CHAPITRE XXIV
Le premier Mariage de Geougks Brow.n.
C'est vraisemblablement dans l'hiver de 1824 à 1825, après avoir quitte Saint-Cyr, muni d'un congé, que Georges - Granville avait ébauché l'amoureuse aventure qui devait occuper treize années de son existence. L'histoire était des plus banales, et c'était en accompagnant un jour ses sœurs chez leur couturière qu'il s'était rencontré par hasard avec la jeune fille dont il allait devenir éperdument amoureux.
M"^ Julie Lebeau , qui n 'avait j amais été danseuse , comme on l'a raconté à tort (pas plus qu'elle n'avait été attachée au service de M""= de Lucinge, comme le croit M. La Résie), avait perdu sa more de bonne heure; elle était première, tout simplement, dans une grande maison de couture de la rue des Filles- Saint-Thomas, dirigée par son père, qui s'était remarié à une jeune femme à peine plus âgée que cette dernière. La jeune fille était peu surveillée,
^iO LKS F.NI'ANTS DU DUC I>K HKltK^.
<'l le jcinu' s;iinl-( yiit'i» ciil l)i('nlol l'ail d rlahlir iiuo corrcspondaïu'o et d'obtenir des rendez-vous. <ieorges lîiowii rl.iil beau garçon, et Julie Lebeau, quoique fort lionnèle, n'était pas restée insensible à la passion qu'elle avait inspirée. L'idylle menaçait <le devenir sérieuse, et c'est pour y couper court, dès le début, que sa belle-mère s'empressa de l'envoyer à Londres, dans une succursale de la maison de Paris, M"* Brown, est-il besoin de le dire, avait usé de toute son influence pour hâter cette décision, et la jeune belle-mère avait saisi avec empressement ce prétexte pour éloigner une bellefille dont la beauté et les dix-huit printemps lui portaient ombrage. En même temps, Georges Brown entrait, comme sous-officier, aux chasseurs du Morbihan, et l'on pouvait croire que les deux amoureux étaient séparés d'une façon définitive. La séparation ne devait pas être de longue durée : Quelques mois plus tard, Georges Brown débarquait brusquement à Londres et décidait M'" Lebeau à s'enfuir avec lui.
Faut-il supposer que le nouveau sous-officier, pour employer une périphrase, quitta sa garnison un peu brusquement, sans en demander l'autorisation à son capitaine? C'est ce qu'il est permis de penser, et il est vraisemblable de croire que c'est ce départ trop subit qu'on voulut dissimuler en
invoquant un prùlexlc si pou jusliliuMe pour le libérer et le rayer des cadres. Là encore, Georges Brown prolila des hautes protections qui l'avaient jusque-là entouré.
Cependant, les deux jeunes gens s'étaient empressés de quitter l'Angleterre et avaient aussitôt gagné l'Italie où ils espéraient déjouer les poursuites. C'est là que, pendant douze années, ils vécurent ensemble, habitant tantôt Naples et tantôt Palerme, selon le hasard des garnisons où devait résider Georges Brown, qui était entré au service du roi des Deux-Siciles et était devenu lieutenant aux grenadiers. Ils portaient l'un et l'autre le nom de Granville. Tout entier à sa passion, Georges n'avait certainement pas refusé à sa compagne de faire consacrer leur union, et, bien que nous n'ayons pu nous procurer l'acte de mariage, les actes de naissance des enfants sont là pour nous en apporter la preuve indiscutable. Cinq enfants naquirent, dont trois moururent jeunes, un garçon et deux autres filles; Aimée Granville, qui ne se maria pas, et M""^ Tertre furent les seules qui survécurent. Tous ces enfants furent déclarés sous le nom de Granville et comme nés de Georges Granville et de Julie Lebeau, sa femme. On ne peut donc pas nier qu'il y ait eu
mariage.
âi:i LES ENFANTS PU UXIC DK ni.KKV.
\ oici les acles Je naissance de deux des lilJes, qui établissent ce que nous venons d'avancer :
l^uoviM.i. i:i (>(>MMi m; ur. Palku.mi:. Extrait (Vactr de naissance. N° (rordro : W9.
