'années, et elle ne pouvait pas ne pas savoir que son amant était le neveu du roi de France. Les amis du prince, le choix des parrains et des marraines désignés par lui pour leurs enfants, lui auraient déjà, au moins, appris qu'il occupait un rang très élevé dans la société de l'émigration. Sont-ce, du reste, des personnages aussi qualifiés qu'il aurait eu l'imprudence de choisir s'il avait voulu garder un aussi strict inco-
(1) Duchesse de Gontaut, Mémoires, p. 188 et suiv.
^nito? Et quand bien mômo il ont pu leur imposer silence vis-à-vis d'Amy, n'avons-nous pas vu qu'il iï'équenlail avec elle, à Londres, les promenades €l les théâtres? Tous les (''migres ne pouvaient avoir le même mot d'ordre, et il est invraisemblable que, rencontré maintes fois avec elle, il n'ait jamais été salué en sa présence du titre de Monseigneur et d'Altesse Royale, ou qu'on ne lui ait pas prodigué les marques du plus profond respect sur son passage!
La situation du duc de Berry n'était pas aussi modeste qu'on pourrait le croire d'après les Mémoires de M""* de Gontaut; les quelques pensions qui lui étaient faites par les Cours étrangères le mettaient à même de mener un train, sinon luxueux, tout au moins convenable pour son rang. Peut-être, au moment oii sa pension d'Espagne se trouva supprimée, eût-il un moment de gêne qui l'obligea à vendre une partie de ses chevaux et à supprimer ses loges de théâtre; mais, lorsqu'il avait obtenu qu'on lui payât l'arriéré de sa pension de Naples, il avait touché une somme fort ronde Je 80,000 ducats, et par conséquent n'était pas sans ressources. De plus, comme nous l'apprend un bulletin de police du 7 août 1806, déposé aux Archives nationales, il touchait une pension de 300 livres sterling par mois, servie par le gouver-
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tiomont îm^lais, on doliors de son liailcmcnl (le colonel. Assurément, il faisait, beaucoup de Men autour de lui et consacrait une grande partie de ses revenus à soulager ses partisans malheureux, mais il se trouvait assez à l'aise pour commencer la formation d'une fort belle galerie de tableaux et avoir de très brillants équipages. Et, en parlant ainsi, je n'avance rien dont je n'aie la preuve. J'ai entre les mains les reproductions d'aquarelles faites par le duc de Berry lui-même, qui représentent les voitures et les attelages qu'il possédait à Londres à cette époque. La princesse de Lucinge possédait les originaux de ces aquarelles, qui doivent se trouver encore à la Vigne-Faucigny. L'une des voitures est une sorte de berline à huit glaces, attelée de quatre chevaux, avec deux postillons et deux piqueurs à cheval suivant par derrière. Une autre est une sorte de coupé à huit ressorts, fort élevé, avec sièges à housse de drap cramoisi frangé d'or, et deux valets poudrés et en bas de soie blancs debout à l'arrière. Une troisième, un luxueux cabriolet. Dans chacun de ces dessins, où l'on voit figurer le duc de Berry luimême, seul dans sa voiture, les cochers et valets de pied portent tous la livrée aux couleurs royales, habit vert galonné d'or avec les culottes et parements cramoisis. Sur les panneaux de chaque voi-
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lure, s'étalent, largement i)einles, les armes de France, avec les colliers des ordres et la couronne llenrdelysée. Aniy IJrown navail-elle [)as vu les mêmes armes sur l'argenterie du prince, et est-il raisonnable de supposer qu'elle ait pu ignorer que les ileurs de lys étaient les armes des liourbons? Ou bien alors, si l'on n'admet pas cette singulière bypothèse, il faut supposer qu'elle vivait à ce point retirée qu'elle n'avait jamais vu ces voitures et ces équipages. Mais alors, dans ce cas, il est raisonnable de conclure qu'elle et le duc de Berry ne vivaient pas et n'habitaient pas ensemble. Du reste, M™* Brown s'était fait elle-même des relations dans la société française; telle la marquise de Ravenel, avec laquelle elle resta dans les meilleurs termes jusqu'à la fin de sa vie, et bien d'autres desquelles il était impossible pour le prince d'exiger le même secret.
