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CHAPITRE XXI Le Père de Georges Brown

Georges Brown venait à peine de mourir, que M. Louis Farges, que le liasard d'une excursion archéologique de l'Ecole des Chartes avait amené à Mantes le jour même de son enterrement, publiait, dans Le Figaro du 7 juillet 1882, sous la signature de Jean Walter, un article qui a pu faire croire qu'il était déjà archiviste du ministère des Affaires étrangères lorsqu'il avait parlé de la royale origine du défunt. La compétence de M. Farges, en matière historique, ne saurait être mise en doute, et cette assertion pourrait avoir d'autant plus d'importance qu'il est naturel de supposer que c'est d'après des documents puisés dans les archives de son ministère que cette conviction lui était venue. Rien ne serait moins exact et il importe de rétablir les faits dans leur

intégrité.

M. Farges, à cette époque, avait à peine plus de

vingt ans; il terminait ses t'tudes et n'.ivuil pas encore franchi le seuil du ministère des Alï'aires étrangères. Mais il venait de lire le livre de M. Nauroy et s'était contenté de reproduire dans son article les récits des Mantais qui lui semblaient curieux. Et lors de la dernière polémique de 1902, ce ne sont ni des renseignements, ni le résultat de ses recherches qu'il communiquait à M. Gaston Deschamps; mais il lui indiquait simplement Les Secrets des Bourbons, dont il connaissait l'auteur comme un écrivain consciencieux et érudit. Quant à lui-même, il n'a pas eu personnellement l'occasion ou le temps d'étudier la question qui nous occupe et n'a pas pris position dans le débat. Il en a fait lui-même la déclaration formelle. C'est donc M. JSauroy, seul, en présence de qui nous nous trouvons en ce moment. Il fait naître Georges Brown le 20 avril 1805; cette date lui a été fournie par le premier adjoint du maire de Mantes^ d'après une déclaration de M. Brown lui-même (1). Des renseignements plus certains puisés à l'Ecole militaire de Saint-Cyr, dans son dossier personnel, aux Archives du ministère de la Guerre, et corroborés encore par le décret accordant à Brown la natura-

(1) Le Carnet de février 1903.

lisalion, remontent cette date de deux mois, un 20 février 1805. L'une et l'autre, d'ailleurs, concordent avec l'acte de décès que voici :

« Du quatre juillet 1882, à dix heures du malin, acte de décès de Georges-Gran ville Brown, piopriélaire, âgé de 77 ans, décédé à Mantes, le 3 juillet, à deux heures du soir, en son domicile, rue Saint-Pierre, n" 7, fils de Georges Brown et d'Amy Brown, décédés, et époux de Charlotte- Louise Brown, domiciliée à Mantes. Le présent acte dressé par nous, Joseph Hèvre, maire, après vérification faite du décès, sur la déclaration et en présence de MM. René-Louis de Faucigny-Lucinge, propriétaire^ âgé de quarante ans^ demeurant à Turin, neveu du décédé, et Urbain de Charette, propriétaire, âgé de quarante-trois ans, demeurant à Couffé (Loire-Inférieure), aussi neveu du décédé, lesquels témoins ont signé avec nous, maire, après lecture faite. »

La déclaration qui précède, faite par des parents vraisemblablement au courant de la vérité, tue l'hypothèse, pour le duc de Berry, de la paternité Freemann, qu'ils n'avaient aucun motif de cacher. On avait pu se demander avec raison si cette paternité Brown n'avait pas été inventée par les intéressés pour les besoins de la cause, et si elle ne

tiUi LES ENFANTS DU DUC DE IIEKHY.

(lissimulail pas tout simplemeul rillégilimité d'un lils déclaré seulement sous le nom de su mère. C'est môme sur cet acte que s'était basé M. Grave pour juger évidente l'origine royale de Georges IJrown. 11 ne voulait voir dans ce nom de IJrown, inscrit comme celui du père de son compatriote, que la preuve des précautions prises par MM. de Lucinge et de Charette pour dissimuler la vérité et épargner ainsi à leur mère l'aveu humiliant de la naissance de Georges Brown antérieurement à son mariage supposé avec le prince. Et M. Grave tirait un nouvel argument de ce que les deux déclarants s'étaient fait inscrire dans cet acte comme neveux du défunt. M. Grave oubliait que MM. de Lucinge et de Charette avaient absolument droit à cette qualification, puisqu'ils sont en réalité ses demi-neveux, fils de ses demi-sœurs de mère ; mais en outre il ignorait, comme moi, que tous deux avaient à leur disposition un acte officiel qui avait fait foi à leurs yeux et avait dû tout naturellement leur servir de modèle, celui du mariage de leur oncle avec sa cousine Charlotte-Louise Brown. Voici cet acte, dont l'intérêt est assez grand pour que nous en donnions la copie :

