C.iiAHLEs DE Carrière et la duchesse d'Angoulême
La duchesse de Berry se faisait sans douLe peu d'illusions sur la fidélité de son mari ; aussi avaisje supposé que c'était par son influence que le fils de Virginie avait obtenu le titre de chevalier de Carrière. Des renseignements que j'ai recueillis récemment mont démontré que si ce fut la princesse qui le fit anoblir, ce ne fut pas elle qui prit soin de ses premières années.
J'avais appris par Mgr de Raguenau, protonotaire apostolique, que, lors de ses longs séjours au château de Moreuil, chez la marquise du Plessis- Bellière, il avait entendu parler, à diverses reprises, d'un enfant de sang royal qui aurait été élevé d'une façon un peu mystérieuse au collège des Lazaristes de Montdidier, sous la Restauration. Son récit avait piqué ma curiosité et je me suis mis en campagne. Malheureusement, le collège de
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Montdidier, laïcisé, a fait place à une école libre, tH les La/arisles, en quitlanl la maison en 1901, ■avaient détruit, avant leur dépari, tous les papiers <le leur école. Cependant, grâce à Tohligeance du supérieur des Lazaristes, j'ai pu me mettre en rapports avec d'anciens professeurs qui avaient gardé quelques vieux souvenirs, et enfin avec un prêtre érudit, l'abbé Galot, qui écrit en ce moment l'histoire de l'école de Montdidier, et a bien voulu me fournir de précieuses indications sur cet enfant dont il savait le nom sans connaître l'origine : « Il y a eu ici autrefois, en effet, m'écrivait-il, comme élève, un jeune enfant qui avait des attaches avec la maison royale, car on l'a toujours dit fils du duc de Berry et traité comme tel, mais fils illégitime. Quant au nom de la mère, personne ne l'a entendu prononcer. Son nom était Charles de Carrière, mais était-ce le nom de la mère, que personne n'a jamais vue? Jl est arrivé au collège de Montdidier en 1823. Aucun document ne reste de cette époque, tous les registres ayant été brûlés, mais dans les palmarès de 1824, où il était en huitième, je lui trouve un troisième accessit en écriture. Puis, plus rien. En 1823-24, il fut l'élève du bienheureux Jean -Gabriel Perboyre et condisciple du nouvelliste et grand ami de Louis Veuillot, Edouard Gurbie. On ne sait ce qu'il
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est. devenu plus laid, uiuis la Iradilion veut (jnil ait été colonel dans l'armée autrichienne. »
Il m'a été facile de renseigner mon aimabN.' correspondant sur les origines de l'élève du collège de Montdidicr, et lui-même, à son tour, a complété co qu'il m'avait dit en me renseignant sur l'intérêt tout particulier que la duchesse d'Angoulôme lui avait porté durant tout le temps de son séjour. C'était elle-même qui l'avait placé à Montdidier lorsqu'il avait huit ans, et aucune indication n'avait été donnée sur son origine. Le nom de sa mère avait été soigneusement dissimulé, et quoique l'enfant ne fût pas traité en prince, on avait pour lui, cependant, des égards qu'on ne témoignait pas à ses condisciples. A diverses reprises, la Dauphine vint voir son petit protégé. C'était au château de Moreuil, qui se trouve tout proche, qu'avaient lieu les entrevues. Un professeur amenait Tenfant à la princesse, dont la présence chez le marquis de Pastoret, grand chancelier de France, ne pouvait étonner personne, et la visite du jeune Charles de Carrière passait inaperçue. Une autre année, la princesse profita d'un voyage dans les provinces du Nord pour se faire amener l'enfant sur la route, et elle le vit pendant quelques heures au petit village de Conchy-les- Pots. La princesse l'interrogeait^ lui donnait de
l)ons consi^ils, lui l'iiisail (jiiol(jues iiioniis cadeaux, et scMiihliiil lui porter non seiiloniciil de l'inirTc"^!, mais même une certaine IcMidi-esse, dont pourlant elle n'était pas prodi{;ue.
A chacune de ses visites, elle laissa un souvenir au eollègc de son protégé. Son premier cadeau fut un oij;ue, disparu depuis longtemps, et un grand tapis vert pour le sanctuaire, dont il reste quelques fragments. On garde encore un cachet qu'elle avait olTert, oii se voit une fleur de lys avec les mots : « Collège de Montdidier », gravés en exergue. Ses derniers cadeaux furent une aumônière brodée à ses armes, qu'on a conservée, et un grand tableau de l'Immaculée Conception qui orne toujours le fond de la chapelle.
On peut se demander pourquoi on avait fait choix du collège de Montdidier de préférence à tout autre; la raison en était fort simple. En même temps que le jeune Charles se trouvait au pensionnat un certain Amable Doremus, dont le nom est assez singulier pour qu'on l'ait remarqué. Or, l'élève en question était le propre neveu d'un des aumôniers en titre de la duchesse d'Angoulème, l'abbé Doremus, qui jouissait de son estime particulière.
