CHAPITRE XXVII
La belle Virginie.
Nous sommes au 2 mai 1814; Louis XVIII, entouré d'un nombreux cortège, est arrivé à Saint- Ouen et s'est installé tant bien que mal dans le château du comte Vincent Potocki. C'est la dernière couchée et la dernière étape de ce voyage triomphal, et le Roi Très Chrétien se prépare à faire dès le lendemain son entrée solennelle dans sa bonne ville. Tout est à la joie et à l'espérance; depuis le jour où l'héritier du trône des Bourbons a mis le pied sur le sol français, ce ne sont qu'ovations et réceptions fastueuses ; aux portes des villes oii l'on séjourne, à l'entrée des villages qu'on traverse, des députations viennent prononcer des harangues, des jeunes filles vctues de blanc s'avancent, en longues théories, effeuillant des fleurs printanières et chantant des hymnes en l'honneur du vieux souverain, qui rentre dans son royaume après un
exil (le plus de viiii;! aiinrcsl i'ailoul on voit apparaître les lys emblématiques; partout on voit lloller réteudard immaculé de la Maison de France !
Tous les grands dignitaires, tous les hauts fonctionnaires, toutes les corporations accourent à l'envi au-devant du cortège royal, empressés à venir hâtivement apporter leurs témoignages d'obéissance et de soumission au nouvel ordre des choses. A Compiègne, c'étaient les maréchaux de l'Empire, le prince de Wagram à leur tète, qui sont allés mettre leur épée au service du Roi légitime, et ce soir^ après le souper royal, les grands corps de l'Etat et les Cours souveraines sont venus déposer humblement aux pieds du monarque l'hommage de leur fidélité et de leur dévouement.
Neuf heures sonnent, la réception se termine, et le vieux Roi, éprouvé par les fatigues du voyage, manifeste le désir de rentrer dans ses appartements. Mais, soucieux avant tout du prestige de la royauté qu'il incarne, Louis XVIII n'a garde d'oublier aucune des règles de l'ancienne étiquette qu'il entend rétablir avec tout le formalisme qu'elle avait autrefois. Avant de congédier l'assistance, il appelle auprès de lui son neveu, le duc de Berry, et après lui avoir, à voix basse, donné le mot d'ordre, il lui confie le commandement de
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sa garde et de ceux des lidrlcs qui sont venus se grouper autour de lui [xjiir former su maison militaire. Puis le Roi se retire, appuya sur l'épaule du duc de Blacas, après avoir cong6di'3 l'assistance avec cette grâce souriante; dont il a le secret et qui, malgré sa lourdeur et son embonpoint, émane de toute sa personne.
Le duc de Berry reste perplexe; il est sensible à l'honneur insigne que le Roi vient de lui faire en lui confiant la garde du château, mais il est jeune, ardent, ami du plaisir, et le sang d'Henri IV bouillonne dans ses veines.
Il songe que Paris est là tout proche, et que la grande ville, qu'il ne connaît que par ouï-dire, renferme une foule de plaisirs dont ses trente-six ans sont encore avides. C'est à peine si, jadis, il a pénétré dans la capitale; toute son enfance s'est écoulée aux côtés de son frère, le duc d'Angoulême, dans les bois de Marly, au château de Reauregard, où le duc de Sérent, leur gouverneur, les a élevés et gardés sévèrement. Toute sa jeunesse errante a été bercée au récit de ces fêtes incomparables de Paris et de Versailles, dont son père a été longtemps le galant héros, et sur les chemins de l'émigration, au triste foyer des auberges d'outre-Rhin, oij il a connu les amertumes de l'exil et de la misère, il a vu constamment en rêve
"l'i^ LES ENFANTS DU DUC DE BERUY.
les ébloiiissemcnls de la ia|)ilale. Ce rôve, il ne lient (|u à lui c»' soir de le réaliser.