Cette supposition de l'ignorance d'Amy serait en outre la négation absolue du mariage. Si elle n'avait pas connu sa situation de fils de France, comment aurait-elle pu accepter que son amant, en l'épousant, ne lui donnât pas son nom, ne fit inscrire que des prénoms sur les actes de naissance de ses filles, et comment, enfin, se fût-elle arrangée de l'existence effacée et secondaire qui lui était faite? Si elle avait regardé son mari comme un
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simple parliculier, elle eùl revendiqua loat ce qui est l'apanage ordinaire dune épouse, et n'aurait pas supporté d'être ainsi reléguée au second plan. Au surplus, M"" de Gontaut semble bien loin de croire à un mariage, puisqu'elle nous dit textuellement « que lorsque Amy apprit la haute position du duc de Berry, son éclat, loin de l'éblouir, lui fit comprendre enfin entre elle et lui la distance impossible à atteindre ».
Si un mariage avait existé, la distance, par cela même, aurait été comblée, et je ne vois pas bien quel autre but elle aurait pu vouloir atteindre que d'être sa femme légitime ! Non, loin de donner pour cause à l'évanouissement d'Amy une révélation subite, il faut y voir l'apparition soudaine, quoique prévue, dans la magnificence de l'appareil de la souveraineté et la pompe d'un cortège royal, de son compagnon de tant d'heureux jours, du père de ses filles, de celui qui n'était pour elle que son Charles bienaimé, et dont, en effet, elle se sentait plus loin du moment où il avait repris son rang. C'était, elle le sentait tout à coup, la fin du meilleur de sa vie; ce pressentiment qui la frappait au cœur à cet instant précis et la douleur qu'elle dut en éprouver expliquent assez sa défaillance, pour qu'il soit inutile de l'attribuer à la fin d'un mystère véritablement impossible à supposer.
lOC» LES KNI'ANTS OU DIT DE lU'.UKV.
Eiilin, si, au lion de clicrclicr des causes inysLérieuses et compliquées à cet incident, on consentait à admettre qu'il s agissait peul-ètre d'un accident banal e| nullement dramatique, on arriverait à penser tout simplement que la fatigue d'un voyage précipité, l'éclat des lumières, la chaleur ou une indisposition passagère avaient pu être cause d'un vulgaire étourdissement. 11 est à remarquer, en outre, que les Souvenirs de M™" de Gontaut ne sont pas des Mémoires écrits au jour le jour et relatés aussitôt après les événements qu'elle rapporte. Lorsqu'elle a écrit ses Souvenirs, la duchesse était d'un âge avancé qui l'a exposée souvent à commettre de légères erreurs et à faire quelques confusions. Sa mémoire a pu défaillir, et j'ai relaté moi-même des erreurs manifestes et des impossibilités matérielles dans ce qu'elle dit de M""" de Polastron. Peut-être, par conséquent, peut-on supposer que parfois ses souvenirs ont pu manquer de précision sur M"^ Brown après tant d'années de distance.
CHAriTUE Xll
La Mort du duc de Berry.
Amy ne séjourna pas longtemps dans l'hôtel de la rue Blanche ; elle alla en habiter un autre, aussi discret, situé au fond d'un grand jardin en terrasse sur la rue, au n° 14 de la rue Neuve-des-Mathurins. Le duc de Berry y venait fréquemment : tendre et familier, il jouait, sans se lasser,, avec les deux petites filles qui l'adoraient. C'est là, dans la nuit fatale, que le duc de Coigny vint les chercher pour les conduire auprès de leur malheureux père, frappé à mort.