« L'an 1827, le 21 mars, à une heure, devant nous, chevalier Joachim Felinzeri, sénateur et officier de l'état civil de la commune de Palerme, a comparu Georges Granville, âgé de vingt-trois ans, militaire, domicilié rue Piadi Grotta, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, ainsi que nous l'avons constaté, et a déclaré qu'il est né de la dame Julie Lebeau, sa femme, âgée de dixneuf ans, domiciliée dans cette ville, et du susdit déclarant, âgé comme ci-dessus, domicilié ici, le 21 du présent mois et an, à neuf heures, dans sa maison, et a en outre déclaré donner à la nouvelle née les noms de Aimée-Antoinette. La présentation et la déclaration susdites ont été faites en présence de Carmel Micalizio, âgé de trentesept ans, armurier regnicole, domicilié rue Gastello, et de Raffaël Giacona, âgé de vingt-cinq ans, marchand regnicole, domicilié rue Piadi Grotta, témoins intervenus au présent acte et présentés par M. Granville. Le présent acte dressé par nous a été inscrit sur deux registres, lu au déclarant et
LES RNKANTS DU DUC DE nEHUY. 2'(.*l
aux l(''inoitis, ol ensuite signe pai' eux cl par nous.
« Le sénaleur Fklinzkui, Georges GuanvilU';, llaiïaël GiACONA, Carmel Micalizio.
« Pour eopic conforme délivrée aujourd'liui, le 9 décembre 1862 :
« Le Chancelier chef de bureau, « Signé : lienoît Cimine.
(( CoUationné.
(( Signé : Jos. Battavina.
« Vu par le Syndic.
« L'Assesseur délégué : Raggi.m.
« Vu à la secrétaireric d'Etat pour les Affaires étrangères, pour légalisation de la signature cidessus.
« Turin, le 2 février 18()3.
« Signé : E. Po>s.
« Vu pour la signature de l'assesseur délégué Raggini.
« Pour le Préfet : le Commissaire délégué, « Signé : [Illisible). »
« 3e, soussigné, interprète et juré de la Cour^ chevalier de la Légion d'honneur, certifie que la traduction qui précède est parfaitement conforme
-M LES ENFANTS DU nHO DE HErtKY.
il rorigiiiiil écrit (>n huigiio ilaliciinc cl iiuniplié no varietur par moi.
<( Paris. U> '2'.\ avril ISG.'K Flesch.
« Cerlilicat du miiiislro ixjur celle signature, le 2'A avril ISOM. »
Voici le second acte :
Commune de Naples.
Archives de l'Etat. Extrait des registres des îiaissances de la section Saint -Ferdinand. N" d'ordre : 631. Année 1830.
<( L'an mil huit cent trente, le sept du mois d'août, à dix-huit heures, devant nous, Antoine Gaétan, prince de Pedimonte, et officier de l'état civil du susdit quartier Saint-Ferdinand, commune de Naples, province de Naples, a comparu Maria Barretta, âgée de quarante-six ans, sage-femme, domiciliée dans le quartier de Pizzofalcone, qui a fait l'accouchement, laquelle a présenté ici un enfant du sexe féminin, comme nous l'avons reconnu de nos yeux, et a déclaré que celle-ci est née de donna Julia Lebeau, âgée de vingt-deux ans, sans profession, domiciliée rue Monte di Rio, oX femme de don Georges Gran ville, lieutenant du 1" grenadiers, absent, le sixième jour dudit mois de la susdite année courante
LES ENFANTS t)U DUC ME nEIUlY. "i't't
« F]llc a on outre déclaré donner à l'cnljint le nom de Louise.
« La présentation cl déclaration susdite laite en présence d(> don l'^raiicesco liarettU;, d(» Naplcs^ âgé de trente-sept ans, exerçant la ijrofession de sergent, domicilié dans le quartier de IMzzofalcone, et de Kaffaële Manîello, de Naples, âgé de soixante et onze ans, exerçant la profession d'huissier, domicilié au lieu del Celio, témoins intervenus au présent acte et produits par la déclarante.
« Le présent acte que nous avons dressé a été inscrit sur deux registres, lu au déclarant et aux témoins, les jour, mois et an comme dessus, signé par nous et les témoins, la déclarante ayant dit ne savoir écrire.
« Signé : Francesco Baretta, Rafîaële Manîello, Pedlaionte.
