CHAPITRE XX
Geou(;es Uuown.
Parmi les défenseurs du mariage d'Amy Brown et du duc de Berry, il en est quelques-uns qui poursuivaient un tout autre but que celui d'orner de fleurs de lys d'or les couronnes des comtesses d'Issoudun et de Vierzon et de leur constituer un état civil régulier. Il s'agissait pour eux d'établiid'une façon corrélative que Georges Brown, né immédiatement avant les deux jeunes filles, était lui aussi le iils du duc de Berry, et que l'union de son père et de sa mère était venue à son tour légitimer sa naissance. L'invalidation, en effet, de ce premier mariage, s'il eût existé, était-elle possible? C'est ce qui pouvait sembler, à juste titre, une question fort discutable, et, dès lors^ tous ces points étant successivement acquis, il était facile de faire valoir la primogéniture de Georges Brown <il son droit de succession au trône de France, au détriment du comte de Chambord. Le deuxième mariage avec Marie-Caroline des Deux-Siciles
l'.t'» LES ENFANTS DU DUC DE HERRÏ.
('•lail nul, et Gcorges-Granvillc Urowii dcvciKiil, un malheureux spolié, mainleuu loulc sa vie dans ronii)re, par une toule-puissanle raison d'Etat.
Tel est le thème de celte légende invraisemhlahle ; mais avant de la détruire, ce qui sera facile, je voudrais indiquer brièvement comment elle a pris naissance, et raconter en même temps les étonnantes aventures de ce bon bourgeois aux allures placides qui, après une jeunesse orageuse, est venu finir marguillier de sa paroisse dans une petite ville de province.
C'est dans le courant de l'année 1840 que les habitants de Mantes-la-Jolie avaient vu venir s'établir dans leurs murs un homme de trente-cinq à quarante ans qui, après avoir acheté une maison, s'était installé d'une façon à la fois simple et confortable, décelant une modeste aisance. Le nouveau venu s'appelait Georges-Granville Brown et avait épousé sa cousine Charlotte-Louise Brown. Tous deux avaient les allures les plus tranquilles et semblaient désireux de vivre retirés et de se tenir à l'écart, n'ayant pour tout personnel domestique qu'une seule et unique servante. Mais on est curieux en province, et l'on s'étonna bientôt des brillantes visites que recevaient M. et M""' Brown. On voyait venir chez eux, de temps à autre, deux jeunes femmes dont les ma-
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iiiores et la tournure (listinp;u(''es, les loilelles luxueuses et les habitudes d'élégance devaient mal concorder avec la vie modeste menée par leurs hôtes. Elles semblaient en user avec eux, malgré cela^ avec la plus grande familiarité, et leur se jouise prolongeait quelquefois pendant toute une semaine. Grande fut la surprise lorsqu'on connut leur nom : c'étaient la princesse de Lucinge-Faucigny et la baronne de Gharette; mais l'étonnement se changea en stupéfaction lorsqu'on apprit quel degré de parenté les unissait à M. Granville Brown. Ges deux grandes dames étaient ses propres sœurs! Bientôt la stupeur ne connut plus de bornes lorsqu'un érudit du pays, qui n'était pas encore M. Grave, apprit à ses concitoyens que les deux étrangères n'étaient ni plus ni moins que les propres filles du duc de Berry. Toutes ces découvertes sensationnelles avaient révolutionné la ville de Mantes, et M. Brown devint bientôt le point de mire de tous les habitants et l'objet de la curiosité générale. Si ses sœurs étaient les filles du duc de Berry, il n'y avait aucune raison pour ne pas croire également que lui aussi était d'origine royale; et lorsqu'on apprit quel était le nom de cette femme âgée et vêtue de noir, si pleine de dignité, qui venait s'installer chez lui fréquemment pendant plusieurs semaines, personne ne douta
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une niimitc» (iii'cllc ne lui l;i jjrcmir'ic IVinnio et la veuve léiiiliine du duc de Hcirv. puisqu'tdlo était la nir'i't; de M. IJi'own. I^cs liabilanis de la ville de Mantes étaient tous fiers de leur nouveau concitoyen, et l'histoire s'était accréditée au point que tous, ou à peu près, étaient prêts à ariirmer de bonne foi l'authenticité de sa naissance. Chaque jour, du reste, à leurs yeux, apportait une nouvelle vraisemblance ou une nouvelle certitude : son physique lui-môme, comme son moral, à les entendre, trahissaient son origine royale, la courbure de son nez devenait bourbonienne, sa lourdeur était trouvée majestueuse, et son mutisme se changeait en une retenue pleine de noblesse et de dignité.