J'emprunte aux Souvenirs de mon grand-père, le lieutenant-général vicomte de Reiset, le récit de ces heures tragiques :
(( J'avais quitté le carré du haut de l'escalier et j'avais péaétré de nouveau jusqu'au seuil de la chambre. Le prince avait été emporté vers mi-
108 LES KNFANTS DU DUC 1)K ItlîUHY.
iiuil hors du salon où on l'civait déposé tout d'abord, et où l'air et l'espace faisaient ùji^alement défaut; à la demande des médecins, on avait ouvert les portes d'une pièce attenante qui servait à l'administration de l'Opéra, et on l'avait installé sur une mauvaise couchette apportée en toute hâte; puis, comme on n'avait pas de traversin, c'est une chaise qu'on avait dû mettre sous le matelas pour lui élever la tète. Son teint, ses lèvres étaient livides; à moitié sur son séant, il était incliné sur le côté droit, et sur sa large poitrine apparaissaient de longues traînées sanglantes, derniers vestiges des sangsues et des ventouses qu'on venait d'appliquer sans compter. Dans des llambeaux de cuivre, des bougies posées çà et là sur la cheminée et sur les piédestaux des bustes de musiciens qui décoraient la pièce éclairaient vaguement cette scène de désolation ; Mgr le duc d'Angoulême, à genoux, se tenait à la droite de son frère et sanglotait sans parler, tandis que la duchesse d'Angoulême, la tête enfoncée sous un grand chapeau qui cachait son visage, semblait, sous ses vêtements sombres, l'image même de la douleur. Monsieur était affaissé au pied du lit, la figure ensevelie dans ses deux mains, et, à travers ses doigts,, on voyait s'échapper les larmes qui coulaient en abondance de ses yeux. Le duc de Bourbon, assis
derrière lui, se tenait immobile ; il considérait (riin d'il fixe cet horrible spectacle qui réveillait sans doute chez lui de si affreux souvenirs, mais ses yeux restaient secs, comme si son effroyable malheur avait tari pour jamais chez lui la source des pleurs. La princesse était toujours auprès de son époux; debout à la tête du lit, elle avait échangé sa toilette de bal contre une simple robe de tricot blanc, une camisole et un petit béguin garni de dentelles qu'on lui avait apportés de l'Elysée, mais tout cela était déjà couvert de larges taches rouges. L'expression du désespoir était peinte sur ses traits d'une façon si poignante, que sa vue seule aurait suffi à vous arracher des larmes de compassion ; je la vis un moment se pencher sur son infortuné mari, il souleva avec effort la main pour lui caresser les cheveux, et lui dit avec l'expression de la tendresse la plus vive : « Ma chère Caroline, que « vous êtes malheureuse ! »
« Il s'adressa ensuite à Monsieur, s'excusant de la façon la plus touchante des torts qu'il avait pu avoir envers lui, et, comme son lit était inondé parle sang répandu, il demanda du linge sec. Avec d'infinies précautions, on le souleva avec un matelas qu'on déposa à terre, et l'on se mit en devoir de réparer le désordre de son lit et de ses couvertures. Ce fut à ce moment qu'il voulut définitive-
lui'iil achever sa réconciliation avec Dieu, et qu'il redemanda Mgr de Latil : « L'évoque, où est u l'évêque? » s'écriait-il avec impatience. Celui-ci n'était pas loin; il s'approcha du mourant qui commenç^a sa confession. Pendant plus de cinq minutes, l'évêque d'Amyclée resta à genoux, penché sur le prince moribond étendu à terre, collant son oreille sur ses lèvres, pour ne rien perdre de ses paroles. Un religieux silence s'était fait dans kl pièce, troublé seulement par les hoquets du malheureux duc, qui venaient hacher sa parole entrecoupée et haletante ; les plus rapprochés s'étaient écartés pour ne pas entendre ces suprêmes confidences, dont quelques mots parvenaient, malgré tout, jusqu'à eux, et c'est en vain qu'ils essayaient de faire reculer la haie de monde sans cesse grandissante qui encombrait les portes.