« La présente copie est conforme à l'original, scrit au registre sous le n° lo374.
<c Naples, 19 avril 1884.
« Collationné.
« L'Officier de service à la Mairie, . (( (Illisible). »
2i<) LiiS i;n'kants nu nue ok iti'.iuiv.
Il scinMc donc bien (''l;il>li ([iic ("icori^cs-draii ville llrown lui marié à Julie Lelieaii. INjur expli- (|iior, 011 te cas, son socoiid mariage avec sa cousino, il serait nécessaiiM^ d'admettre ou hieii (jue, marié sous le seul nom de Granvillc, il joua ainsi avec IVHat civil et avec la bigamie, en se remariant sous un autre nom, ou bien que, marié seulement à l'église, il ait profité de ce que le mariage civil est le seul valable en France et le seul qui, aux yeux de la loi, eût pu le rendre bigame. Toutefois, il resterait à s'étonner que ses principes religieux lui aient permis de transiger si facilement avec sa conscience et qu'il ne se soit pas cru engagé pour sa vie entière par un premier serment prêté au pied des autels.
Nous allons voir comment la seule volonté de M'"'^Brown parvint à briser ces liens, consacrés par une mutuelle et tendre atîection, et à bouleverser en un instant toutes ces paisibles existences.
En 1838, le choléra sévit à Naples avec une grande rigueur; Georges-Granville fut atteint par le fléau et soigné avec un dévouement admirable par sa femme qui, dédaigneuse du danger de la contagion, ne le quitta ni jour ni nuit pendant de longues semaines. Le malade se remettait peu à peu, quand sa mère, qui, de loin, avait suivi avec angoisse les phases du terrible mal, témoigna
LKS KNFANIS l)i: hlC DK HlKliV. liM
après cos niorlelles inquirludes lo ûés'n très vif d'embrasser son fils, qu'elle n'avait pas revu depuis douze années.
Les désirs do M"" Brown étaient des ordres auxquels, d'ordinaire, on ne songeait guère à résister, et Georges-Granvillo, qui croyait avoir fait oublier le passé par cette longue période de vie régulière, se mit en route sans méfiance, espérant peut-être amener un rapprochement entre sa terrible mère et la compagne de son choix. Sa déception allait être d'autant plus cruelle qu'elle était inattendue. Une fois qu'elle le tint seul auprès d'elle, éloigné de sa nouvelle famille, M""" Brown usa de toute son influence pour l'amener à rompre, sans tarder et d'une façon définitive, une liaison qu'elle jugeait disproportionnée avec la situation de ses sœurs et celle à laquelle il pouvait prétendre. C'est en vain que Georges-Granville fit valoir son affection pour cette jeune femme qu'il avait enlevée à ses parents, et pour laquelle lui-même n'avait pas hésité à sacrifier sa carrière militaire en s'expatriant avec elle, loin de tous les siens! C'est en vain qu'il fit valoir à ses yeux les années d'amour et de bonheur qu'ils avaient vécues ensemble, la vie exempte de tout reproche de Julie Lebeau, et enfin les enfants qu'elle lui avait donnés, qui étaient venus l'attacher par un
2i8 I.RS ENFANTS DU TiVC DE BERRY,
lien plus solide encore à celle dont il avail fait sa femme devant Dieu et devant les hommes! Toutes SCS explications et ses prières demeurèrent vaines et inutiles, Amy Brown resta inébranlalde. Et comme le malheureux s'obstinait désespérément dans sa résistance, elle usa du dernier moyen qui lui restait pour triompher de sa volonté chancelante. Elle était seule à subvenir à ses moyens d'existence, car la solde du roi de Naples aurait été bien insuffisante pour faire vivre cette famille déjà nombreuse, et personne n'a ouï dire que le mystérieux Brown, son père putatif, lui eût laissé quelque fortune! Or, Amy connaissait assez son fils pour savoir qu'il était incapable du moindre effort pour sortir d'une situation difficile et assurer par son travail l'existence de tous les siens, déjà si précaire; elle lui déclara donc sans ambages qu'il ne fallait plus compter sur son entremise, et que, s'il persistait à lui désobéir, elle lui supprimerait net la pension qu'elle avait consenti jusque-là à lui servir et lui couperait les vivres d'une façon complète. La résistance fut longue, et ce n'est pas sans peine qu'elle vint à bout de ses hésitations et de ses scrupules; sans doute, elle n'aurait pas triomphé si le fils avait vécu, mais des cinq enfants il ne restait que deux filles, et W" Brown parvint à endormir à la fois ses remords
de mari cl tic pcro, et à l'amener à se soumettre docilement à sa volonté toute-puissante.