On sait que le duc de Berry, durant les longues heures de son agonie, avait avoué à sa femme
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l'existence de ses lilies; ce fui à son ïvhrc, le duc d'Angoulême, qu'il se confia pour lui reconinuinder l'enfant qu'il avait eu de Virginie. C'est du moins ce que laisse supposer Dupuytren dans son rapport, et ce que raconte comme certain, dans ses Souvenirs, une femme de lettres anglaise, Miss Mary Bœrry, la dernière confidente d'Horace Walpole (1). De même que la duchesse de Berry s'était chargée des deux lilies de M""" Hrovvn, la duchesse d'Angoulême se crut moralement obligée de s'occuper spécialement du fils de Virginie, d'autant plus astreinte à ce devoir que le milieu dans lequel se trouvait l'enfant l'exposait davantage. Elle considéra donc qu'elle avait charge d'âme, et ce fut, sans aucun doute, d'après les conseils de son aumônier qu'elle se décida à choisir, pour l'y faire élever, le collège de Montdidier, où lui-même avait placé son neveu.
Singulier contraste que celui de cette princesse rigide et austère, recueillant le fils que son beaufrère avait eu d'une danseuse, et allant elle-même, au fond dune province, surveiller son éducation ! Pourquoi Charles de Carrière quitta-t-il Montdidier? c'est ce que nous ne saurions dire, car on sait peu de choses sur sa jeunesse et sur sa vie :
(1) Le Carnet, octobre 1902.
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aprt's avoir rlr ipiolquos aiiiiôcs au lyc^'e TJoiirhon,. il cnlra dans nu rcj^imciil dr cadets et servit dans, l'armée autrichienne, mais sans arriver jamais au j::rade de colonel que lui attribue la K''gende de Montdidier. Kevit-il sa mt^^rc dont on l'avait séparé, et la duchesse d'Angouléme lui continual-elle ses soins ? Tout cela est probable sans êlrfr certain. Son existence semble, en somme, avoir été assez effacée. Il avait épousé une demoiselle Jugan, qui lui donna un fils né en Autriche, à Ferrapol, en 1842, et depuis sa rentrée en France il vivait dans une certaine aisance à Passy, où il mourut âgé de quarante-quatre ans à peine, rfous possédons son acte de décès :
Extrait du registre des actes de décès de la commune de Passi/ [Seine).
« L'an mil huit cent cinquante-huit, le trenteun août, à dix heures du matin, devant nous, JNarcisse-Louis- Joseph Labbé, adjoint au maire de Passy, remplissant par délégation les fonctions d'officier de l'état civil, ont comparu : M. François-Ferdinand Lepetit, âgé de trente-neuf ans^ marchand de vins en gros, demeurant à Passy,, avenue de la Porte-Maillot, n° 31, et Ferdinand- Louis Cléret, âgé de trente-neuf ans, tailleur
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(llial)its, (lemcHiranl ;i l»assy, mômes avenue ot numéro, tous deux non parents du défunt ci-apns nommé, lesquels nous ont déclaré que le trente de ce mois, à dix heures du matin, M. Charlos- Louis-Auguste Oreille est décédé en son domicile, à Passy, avenue de la Porte-Maillot, n" 51, âgé de quarante-trois ans et cinq mois, vivant de son revenu, marié à dame Elisabeth Jugan, âgée de trente-six ans, rentière, demeurant avec lui, natif de Paris, département de la Seine, fils naturel d'Eugénie-Virginie Oreille, âgée de soixante ans environ, rentière, demeurant à Paris, rue de la Ferme-des-Mathurins, n" 9; après nous être assuré de son décès, nous, adjoint au maire, avons dressé le présent acte que les déclarants ont signé avec nous, après lecture faite. Signé : Lepetit, Cléret et Labbé (1). »
Le nom de Carrière ne figure pas sur cet acte,et je n'ai pu, malgré mes recherches, trouver la date précise de la décision royale ou des lettres patentes qui le lui avaient conféré avec le titre de chevalier. J'ai dit déjà, dans un article sur ce même sujet, que c'était du comte de La Roche lui-même que je tenais ce renseignement, et qu'il.
(1) Ch. Nauroy, Le Curieux, tome II, p. 97.
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nc'lail |)as nossihlc de l'ocuscr une sonibluble .sourco. (Test sous ce nom que le comte do La lioclic l'avait connu en Autriche, où ils avaient servi en môme temps. Du reste, nous avons une pièce authentique où il se trouve relaté; c'est dans l'acte de mariage de son lils Casimir Oreille de Carrière, où il est inscrit sous le nom de Charles Oreille de Carrière. Le doute ne peut donc exister, et on a vu qu'à Montdidier il n'était connu que sous ce dernier nom.
Extrait des minutes des actes de mariage de la neuvième mairie de Paris.
« Du jeudi seize septembre mil huit cent soixante-seize, heure de midi, en la mairie du neuvième arrondissement de Paris, acte de mariage de Charles-Casimir Oreille de Carrière, artiste lyrique, âgé de trente-quatre ans, né à Ferrapol (Autriche);, le trois mars mil huit cent quarante-deux, demeurant à Paris, rue Lepic, n° 29, avant rue Richepanse, n" 10, fils de Charles-Louis Oreille de Carrière, décédé, et d'Elisabeth Jugan, sa veuve, rentière, demeurant rue Lepic, n° 29, présente et consentante;
« Et de Marguerite-Caroline Chausseblanche, artiste dramatique, âgée de dix-neuf ans, née à
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Piiris, le vingt-huit août mil huit coût cinquantesept, demeurant avec sa mère, rue Rochechouait, n° 38, fille do Julien Chausseblanche, décédé, et de Caroline-Frédéric-Hcdwig Probst, sa veuve, professeur de langues, présente et consentante (1)... »
Parmi les témoins, figure Louis Monrose, sociétaire de la Comédie-Française.
(1) Ch. Nauroy, Le Curieux, tome II, p. 07.