CHAPITRE XVIII
L'IIvi'OTiir.sE d'un Mariage protestant.
John et Robert Freemann avaient été élevés dans la religion protestante, et c'est cette religion que tous deux avaient continué à pratiquer. M. de Blonay en concluait que le duc de Berry et Amy n'avaient pu être unis que par un mariage protestant :
« Dans mon opinion, m'écrivait -il, ce qui a donné lieu à toutes ces controverses, c'est qu'on n'a pas réfléchi que le mariage n'avait pu être qu'un mariage protestant. En efl'et, Miss Brown. alors protestante, fille d'un pasteur, se trouvait avec raison parfaitement bien et légalement mariée par la bénédiction d'un pasteur protestant (qui sait, peut-être par son propre père), et n'avait que faire d'un second mariage à l'église catholique. Et il est évident que le jeune duc ne devait pas vouloir donner plus de consécration qu'on ne lui en deman-
(lait à ce mariage claudeslin conlraclr à liiisn de sa famille. De là rinutilitô de demander au l*ape la cassation de ce mariage protestant, demande qui, évidemmeni, n'a jamais été faite. Il est probable que M°"' Hrown s'est convertie avant la naissance de son troisième garçon, Georges, qui a éié baptisé catholique, tandis que les deux autres étaient et sont naorts protestants. »
La thèse de M. de Blonay pourrait être défendable si, en effet, Amy s'était convertie à l'époque indiquée par lui, mais nous avons vu précédemment que ce n'est que beaucoup plus tard, vers 1860, qu'eut lieu son abjuration. Des lors, comment expliquer le baptême de Georges Brown et d'Emma Marschall, si on veut admettre que tous ces enfants avaient eu le môme père, et que ce père unique avait été le duc de Berry? Car il ne faut pas oublier que, contrairement à l'opinion généralement admise par les défenseurs du mariage, M. de Blonay ne croit pas qu'Amy eût été mariée une première fois avant de rencontrer le duc de Berry. Nous avons vu, d'autre part, par les dates de l'arrivée du prince en Angleterre, que cette supposition tombe d'elle-même.
Il convient de remarquer, en outre, que si ce mariage célébré devant un pasteur avait pu avoir un intérêt pour les Freemannqui sont protestants,
LE.»^ RNIANTS DU DUf DR MEItllV. iH'.i
il ne saurait eu avoir aucuu pour les enlunls catholiques, c'est-à-dire pour les familles de Lucing-e et de Charette. Tout le monde sait, en efTet, qu'un catholique uni à une protestante ne peut être considéré comme marié, au point de vue religieux, que si le mariage a été béni par un prêtre catholique ; s'il n'en est pas ainsi, le mariage célébré par un pasteur est de nulle valeur et doit être compté pour rion... Il serait donc absolument inutile, pour les descendants de M"""' de Vierzon et d'Issoudun, d'arguer l'hypothèse du mariage pro* testant, puisque cette union, déjà nulle au point de vue du droit, deviendrait en outre nulle au point de vue religieux.
Toujours désireux de faire la lumière, M. de Blonay m'avait fait espérer des éclaircissements tirés des archives de sa famille: «Mon neveu, William Freemann, qui habite ici près en été, au château de Màrtelay, près d'Evian, et en hiver à Nice, à la villa Freemaîin, qu'il a hérité de ses parents et où il va aller dans quelques jours, m'a promis de rechercher, dans les papiers laissés par sa mère, s'il y a quelque chose concernant le sujet qui vous occupe. Je vous le transmettrai tout de suite. Il m'a dit que sa mère avait quelques lettres écrites par M"* Brown à son fils John lorsqu'il était tout jeune, aux Indes, et dans lesquelles elle
IiSi LF.S ENFANTS nU DUC DE nERRY.
lui parlait (lo son frère Roberl, alors dans la marine anglaise. 11 y a peiil-rlrc là quelque chose d'intéressant. Il les recherchera. »
Mais quelques jours plus tard, le 18 octobre 1902, une nouvelle lettre venait m'apprendre le nouvel insuccès des recherches : « Monsieur, mon neveu, M. Freemann, m'écrit de Nice que c'est en vain qu'il a cherché avec soin les lettres de M"* Brown à son père. Il suppose que c'est sa sœur, M""* d'Eichthal, qui les avait trouvées après la mort de leur mère et les aura gardées. Il me dit qu'il écrira à son beau-frère, M. d'Eichthal, qui habite le Loiret, pour le prier de faire des recherches dans les papiers laissés par sa femme. Mais j'ai peu de confiance que cela aboutisse ; néanmoins, si on trouvait quelque chose qui pût vous intéresser, je ne manquerais pas de vous le communiquer.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
(( Baron W. de Blonay. »
Aucun renseignement nouveau ne m'est parvenu.
De son mariage avec Sophie-Gabrielle-Frédéric de Blonay, née en 1823, décédée en 1897, John Freemann a laissé :
1° John, marié à M"'' de Szameré, fixé en Italie;
LES KNFANTS DU lUjn DK UEURY. 18.')
2" Maria, mariro an conito Louis (l'Kiclilhal, mort eu IDOI ;
3" William, qui a épous6 à JNice, le 14 novembre 1898, Marie de Bourbon, comtesse de Rocca Gugliclma, fille du prince Louis-Marie-Ferdinand de Bourbon, lils du comte d'Aquila, et de Marie-Amélie du Uamel, titrée comtesse de Rocca Guglielma, son épouse morganatique;
4° Robert, mort en Australie ;
5" Godefroy^ mort aux Indes en 1871, sans enfants ;
6° Henry, marié à Miss Adams, qui vit en Angleterre.
Le mariage de William Freemann avec une princesse de Bourbon devait naturellement, aux yeux de beaucoup de gens, être une nouvelle présomption de l'origine royale de son père, et cette alliance est venue fortifier encore la tradition de paternité du duc de Berry. Mais, là encore, la légende a joué un rôle, et les faits actuels ont été singulièrement grossis : la comtesse Rocca Guglielma, issue d'un mariage morganatique, n'est pas Altesse Royale et n'a pas rang de princesse. Quelque flatteuse, par conséquent, que soit cette alliance, elle n'est pas plus surprenante pour M. William Freemann que ne l'avait été celle de son père avec une Blonay, Les assurances de légitimité données jadis avec
180 LES FNFANTS ni) DIT T)K nEHRY.
une complMc l»oiiiie loi par le prince de Lucinge se sont sans doute transmises sur les bords du lac Léman, et elles ont iaoililr une fois de plus la conclusion d'une union brillante. Je crois savoir qu'à l'heure actuelle, les descendants du prince de Lucinge, mieux instruits maintenant, ne rendraient plus le même témoignage, et que leur opinion sur ce sujet est devenue toute différente. D'ailleurs, l'acte de décès de Georges Brown, déclaré comme /ils de Georges Broivn et d'Amy Brovvn, décédés, et signé par MM. René de Lucinge et L rbain de Charette, en est la meilleure preuve. Pour eux, comme pour tout le monde, John Freemann et Robert Freemann étaient nés bien avant que le prince ne fût à Londres et qu'il n'y eût connu Amy. On peut discuter sur leur qualité d'enfant naturel ou légitime, on peut même faire toutes les suppositions possibles sur ce père inconnu et mystérieux; mais ce qu'on peut dire avec certitude, c'est qu'il était matériellement impossible que Robert et John Freemann pussent être les fils du duc de Berry.