Mais un revirement était à craindre, il fallait profiter de ce moment de soumission, et on ne perdit pas de temps; M"'" lîrown avait pour son fils une femme toute prête qu'elle avait choisie dans sa propre famille, et le mariage se fit sans retard. On ne prévint pas Julie Lcheau, restée à Xaples avec ses filles, ignorante de tout, et on se chargea d'assurer sa tranquillité et d'endormir ses inquiétudes et ses soupçons, si elle vint à en concevoir. Lorsqu'enfin, s'inquiétant de cette longue absence^ puis stupéfaite par le silence qui s'était fait tout à coup, et enfin affolée par l'absence complète de nouvelles, elle se décida à se mettre en route pour retrouver l'infidèle, le deuxième mariage était déjà célébré et Georges-Granville Brown s'était uni légitimement à sa cousine Charlotte-Louise Brown.
CIIAPITRK XXY
(ii:ou('.i:s TîuowN i;t si:s fillks.
Ce fut à son arrivée à Paris que la malheureuse femme apprit ce qui s'était passé; sa douleur fut telle que d'abord elle en perdit la raison. Sa fille, M"'' Tertre, dont je tiens ces détails, ne se rappelle pas qui fut chargé de lui apprendre la nouvelle qui brisait sa vie; mais ce qui est hors de doute c'est que, pendant de longs mois, on dut la soigner dans un asile d'aliénés, où ses jours et sa raison restèrent longtemps en danger. M.™' Tertre se souvient qu'elle-même fut alors mise en pension à Choisy-le-Roi, où Amy Brown venait la voir et lui servait de correspondante. Quand elle ne la faisait pas sortir chez elle, Amy lui apportait des bonbons et autres friandises. M""" Tertre conserve encore un coffret qu'elle m'a montré et qu'elle tient de sa grand'mère; elle se rappelle ses conversations, ses observations, et revoit la main fine et soignée
liy>2 I.F.S KNFANTS ilV DUC ItK nF.RRY.
qu'ollf lui iiionlrail |»oui- renj^agcr ù cesser de se ronger les ongles.
Mais si M"" Brown s'était crue obligée à s'occuper de sa potile-fillc et surveiller son éducation, même dans ces petits détails, elle s'était soigneusement abstenue de lui laisser deviner quels étaient leurs liens de parenté. Jamais l'enfant ne lui donnait d'autre nom que celui de Madame, et Amy, de son côté, la traitait en étrangère. M"' Tertre a gardé le souvenir d'une femme froide et glacée qui ne riait jamais, ne lui passait rien et ne lui témoignait nulle tendresse. Ce n'est que plus tard qu'elle apprit à qui elle avait affaire. En quittant la pension, la petite fille alla habiter avec sa mère, qui venait de sortir de la maison de santé où elle avait dû rester deux ans. La pauvre femme avait recouvré la raison, mais ce coup terrible avait ébranlé sa santé pour toujours, et pourtant il fallait vivre, elle et ses enfants... Elle alla s'installer aux Batignolles, où elle tint d'abord un petit pensionnat; puis elle en vint ouvrir un autre à Boulogne, le premier n'ayant pas réussi. Lui offrit-on un modeste dédommagement pécuniaire, ou bien eut-on recours à la menace pour la forcer à se taire, c'est ce que M""' Tertre n'a pu me dire; toujours est-il que la pauvre femme garda le silence et n'essaya pas de lutter contre les hautes
LKS ENKANTS DU DUC DE BEURY. 253
inilucncos dont M""' Itrowii pouvait disposer. Avec le temps, sans doute, la résignation était venue; elle ne se rencontrait jamais avec son mari, mais celui-ci voyait quelquefois ses filles; M'"'' Tertre se rappelle être allée à plusieurs reprises faire de petits séjours à Mantes; une fois même, elle y resta pendant deux semaines, malgré la présence de la seconde femme de son père, qui devait être au courant et qui pourtant acceptait, sans mécontentement ni colère, ces singulières visites.