La vivacilr de son caractère n'a jamais connu les obstacles, cl son parti est vite pris; le Roi va se plonger dans le sommeil; nul ne saurait soupçonner son escapade. Appeler le maréchal Macdonald, lui donner le mot d'ordre, et le prier de prendre à sa place le commandement du château, tout cela est l'affaire d'un moment. Le maréchal s'incline, trop heureux de pouvoir se conformer aux désirs du prince, et celui-ci, tranquille désormais, court aux écuries, insouciant et joyeux. Il saute dans une berline qui attend tout attelée, pour les besoins du service. « A Paris^ s'écrie-t-il, et brûlez le pavé ! »
Lne demi-heure après, il est à l'Opéra; la représentation s'avance, car il est déjà tard^ et le ballet vient de commencer. Le prince arrive au bon moment; ébloui et charmé à la fois, il contemple d'un œil ravi ces séduisantes ballerines, qui évoluent gracieusement dans des nuages de tulle et de mousseline; mais, parmi celles qui figurent dans les groupes, il en est une qui^ tout de suite, a fixé ses regards. Elle est toute jeune, toute fluette, presque l'apparence d'une enfant, mais charmante de gentillesse, et ses grands yeux noirs, qui éclairent son visage, ont l'expression la plus sédui-
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santé. Elle tourbillonne au milieu de ses compap:nes avec la légèreté d'un oiseau. Le prince s'est informé; la petite marcheuse est toute jeune, en effet; c'est la fille du coiffeur de l'Opéra; elle se nomme Virginie Oreille et est appelée au théâtre Virginie Letellier.
Quoiqu'elle n'ait pas droit à la couronne des rosières, c'est une fille rangée et presque sage, car depuis un an quelle a perdu son amant, tué à Lutzen, elle mène une vie à peu près exemplaire, et on ne lui connaît pas de remplaçant. Virginie s'est aperçue bien vite de la flatteuse attention dont elle est l'objet ; le nom du duc de Berry a promptement circulé de bouche en bouche, et bientôt il n'est bruit sur la scène que de celle qui, si vite, a su faire sa conquête. Pour le neveu de Louis le Désiré, il n'est point de cruelles, et, en pareille occurrence, les désirs des princes sont toujours des ordres. Dès le soir même, le duc de Berry voit couronner sa flamme...
Si Ton doit juger une femme par les sentiments qu'elle inspire, il est probable que la jeune danseuse réunissait en elle de bien séduisants attraits ; on pouvait être plus jolie^ paraît-il, mais il était impossible de trouver un ensemble plus captivant. Le duc de Berry se montra très épris; voitures, chevaux, bijoux, il ne lui refusait rien; et plus
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d'une l'ois, le ronito de La Ferronnays, qui était encore son premier gentilhomme de la ciianïhre, dut s'interposer et faire de respectueuses remontrances en voyant, comme jadis à Londres, en l'honneur de M"'' Yictorine, les objets d'art et les pièces d'argenterie sortir de l'appartement du prince pour prendre le chemin de la demeure de Virginie. Bouillant et emporté, celui-ci n'aimait guère les remontrances, quoiqu'il s'apaisât pourtant aussi vite qu'il s'emportait; mais, à plusieurs reprises, les choses faillirent se gâter, jusqu'à la brouille définitive qui amena plus tard le prince à se séparer de son fidèle serviteur.
M. Nauroy a retrouvé et publié, dans Ylntennédiaire du 30 mars 1903, l'acte de naissance de Virginie :
Extrait du registre des actes de naissance de l'an III (Deuxième Mairie).
« Du vingt-sept thermidor an trois de la République ;
(( Acte de naissance de Eugénie-Virginie (fille), née le vingt-un à huit heures du soir, rue Saint- Roch, n° IM, chez son père, fille de Marie-Louise Bourguignon, non mariée, et fille de Jean Bourguignon et dWngéiique Gourtin, lui décédé, elle domiciliée rue Saint-Roch, n° 111, rentière;
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« Les témoins ont élo : Aloxuiulrc Miiii[)iii, in''gociant, rue et maison susdites, et Alexandre Longpré, négociant, rue Neuvc-Saint-Augustin.