(( Enfin l'évêque se releva, le mourant semblait régénéré par l'absolution qu'il venait de recevoir ; il fit à haute voix une sorte d'aveu public de ses fautes, et s'entretint ensuite à voix basse avec sa femme, à laquelle il avait à faire un dernier aveu : « Ma femme, je dois vous l'avouer, lui dit-il à « haute voix, j'ai eu deux enfants avant de vous « avoir connue^ permettez que je les voie. » La princesse n'hésite pas un instant : « Qu'on les
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« fasse venir, s'6cric-t-elle, ce seront aussi mes (( enfants; pourquoi ne pas me l'avoir dit plus « lot, Charles? je les aurais adoptés. »
« Et, s'adressant au duc de Goigny, Taide de camp du prince, elle lui donne l'ordre d'aller les chercher. . .
« Une heure s'écoula avant le retour de M. de Goigny. La distance n'est pas longuedela rue Rameau à la rue Neuve-des-Mathurins, où habitait Amy Brown, mais le duc avait eu les plus grandes difficultés à pénétrer, au milieu de la nuit, dans cette maison fermée. Les deux enfants couchaient dans la chambre de leur mère, et il avait fallu user de grands ménagements pour apprendre à MrsBrown l'affreuse nouvelle. Le duc de Goigny était plus qualifié que personne pour se charger de ce soin; tout le monde savait, en effet, que M™" de Goigny (1) avait tenu sur les fonts avec le baron de Roll, ancien capitaine du régiment suisse où mon cousin, Antoine de Reiset, avait été lieutenant, la cadette des petites filles, nommée Louise. L'aînée, plus âgée de deux ans, avait eu pour parrain et marraine M™^ de Montsoreau et le vicomte
(1) Les actes de naissance des deux filles nous ont montré que le lieutenant-général de Reiset commettait une légère erreur sur le nom des parrains et des marraines.
M- l.KS KNFANT.S DU DUC UE UKItKV.
tl'Agoult. M. de HoU avait môme été chargi' paih^ |»rinco, en cas de iiiorl. dt; la tutelle de ses deux lilies. C'est à Londres qu'elles avaient été baptisées et, depuis leur retour en France, les enfants avaient continué à fréquenter, avec leur gouvernante, chez leurs parents d'adoption. Le duc, depuis son mariage, avait continué à les voir et se rendait souvent rue des Mathurins, les poches pleines de pièces de dix sous toutes neuves, qu'il se plaisait à leur distribuer.
« Terrifiée par Ihorrible attentat, Mrs Brown n'avait pas voulu laisser partir ses filles sans les accompagner, et tous les efforts de M. de Coigny, qui craignait un scandale, n'avaient pu l'empêcher de monter en voiture, pour l'accompagner jusqu'à l'Opéra.
« Tous ceux qui avaient vécu tant soit peu dans l'entourage des princes connaissaient en effet la vive affection qui unissait Amy Brown au duc de Berry, et l'on pouvait craindre que l'excès de sa douleur ne la poussât à quelque violence pour suivre ses deux filles jusqu'au lit du mourant, auquel l'unissaient de si tendres sentiments
« Je me trouvais dans le vestibule au moment de l'arrivée des deux enfants et, grâce au mouvement qui se produisit à leur entrée, je pus remonter et pénétrer dans la salle de l'administra-
LES ENFLANTS DU DUC DE BERUY. W'.i
tion, ce (jui ii'cHail pas facile au milieu de la cohue toujours grandissante.