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C'est M. Grave lui-mr'inc, clicrcliciir infatigable, (jui a découvert cette pièce importante, et, on liistorien consciencieux, uniquemeni prooccupé de faire de la lumière, il a eu la très grande ohligeanccde me la communiquer, bien qu'elle semble aller à l'enconlre de sa thèse. On remarquera que G. Brown, dans cet acte, déclare être célibataire et habiter Londres, alors que, dans d'autres actes de la morne époque, il déclare habiter chez sa mère, à Paris. Toutes ces déclarations ne semblent donc pas être d'une exactitude bien rig-oureuse.

En tout cas, faute de l'acte de naissance qui nous manque et que j'ai fait vainement rechercher à Londres, à diverses reprises, nous sommes bien forcés d'admettre cet acte de mariage comme véridique; mais, quand bien même nous obtiendrions la preuve de la fausseté de cette déclaration, il n'en resterait pas moins impossible d'attribuer au duc de Berry la paternité de Georges Brown.

jNous avons vu plus haut, en effet, en feuilletant les Souvenirs du comte Auguste de La Ferronnays, que le duc de Berry n'a connu Amy que deux ans après la naissance de cet enfant. Souvenons-nous qu'en 1806, il dînait en tète à tête avec son aide de camp, courait les salons, était malade sans qu'elle fût à son chevet, envoyait son argenterie en cadeau à une demoiselle Yictorine; qu'au

printemps do 1807, il passiiil les a[)rès-mi(li dans rintérieiir des La Ferronnays, et y rclournail le soir, apr^s avoir dîné chez son père. Toutes preuves manifestes qu'Amy, qui devait tenir plus tard une large place dans son existence, n'y élait pas encore entrée. Comparons ce genre de vie avec les lettres écrites au comte de Glermont-Lodève, entre 1809 et 1813, oîi il ne parle que de son petit ménage et de sa bonne Emma, avec laquelle il passe sa vie. Remarquons, comme le faisait le marquis de Luppé en communiquant ces lettres au Temps, que « d'après l'acte de décès de Brown, qui nous donne sa date de naissance, celui-ci était né en 1803, Il vivait donc à l'époque où le prince traçait ces lignes. Or, M. le duc de Berry, qui parle avec tant d'affection de sa femme et de ses filles, ne fait aucune allusion à l'existence d'un fils. Il me paraît donc raisonnable de conclure que c'est parce qu'il n'en avait pas ».

M. de Luppé a d'ailleurs été encore plus explicite dans une lettre qu'il m'écrivait le 18 décembre 1902 :

« J'ai dû, en effet, dans certains morceaux communiqués au Temps, pratiquer des coupures en raison du style parfois trop gaulois du prince. Il y a un passage, notamment, qui prouve d'une façon péremptoire que le duc de Berry n'a eu que

-lOH LES ENFANTS DU DUC DE BERRY,

i-'os deux filles; mais il n'y avait vraiment pas moyen de l'imprimer. »

Je crois que ces arguments peuvent répondre victorieusement à M. Nauroy, qui accuse le duc de Uerry d'avoir menti par omission, au moment de sa mort, en n'avouant que ses deux tilles et en se gardant bien de parler de son fils. Nous avons vu l'impossibilité matérielle de cette paternité, et je ne comprends pas bien, en outre, en quoi il eût été plus pénible au duc de Berry d'avouer l'existence de trois enfants au lieu de deux. On ne songe guère à mentir au moment de la mort, et les raisons politiques qu'on a essayé de faire valoir ne sont pas soutenables, puisque M. Nauroy est d'accord avec tout le monde pour avouer que Georges Brown était né avant le mariage et qu'il n'a jamais été reconnu. Le prince de Lucinge possède, parait-il, des lettres de M. le duc de Berry adressées à Georges Brown, dans lesquelles il l'appelle A/y clpar Boy. Mais je ne vois pas bien quelle conclusion on en pourrait tirer; il est bien certain que le prince le connaissait, et il est même probable qu'il avait largement contribué à son éducation. Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il lui témoignât de l'affection et lui écrivît dans des termes familiers? Resterait, pour les esprits que ne contenterait pas la paternité Brown, celle du comte A. de

LES ENFANTS DU ULC DE liEKKY, 20'.)