« Sur la réquisition de Jean-Pierre Carré, accouciieur, domicilié rue Saint-Denis, division des Lombards, et ont signé : Longpré, Malpix et Carré.
« Constaté suivant la loi. Délivré par moi soussigné, secrétaire en chef du deuxième arrondissement, le présent extrait, à Paris, le cinq août mil huit cent six.
« MORICEAU. »
Par un acte ultérieur, dont la date n'a pu être établie, Virginie fut légitimée en vertu du mariage de son père, Jean Oreille, avec sa mère.
Bientôt, tout Paris fut au courant de la nouvelle passion du prince. « Dieu sait, a écrit dans ses Mémoires le général de Reiset, faisant allusion à l'enfant venu neuf mois et demi après cette première rencontre, si on avait plaisanté sur cette pi-emière nuit passée à Paris, où le pauvre prince avait si bien employé son temps, et sur la hâte qu'il avait témoignée de contribuer à la repopulation de son futur royaume ! »
Si l'on feuillette les rapports de police de 1814, on y trouve à chaque instant mention des relations du duc de Berry avec Virginie :
« 30 aoùl 181t. — La demoiselle Virginie est décidément enceinte de plus de trois mois, du fait, dit-on, de M. le duc de B... »
« 15 septembre 1811. — On a répandu le bruit dans Paris qu'avant-hier, la demoiselle Virginie, danseuse de l'Opéra, s'était promenée dans une calèche, ayant à ses côtés M. le duc de Berry, et que, la veille, cette môme personne avait été vue au Bois de Boulogne, escortée par des gardes du corps de S. A. R. Monsieur, frère du Roi. »
« 24 septembre 1814. — On dit que M. le duc de B... entretient, moyennant quinze cents francs par mois, la fille d'un perruquier, et qu'on voit ce prince se rendre tous les soirsrchez elle. »
« 29 octobre 1814. — Quelqu'un faisait cette réflexion sous le péristyle même du château : « M. le D. de B... fait des dépenses inouïes pour « une actrice de l'Opéra. Oh! celui-là mène les « affaires grand train. Il va bien, pourvu que « cela dure! »
« 31 octobre 1814. — On dit que le public a remarqué, à la représentation par ordre au théâtre Feydeau, où M. le duc de B... assistait, que la demoiselle Virginie, ci-devant danseuse de l'Opéra, était avec son père et sa mère dans une loge en face de la loge royale... »
e 3 novembre 1814. — S. A. R. le duc de Berry
attire les regards sur Elle par des relations trop publiques avec une actrice de l'Opéra. »
(f 12 novembre 181 i. — Il se vend, sous le manteau de la cheminée, une brochure très indécente contre le duc de Berry. Elle est intitulée : Les Amours de Paul et Virginie^ et l'on devine quelle en est l'allusion (1). »
La notoriété de la liaison du prince et de Virginie joua au duc de Berry un mauvais tour, auquel il était loin de s'attendre. Peuchet a fait un piquant récit de l'aventure :
« Bien qu'occupé à l'Opéra avec la belle Virginie, qu'il avait ouvertement pour maîtresse, le duc de Berry s'était signalé à diverses reprises par quelques aventures galantes, et à l'époque dont il s'agit, il adressait ses hommages à une dame de la Cour dont la beauté était célèbre. Curieux d'être renseigné sur la fidélité de sa nouvelle conquête, le duc avait eu la fantaisie de faire exercer sur elle une surveillance étroite et de se faire rendre un compte exact de ses faits et gestes. Mais les ordres donnés à la Préfecture de police se trouvèrent exécutés de si étrange sorte^ que ce fut Virginie dont on se mit à observer soigneusement les pas et les démarches. Le policier auquel
(1) Archives nationales.