« Les deux pauvres petites arrivèrent tremblantes et effarées. L'aînée semblait avoir environ dix ans, la seconde huit à peine; elles étaient vôtues de petites redingotes de Casimir à fond jaune, avec des chapeaux à rubans blancs. Elles s'agenouillèrent au pied du lit et baisèrent en pleurant la main de leur père, qui leur adressa quelques mots en anglais. Il semblait leur faire des recommandations : « Pauvre Louise, dit-il quelques instants « après, en français, en caressant la plus jeune, tu « ne verras plus ton malheureux père! » Puis, appelant M"'" la duchesse de Berry, qui s'était éloignée de quelques pas, il lui désigna, de la main, les deux enfants agenouillées : « Ma femme, voici « deux orphelines, lui dit-il à haute voix, je vous « demande d'en prendre soin. » La princesse a ouvert les bras, puis, les prenant par la main, les a amenées devant Mademoiselle, que sa nourrice tenait dans ses bras : « Embrassez votre sœur », leur a-t-elle dit simplement; puis se tournant du €Ôté de son mari : « Vous le voyez^ Charles, j'ai « maintenant trois enfants. »...
« Il était cinq heures lorsque les pas des chevaux des gardes du corps résonnèrent dans le silence de la rue Rameau. Le prince fut le premier
à l'entendre et sortit de son assoupissement. « C'est l'escorte du Roi », s'6cria-t-il. Il ne s'était pas trompé, Sa Majesté était entrée par la porte pratiquée par l'administration sous le vestibule, pour lui faciliter ^acc^s de la grande loge qu'on formait à l'amphithéâtre lorsqu'il venait au théâtre avec sa famille. Mais il s'agissait maintenant de l'amener jusqu'à l'appartement où agonisait son malheureux neveu, et ses infirmités croissantes lui en rendaient l'accès presque impossible. Au bout de quelques instants cependant, on entendit les efforts que faisaient les porteurs pour hisser le fauteuil du Roi à travers l'escalier raide et étroit, et dont la montée était rendue encore plus difficile par la quantité de personnes qui l'encombraient et qu'on refoulait avec peine. On crut un moment que la tâche serait irréalisable; enfin, cependant, on parvint à la dernière marche et le Roi put entrer dans la chambre. Il était accompagné des ducs de La Châtre et d'Avaray, tous deux en uniforme de service. A la vue de Sa Majesté, le malheureux prince, dont les yeux étaient presque éteints, sembla se ranimer. « Sire, s'écria-t-il « d'une voix rauque, je vous attendais pour vous « demander une dernière grâce en ce monde, car « désormais je ne vous importunerai plus : accor- « dez-moi.la vie de l'homme. » Et comme le Roi,.
elTaré et éperdu, hésitait à répondre : « Ah! mon « oncle^ vous ne répondez pas et je meurs; grâce, « grâce pour l'homme! » — « Mon neveu, vous « n'êtes pas si mal que vous croyez, nous en re- « parlerons », lui dit enfin le Roi. Puis 11 l'embrassa et s'assit au pied du lit. Le duc d'Angoulême joignit alors ses prières à celles de son frère : « Sire, dit-il au Roi, veuillez accéder à sa demande, « voilà plus de deux heures que ce désir le tour- « mente. » — « Tout cela demande réflexion », reprit Sa Majesté, et, s'adressant de nouveau au blessé : « Parlons de vous, mon fils, cela vaudra « mieux. » Le prince alors ferma les yeux avec accablement et sembla tomber dans un assoupissement qui dura quelques instants. Il n'en sortit que pour engager le Roi à ne pas prolonger davantage des émotions si préjudiciables à sa santé et une fatigue si en dehors de ses habitudes. « Mon enfant, ré- « pondit le Roi, il est cinq heures. J'ai fait ma « nuit, je ne vous quitterai plus. »
« Cependant Sa Majesté avait remarqué la présence des deux petites étrangères et s'était informée de ce qu'elles pouvaient être. La duchesse de Berry s'approche et lui adresse quelques paroles à voix basse, puis elle lui présente les enfants : « J'ai « promis, dit-elle, d'adopter ces deux enfants, et je « demande au Roi de daigner leur accorder ses
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« bontés, au nom do celui que nous chr>rissons. » Le Roi reste pensif, et, après quelques instants de silence : « Je fais l'une comtesse de Vierzon, dit-il « avec bonté, et l'autre comtesse d'Issoudun. »>
Une heure après, le duc de ïîerry avait cessé de vivre.