La FciToiinays, allirméc à M. La llésie par une dame (loiil, mallieurcusement, il ne donne pas le nom :

« Georges Rrown était le lils du comte de La Ferronnays, lequel avait précédé le duc de Berry dans les bonnes grâces d'Amy lîrown, et il n'avait même pas été tout à fait étranger à la liaison du prince.

« Lorsque les membres de la Maison de Bourbon se réunirent en Angleterre, Louis XVIII fut inexprimablement choqué des façons des jeunes princes, fils du comte d'Artois. Leur enfance avait été abandonnée aux domestiques; nul soin n'avait été pris de leur instruction; leurs actions mômes n'avaient point été dirigées. Il en résultait que le duc de Berry usait d'un langage quasi indécent par sa grossièreté et qu'il avait contracté une déplorable propension aux amours de bas étage.

« Le Roi, se souvenant de l'heureuse influence qu'avait eue sur lui-même l'intimité du comte d'Avaray, choisit le comte de La Ferronnays pour jouer un rôle identique auprès de son neveu, et nul choix n'était mieux justifié.

« M. de La Ferronnays avait cette supériorité sur les hommes de l'émigration, qu'il avait reçu une éducation très complète dont il avait su profiter. Il était remarquablement beau; ses façons

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étaient cliarmanlcs, o( iiiic honhomic des plus séduisantes en rehaussait l'edel. Il sCxpiiinait à merveille et rédigeait avec une simplicilé apj)arente qui n'était qu'un art consommé. Singulier contraste avec le duc de licrry, dont la fougue mal réglée l'entraînait sans cesse aux plus regrettables écarts...

<( M. de La Ferronnays accepta la délicate mis- -sion de civiliser son futur roi et, très vite, il conquit un ascendant dont les effets durèrent jusqu'au moment de la querelle que rapporte la duchesse de Gontaut dans ses Mémoires (p. 168).

« Le confident introduisit le jeune prince dans le parsoiiagc où vivait Amy Brown et le petit Georges, son refuge favori contre les agitations de la petite Cour émigrée... Le rôle de M. de La Ferronnays devient alors assez mystérieux. Peut-être vit-il, dans l'inclination du duc de Berry, le moyen de faire un sort à la mère et à l'enfant... Il paraît certain qu'il souffla à Amy Brown l'exigence matrimoniale qui reçut une sorte de satisfaction, car le prince comparut avec elle devant un pasteur anglican (jusqu'à présent, on le sait, il n'avait été question que d'un mariage catholique ; or, Mrs Brown n'abjura le protestantisme que beaucoup plus tard), sous le nom de chevalier d'Artois. Le mariage fut inscrit sur le registre paroissial.

LES ENFANTS DU DUC MI'. liKUKY. Jll

« Aniy lîi'own igiioniil la (jiialili'! du duc d(; IJcrry. Do bonne loi, elle crut se réhabiliter de ses premières lautes par son mariage avec un gentilhomme de bon lieu, attaché à la Cour des princes (1)... »

Peu de personnes, sans doute, croiront à cette histoire assez invraisemblable, contée par une anonyme, sans aucune preuve à l'appui. Tout ce que nous savons, d'ailleurs, du comte de La Ferronnays dans ses rapports avec Amy semble fait pour la démentir. Mieux vaut donner pour père au troisième fils d'Amy celui que lui attribuent les actes de l'état civil; et si ce Georges lîrown apparaît comme trop incertain à des esprits enclins à la précision, il vaut mieux se contenter de savoir qu'il était le fils d'Amy, sans chercher à approfondir quel en a pu être le père véritable, peu intéressant, en somme, à connaître, puisque nous avons la certitude évidente que ce ne pouvait être le duc de Berry.

(I) Le Carnet de seiitenibre 1902.

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