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on iivail onjoinl do survoillor la maîtresse du duc de lierry n'avait pu supposer une minute qu'il put y en avoir une autre que celle que tout Paris connaissait au prince, et sans s'occuper de M"" de M..., c'était à suivre pas à pas Virginie qu'il avait concentré tous ses elTorts pendant une semaine. Peut-être l'agent avait-il rempli son rôle avec trop de conscience, car son rapport renfermait la preuve d'un ou deux oublis indéniables que la brillante ballerine avait fait à la foi jurée. Peindre la colère du duc de Berry à la lecture de ces malencontreux détails serait impossible, mais si chez lui les impressions étaient vives, elles laissaient bien rarement des souvenirs durables. Virginie sut dénouer ses cheveux avec tant de grâce, faire couler ses larmes avec tant de douceur et trouver pour se défendre des accents si touchants, que le duc, arrivé tout bouillant de colère et prêt à sacrifier l'infidèle, se retira, convaincu que le dénonciateur était un fourbe et que d'envieuses rivales étaient les auteurs des viles calomnies dont la pauvre Virginie avait été la victime (1). »
Lorsque vinrent les Gent-Jours^ ce ne fut pas
(1) Peuchet, Mémoires tirés de la police de Paris, 1838, tome VI, p. 181.
sans chagrin que le duc de Itcrry s'était séparé d'elle. Ce fut à minuit, le 10 mars 181;j, au Champ-do-Mars, où était casernéc depuis deux jours la maison militaire, que le prince vint se mettre à la tète des gardes du corps pour se diriger tristement vers la frontière. Quelques instants auparavant, il avait été lui faire des adieux d'autant plus attendris que, depuis quinze jours, Virginie l'avait rendu père. L'enfant était né le 4 mars 1815 et porta, comme on le sait, le nom de Charles de Carrière. La jeune mère, à peine rétablie, était alitée encore, et le prince avait peine à s'arracher de ses bras. M"' Cochelet raconte, dans ses Mémoires, que Virginie avait pour oncle un valet de chambre des princes Napoléon et Louis (le futur Napoléon III), fils de la reine Hortense, qui portait le nom de Bro, auquel elle avait fait le récit de la scène des adieux. Le prince s'était longuement attendri en se séparant d'elle et l'avait vivement recommandée aux soins de toute sa famille : (( Ah! plaignez-moi de vous quitter, lui avait-il répété à diverses reprises, et ne m'oubliez jamais (1) ! »
A peine entrée en convalescence, et sitôt que sa santé put le lui permettre, elle rejoignit son prince
(1) M'i» Cochelet, Mémoires sur la reine Hortense, tome II, p. 393.
en exil et s'installa à Oand, où se Icnail, tant l)ien que mal, la (iOur du lloi lugitif. Et chaque jour, le duc de Reny revenait du camp d'Alost, où il faisait maud'uvrer sa petite arnire, pour passer quelques heures auprès de celle qui avait sur lui un si grand empire.
C'est grâce à ce voyage en Belgique que Virginie avait tout à fait reconquis le duc qui, pendant les derniers mois de sa grossesse, l'avait un peu délaissée pour M"^ Bourgoin, de la Comédie-Française, celle qu'on appelait « la déesse de la joie et des plaisirs ». A son retour en France, le duc de Berry ne revint pas à cette rivale éphémère et resta aussi fidèle que sa nature le lui permettait à celle qui devait lui donner deux enfants. A aucune époque, sans aucun doute, il ne se sépara complètement d'elle, et ni l'approche de son mariage, ni le mariage même ne l'empêchèrent de continuer à la fréquenter assidûment. Une anecdote, qui nous est contée par M. Ernest Daudet, si documenté sur cette période, nous montre combien son influence était restée grande et combien le prince lui était demeuré attaché :
« Tant que le duc de Berry était resté garçon, le Roi avait fermé les yeux sur cette aventure. Mais au moment où son neveu allait se marier, il voulut s'assurer — et ce dernier le lui laissa croire
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— qu'il n'entretenait plus de relations avec \"irginie. Louis XVIIl l'ut donc aussi irrité que surpris lorsque, pendant l'hiver de 1817, il apprit, par un rapport de police, que la danseuse venait de lancer des invitations pour un bal qu'elle s'était mise en tête de donner, et que le duc de Berry, qui devait en payer les frais, avait promis d'y assister.