La légende était née, mais elle n'avait guère Iranchi l'enceinte de la petite ville ; on avait parlé au dehors du mariage du duc et d'Amy, mais sans qu'il fût question du fils : on le voit par la question que posait l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, le 25 juillet 1870 : « Est-il vrai que lorsqu'il revint en France, en 1814, le duc de Berry laissait à Londres une jeune femme qu'il avait épousée et dont il avait deux enfants? Qu'était cette femme, qu'est-elle devenue, ainsi que ses enfants? »
L'existence des comtesses d'Issoudun et de
LES KNl'ANTS DU DUC \)K MKKUV. \'M
Vicrzou était bien connue, et pourlunt il tir sa trouva personne pour répondre à cette demande.
Le 25 août 1873 paraissait, à Lausanne, un petit livre intitulé : La Branche aînée des llourbons. Le comte de Chanibordet i Adultère. L'auteur anonyme, l'abbé Blanchet, en affirmant, toujours sans preuves, le mariage de Londres, concluait à son indissolubilité et par conséquent à la bâtardise «lu comte de Chambord. Il est de toute évidence que, s'il avait connu Georges Brown, il n'eût pas manqué de s'en servir. Le 29 septembre 1873, le journal L'0/;m/o;i Nationale racontait que le duc de Berry avait épousé légitimement, pendant l'émigration, en 1806, une Anglaise, M™" Brown, et que de cette union étaient issues deux filles. Il n'était pas encore question des fils.
Georges Brown ne fut révélé au grand public que le 14 avril 1877; c'est à cette date seulement qu'il apparaît en frère, et en frère aine, du comte de Chambord. La légende entrait pour la première fois dans le domaine de l'Histoire. Elle arrivait toute fraîche de Mantes, soigneusement recueillie par un rédacteur du journal Le Télégraphe, qui signait Nullus et la présentait sous le titre de : Le Frère du Roy.
« ... Or, dans cette petite ville existe une maison bien discrète où les curieux ne pénètrent jamais et
ilans laquelle, ciilrr un vieux domestique et une vieille servante, seul, et ne recevanl ni amis, ni parents, un vieillard passe sa vie à méditer Tliistoire do la llestauration devant un grand (christ d'ivoire.
« (Juand il sort, chacun se découvre avec respect devant lui; c'est un homme encore vert, à l'allure hautaine : on dirait Louis XIV descendu de son cadre.
« Les vieux du pays se disent à l'oreille, en l'apercevant :
« — C'est le frère de M. le comte de Ghambord. »
Enfin, M. Charles JNauroy publia, en 1882, Les Secrets des Bourbons^ dont la première partie est intitulée : La Première Femme du duc de Berry. Les grandes qualités de chercheur et d'érudit de Tauteur valurent au livre un succès et un retentissement justifiés par le choix du sujet et l'imprévu du sous-titre. C'est dans ces pages qu'ont puisé, depuis plus de vingt ans, les partisans du mariage. Gar^ à l'appui de la thèse du mariage, personne, depuis M. Nauroy, n'a fourni aucun nouvel argument, ni produit aucun autre document, et c'est à un vulgaire démarquage de ce curieux volume qu'ont dû avoir recours les défenseurs de cette thèse.
LES KNKANTS DU DUC DE IlEimV. l'.il>
Il sorail ciiiiciix do savoir si M. Urown coimiil, avaiU (le mouiir, le livre de .M. Nauroy, et s'il ciil la satisfaction do voir cnlin un historien lui alliibiier une si glorieuse origine! — L'apparition du volume précoda sa mort de quelques semaines; peut-être était-il déjà trop souiïranl pour protester contre l'affirmation de M. Nauroy déclarant qu'il n'avait pas été légitimé au moment du mariage, ou bien, ce qui est plus probable, préféra-t-il se taire. Il avait beaucoup à cacher et rien, assurément, à mettre en lumière; il eut sans doute le bon sens de comprendre qu'il valait mieux pour lui ne rien rectifier et qu'il ne pouvait mieux faire <jue de rester fidèle au mutisme qu'il avait observé pendant sa vie tout entière. Sa mère, Amy Brown, lui en avait constamment donné l'exemple et il est vraisemblable qu'il eut la prudence de l'imiter.