L'aînée des deux jeunes filles était fort jolie, et elle trouva un mari : M. Tertre, attaché à la bibliothèque du Conservatoire de musique et de déclamation. Son fils, actuellement vivant, lui a succédé dans son emploi. M"" Tertre est aujourd'hui veuve et habite, à Malakoff (Seine), une coquette petite maison au milieu d'un vaste jardin. C'est une vieille femme aimable et accueillante, dont toutes les facultés, à part une légère surdité, sont restées intactes. C'est elle qui m'a donné tous ces curieux détails et m'a fourni tous les actes que je viens de citer. Elle m'a montré un portrait de son père finement exécuté au crayon et daté de 1833, accroché dans son salon. Il avait alors vingt-huit ans; c'est un beau garçon, la lèvre ombragée d'une légère moustache, aux traits fins et distingués, qui porte avec élégance l'uniforme de l'armée du roi de
-."■ii LES ENFANTS DU \>Vr \>K l!i;UKV.
Naples, mais je cliei'clu' vaiiieiiicul sur son visage ce type bourbonien que chacun s'esl [Au à reconnaître tour à loiir.
En me racontant ces douloureux éitisodes de sa vie déjà longue, M"" Tertre s'exprime sans acrimonie et avec un accent de vérité qui ne peut laisser de doute sur leur exactitude; sa mémoire a gardé présents tous les petits détails de sa jeunesse, et c'est avec attendrissement qu'elle me fait le récit de la mort tragique de sa mère.
Pendant la guerre de 1870, Julie Lebeau, qui avait continué à s'appeler M""' Granville, avait été contrainte parles événements de fermer son pensionnat et était venue occuper un logement modeste entre Puteaux et Courbevoie. Depuis le mariage de sa fille aînée, elle habitait avec la cadette, M"" Aimée Granville, qui ne devait jamais se marier. C'est là, dans ce domicile provisoire où elle s'était réfugiée, que cette pauvre femme, si cruellement éprouvée, termina sa vie d'une façon tragique. Un obus vint s'abattre sur sa maison et la tua sur le coup, blessant même grièvement à ses côtés Aimée Granville. M. l'abbé Meuley, vicaire alors à Puteaux, s'intéressa au sort de la pauvre orpheline et, par la suite, la prit avec lui comme gouvernante et dame de compagnie. M. labbé Meuley, qui est maintenant aumônier des Inva-
LES ENFANTS DU DUC Dl'. nEIlIlY. Z')->
lidos (>l chevalier (I(^ la li('';;i()M d'honneur, a bien voulu me iournir de très iul(''r(;ssants renseignements. [1 a beaucoup connu M. Hrovvn, qui venait voir, chez lui, sa fille, tout en la recevant aussi à Mantes, ainsi que sa sœur. M'"" Aimée Granville semble avoir été moins résignée que sa mère et que sa sœur à accepter le triste abandon dont elle avait été victime, et elle n'avait pas consenti à rompre avec la famille de son père. Je ne sais si elle avait conservé des rapports avec Amy Hrown, la chose est restée douteuse; mais, en tout cas, elle correspondait avec M"^" de Lucinge et de Charette.
Elle circulait beaucoup, avait toujours en train mille démarches mystérieuses et entretenait une correspondance nombreuse. Dans son testa- ^ ment était insérée une clause singulière, celle de déposer dans sa bière tous les papiers qu'on trouverait à son décès. Lorsqu'elle mourut, en 1876, son père était présent, et il veilla lui-même à ce que sa volonté fût exécutée; tous ses papiers, sans exception, y compris ceux de sa mère, qu'elle avait conservés, furent enfermés dans son cercueil.
M. Meuley croit fermement à l'origine royale de Georges Brown^ qui lui a dit exactement « qu'il était le frère aine' du comte de Cha?nbord, mais qu'il n'avait pas de relations avec Henri V, parce que
colui-ci aiiniil dû iccoiinailrc, do par la loi iialurelle, son droit supérieur au sien ».