<« Ce rapport m'afflige d'autant plus, écrivait-il, « qu'il m'a fait sentir la différence des temps. « Jadis, un ordre aurait été donné à M, Lenoir. « En le recevant, il eût été chercher la donzelle i< et lui eût dit : « Mademoiselle, si votre bal a « lieu, vous irez coucher à Sainte-Pélagie. » Et il « n'y aurait pas eu de bal... Et quel moment on « choisit pour donner un pareil scandale! Que « fera-t-on? Ira-t-on? Il ne manquerait plus que « cela! N'ira-t-on pas? »
« Le duc de Berry ne pouvait ignorer ce que pensait le Roi. Néanmoins, il parut à ce bal, et Louis XYIII en fut averti. Son indignation ne se contint plus. 11 manda son neveu et le tança d'importance. Ses colères étaient rares mais terribles. Parlant quelque part d'un de ces emportements, il dit : « On a dû entendre les éclats de ma voix « jusque sur la place du Carrousel. »
« Et le même jour il écrivait encore : « Lors-
« qu'on so marie à Irente-huit ans cl qu'on iio se « range pas, cela prouve qu'on ne voit dans sa « femme qu'une maîtresse de plus. Alors, il reste « peu d'espoir d'une réforme dans les mœurs. »
« On voit que le Hoi ne jugeait pas avec indulgence la conduite de son neveu, et peut-être serat-on tenté de penser que c'était trop oublier que dans les veines du duc de lierry coulait le sang du Béarnais (1). »
La désillusion de Louis XVIII avait été d'autant plus grande qu'il avait cru à une rupture complète, dont il avait lui-même réglé les conditions. M. le duc Decazes a bien voulu me communiquer une note (2) tirée des archives de la Grave, qui nous indique les dédommagements offerts à Virginie lors du mariage du duc de Berry : « La danseuse Virginie reçoit une pension de 6,000 francs, et son père de 1 ,000 écus. La voilà bien dûment congédiée. L'enfant quitte le nom de « Charles-Louis » . Le duc de Berry a formellement promis de renoncer à des liaisons de cette sorte. On lui a fait sentir que pour gagner l'estime et la considération des
(1) Le Gaulois, 10 septembre 1902.
(2) Cette curieuse note émanait de sir Charles Stuart, ambassadeur d'Angleterre en France, qui la destinait à sou gouvernement; elle fut prise sur le bureau particulier de l'ambassadeur, par les agents de la police française, et communiquée au duc, alors comte Decazes, ministre de la Police générale du royaume.
Français, il fallait éviter les scandales de lu (lour de Louis XV et de la Régence. »
A tort ou à raison, on a prétendu que Virginie avait joué dans sa vie un rôle néfaste et qu'elle avait été la cause indirecte de sa mort. C'est pour la voir danser dans Les Noces de Ga?nache, en effet, que le prince laissa, dit-on, la duchesse fatiguée regagner l'Elysée, tandis qu'après l'avoir reconduite, il rentrait à l'Opéra^ pour assister à la fin du spectacle. Avant qu'il en eût franchi le seuil, le poignard de Louvel était venu trancher cette existence précieuse à tant de titres, et ce n'est plus que sanglant et moribond que Virginie devait le revoir une dernière fois, dans ce salon banal qui avait servi jadis à abriter leurs amours. On raconte que, pendant cette longue et cruelle agonie, on vit accourir par la porte de la scène une jeune femme encore vêtue d'un maillot rose et d'une jupe de gaze. Elle s'était agenouillée auprès du mourant, donnant libre cours à ses sanglots, et onl'écarta à grand'peine. C'était Virginie qui venait lui dire un dernier adieu. Elle n'avait pas porté bonheur à ses amis, qu'elle semblait vouer successivement à une mort tragique, et on ne manqua pas de le remarquer.
