CHAPITRE XVII John et Robert Freemann
Amy Brown, nous l'avons vu dans les premiers chapitres de cette courte étude, avait eu quatre enfants dont la naissance, antérieure à sa liaison avec le duc de Berry, avait précédé celle de ses deux filles : la comtesse d'Issoudun et la comtesse de Vierzon. Les deux premiers-nés étaient deux garçons qui, pour une cause restée inconnue, portèrent le nom de John et de Robert Freemann.
Du second de ces enfants, il y a peu de chose à dire, car il mourut fort jeune, à l'âge de dix-sept ans, midshipsman dans la marine anglaise. Il est resté longtemps ignoré ; son existence, que j'ai été le premier à signaler, ne m'a été révélée que par M. de Blonay, aussi n'est-ce qu'incidemment que sa naissance a pu être attribuée au duc de Berry. Mais son frère, le premier-né des six enfants d'Amy, a vécu, s'est marié, a laissé postérité, et la légende qui s'était attachée à lui, bien que
moins tapageuse et moins accréditée que celle dont Brown a été l'objet, n'en mérite pas moins il'ètro discutée.
John Freemann a dû naître entre 1801 et 1803. Je dis a dû, car toutes les recherches pour avoir son acte do naissance sont jusqu'à présent restées vaines, comme je l'expliquerai tout à l'heure. Rien n'empêche de croire que c'est de son père qu'il tirait le nom de Freemann ; mais on ne peut affirmer qu'il ait été enfant légitime, puisque nous ne possédons aucun acte constatant le mariage ou les mariages d'Amy, et, de plus, que la qualité de veuve manque à sa mère sur les actes de baptême de ses filles (1). C'était lui, en effet, sans aucun doute, ce petit garçon de six à sept ans qu'Amy promenait tous les après-midi au Parc, dans le courant de l'année 1807, à l'époque oii elle fit la connaissance du duc de Berry, et dont nous parle M""" de Gontaut dans ses Mémoires.
J'ai parlé, dans les pages précédentes, d'un dessin exécuté par le duc de Berry en 1810 ou 1811, oii deux garçons seulement se voyaient à côté de deux petites filles. Ces deux garçons, à n'en pas -douter, sont Robert Freemann et Georges Brown.
(1) \oïv Le Gaulois du 16 novembre 1902. « Nouvelles réflexions sur le duc de Berry et Amy Brown », par le vicomte de Reiset.
Si l'on peut sY^tonner à juste titre qu"Emm;i Marsciiall, lit mie mystérieuse d'Aray, n'y ait pas ligure, en revanche, l'explication est toute simple pour John Freemann. Ag6 à ce moment d'une dizaine d'années, nous devons supposer qu'en raison de son âge il était déjà en pension.
Au moment de la Restauration, en 1814, Amy, rappelée par le duc de Bcrry, vint s'établir à Paris avec ses deux filles, mais ses autres enfants ne furent pas du voyage; le duc, sans doute, n'ayant pas désiré faire venir près de lui des enfants dont il n'était pas le père et dont la naissance avait précédé l'époque de sa liaison avec Amy. La retraite 011 fut conduite Emma Marschall est demeurée ignorée, mais celle des fils nous est parfaitement connue. Envoyés en Suisse, ils furent élevés par la famille Bonjour,, à Ouchy, près Lausanne, sur le lac Léman, dans une maison dont il ne reste plus que le jardin, englobé dans celui de l'hôtel Beaurivage. John Freemann quitta la Suisse pour entrer dans la marine anglaise, où son frère Robert le suivit bientôt, ce qui explique que M. David, qui, dans V Intermédiaire du 20 février 1 903, racontait ses rapports avec M. et M"^ Bonjour, n'ait parlé que de Georges Brown, qui était resté seul auprès d'eux.
Le jeune officier de marine fut envoyé aux
il'l LES ENFANTS DU DUC DE nKRRV.
Indes, où il resta une vingtaine d'années; il est probable qu'il n'avait pas lai'dé à démissionner et s'était mis à faire quelque grand commerce^ aidé par sa mère d'une somme de 30,000 francs. Toujours esl-il que, quand il revint en Europe, il n'était plus officier et avait fait une importante fortune. Ce fut alors que John Freeraann, qui avait trente-huit ou trente-neuf ans, demanda la main de M"' de Blonay, qu'il avait vraisemblablement rencontrée chez sa sœur, la princesse de Lucinge. Ce qui le fait croire, c'est que le prince de Lucinge fut le négociateur du mariage et se chargea de vaincre les graves difficultés qui semblaient s'opposer à cette union. La famille de Blonay compte parmi les plus anciennes et les plus illustres du canton de Vaud, et n'aurait nullement été disposée à accepter une mésalliance; aussi les parents de la jeune fille ne donnèrent-ils leur consentement que sur l'affirmation formelle du prince de Lucinge que son beau-frère, John Freemann, était bien le fils légitime du duc de Berry.
Je tiens ces détails et ceux qui vont suivre de l'obligeance du baron William de Blonay, ancien officier au service du roi des Deux-Siciles, frère de M"" John Freemann, avec lequel le duc de Montebello avait eu l'amabilité de me mettre en relations. Je suis heureux de pouvoir rendre hom-