Le caractère sacré dont est levèlu M. l'abbé Meuley, en même temps (\ne la sympathie et la considération qu'il inspire, à juste titre, à tous ceux qui l'approchent, ne nous permet pas de douter de son allirmation. Georges lirown a donc tenu certainement ces singuliers propos et on en doit conclure qu'il croyait ou affectait de croire qu'il était le fils naturel du duc de Berry.
Il serait un peu naïf, peut-être, de s'étonner de la facilité avec laquelle Georges Brown s'est laissé attribuer, par ses concitoyens, une origine princière. Comme Ta dit fort justement M. La Résie : « Demandez à un bon bourgeois de choisir comme père entre un pasteur et un prince royal, il choisira indubitablement le dernier, et si G. Brown s'était dit le fils de Napoléon I", on n'aurait pas été obligé de compter cette affirmation pour article de foi (1). » Entre la vague paternité d'un Georges Brown dont Texistence, même à lui, semblait peut-être douteuse, et cette origine princière que les Mantais étaient si fiers de lui attribuer, il n'a pas dû hésiter une seule minute. Et l'on peut même se demander quelle réponse sa mère avait
(1) Voir l'Intermédiaire du 30 septembre 1902.
LKS ENTANTS DU KUC DE nERIiY. 2o7
pu lui l'aire, s'il lui avait pos^ des questions sur sa naissance? Quoiqu'elle aimât peu à parler de son passé, devant l'impossibilité de rattacher son fils à Freemann, peut-être n'aura-t-clle pas voulu le détromper et lui enlever ses illusions, soucieuse avant tout de ne pas se diminuer à ses yeux^ en lui avouant cette paternité anonyme que l'on a tout lieu de supposer! C'était bien assez d'une séduction, et cette séduction, que le rang de l'amant rendait excusable, était la seule dont elle voulait qu'on gardât mémoire; il est probable qu'Amy, avec sa prudence et son habileté ordinaires, sut s'y prendre de manière à ne jamais éclairer Georges Brown d'une façon précise, et si elle lui laissa supposer, sans le détromper, qu'il pouvait être le fils du duc de Berry, c'est qu'elle savait bien que le prince n'était plus là pour renier cette paternité fantaisiste. Il semble évident, du reste, que la réserve qu'il a gardée toute sa vie lui fut imposée par sa mère, et jamais cette dernière ne cessa de lui en donner l'exemple.
L'inépuisable obligeance de M, Grave m'a procuré une lettre fort curieuse de M. Brown, adressée par lui au Conseil municipal de Mantes, et retrouvée dans le plumitif des délibérations :
lJo8 LES ENFANTS DU DUC DE BEUUY.
« Manli's, \o 14 mars 1848.
« Monsieur le Maire,
« Comme habitant et propriétaire de la ville de- Mantes, voyant que tous sont appelés à faire leur service comme garde nationale (sic) pour lemaintien du bon ordre et de la tranquillité publics, je me présente aussi pour faire partie de la gard& nationale, ne me croyant nullement exempt de veiller sur la tranquillité (sic) des autres, comme ils veillent sur la mienne.
« Si jusqu'aujourd'hui on a cru devoir m'en exempter comme étranger^ je pense que le titre d'ancien élève de l'Ecole militaire de Saint-Cyr et de sous-officier dans un régiment de chasseurs, en France, peut bien me faire regarder plus comme Français qu'étranger.
« De toute manière, je m'offre, si on croit devoir m'accepter, étant toujours prêt à contribuer de tout mon possible au maintien de l'ordre de la ville.
« J'ai l'honneur d'être, avec le sentiment le plus distingué. Monsieur le Maire,
« Votre très humble et obéissant serviteur.
« G. Brown. )v
LRS ENFANTS DU DUC DE BERRY. it'V.i
IlÉi'OiNSE DU Conseil municii'al.
« La (lomande de M. lirown est rcpoiisséo jusqu'à ce qu'il ait prouvé qu'il a été autorisé à jouir des droits civils en France. » {Archives municipales de Mantes.)
Le refus dut être sensible au iils supposé du duc de Berry, car, profitant de la chute de la royauté constitutionnelle, il adressait au Conseil d'Etat une demande de naturalisation qui lui était accordée quelques semaines plus tard.
Voici la teneur de l'acte qui le concerne :