Le premier avait été le maréchal Bessières, qui avait eu pour elle un caprice fort vif. On le
voyait rarement manquer le ballot ù. l'Opéra, où, la lorgnette dirigY'o sur le groupe des jeunes danseuses, il lui faisait des signes non équivoques d'intelligence. On sait quelle mort cruelle et glorieuse vint arrêter le maréchal dans sa noble carrière, et comment un boulet de canon vint le frapper à la veille de la bataille de Lutzen. La maréchale trouva, dit-on, par hasard, dans les papiers de son mari, les preuves irrécusables de ses relations avec Virginie, et cette découverte vint ajouter encore à sa douleur.
Le comte Marquiset (1), dans les Souvenirs de son grand-oncle, nous a donné un piquant portrait de cette beauté fameuse :
« Juillet 1818. — La belle Virginie, maîtresse en titre du duc de Berry, est venue hier dimanche au spectacle à Versailles. Elle avait fait retenir en face même de la scène la loge la plus centrale, la plus apparente, et elle ne s'y est montrée, bien entendu, qu'à la manière d'une duchesse en renom, c'est-à-dire après le lever du rideau. Il fallait produire son effet et présenter au public la plus charmante toilette du monde portée par la plus jolie femme du moment.
(1) A travers ma vie, Souvenirs publiés par le comte Marquiset. Paris, Champion, 1904, in-S».
(( N'irj^iiiie ôUil uccomp.if^Tiéo de Monsieur son lp^^e, ^rantl mannequin sec, maigre et engainr -dans un liabil hlcu clair boutonnant militairement jusqu'au cou, tel un parapluie dans son étui. C'est un homme qui se donne beaucoup d'importance et de mouvement. Il est frisé, pommadé, et porte son chapeau sur l'oreille, à l'instar d'un perruquier de la rue du Faubourg- Saint- Denis, perruquier vraiment qu'il était naguère et dont la nouvelle dignité de sa fille ne lui a plus permis de continuer l'honorable emploi.
« La maîtresse du duc de Berry est parfaitement belle; sa taille est remarquable, ses yeux noirs sont remplis tout à la fois de douceur et de vivacité, et sa brune chevelure, trop à l'étroit sous son chapeau, déborde en touffes abondantes. Bien que sa physionomie ne manque pas d'expression^ •de cette expression surtout qui plaît et captive, il reste toujours dans sa tenue et ses manières, ;malgré les efforts qu'elle fait pour les dissimuler, quelque chose qui trahit la fille d'opéra. Elle parle :haut, gesticule sans cesse, souvent même d'une façon désordonnée, et sa gaîté de femme à la mode se traduit en éclats trop bruyants pour être de bon goût.
« Cinq ou six gardes du corps sont allés lui faire leur cour pendant la seconde pièce, et la
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causerie el les rires de ce pelil aparté ont pris un développement tellement indiscret qu'ils ont i)rovoqué à plusieurs reprises les murmures du parterre.
« Simple figurante dans le chœur des danseuses de rOpéra, où la lorgnette de son auguste amant était venue découvrir sa beauté et ses charmes, Virginie recevait alors 1,200 francs d'appointements et se croyait riche; elle a aujourd'hui un hôtel confortable à Paris, un élégant équipage, et elle habite en ce moment la délicieuse villa de Madrid, d'où elle vient de temps en temps, en partie de plaisir, se promener à Versailles. »