CHAPITRE XXIX
Les Enfants de Virginik Oreille.
Si le fils de Virg^inie Oreille et du duc de Berry avait vécu dans une obscurité peut-être trop complète, son fils, en revanche, eut le grand tort de faire trop parler de lui. Après avoir dilapidé sa fortune, il essaya de se créer des ressources en montant sur les planches et en trafiquant de son origine royale pour s'en faire une réclame ; mais ses besoins n'étaient pas toujours en rapport avec ses ressources, et il frappait à toutes les portes pour intéresser à son sort et réclamer des subsides. C'est ainsi qu'à diverses reprises, il adressa des demandes au comte de Chambord et qu'il se ren- •dit lui-même à Frohsdorff. Mais je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais il ne s'assit à la table d'Henri Y, et qu'il n'eut jamais affaire qu'à des subalternes. La froideur de cet accueil ne suffit pas à le décourager; ses demandes devinrent si
.■{<•- LES liNKANTS DU DUC DE BSRKV.
IVriliUMilt's (|u"<)ii lossa d'y répondre, cl il Hiiil j»juiic plus rc'ViMiir (1).
Au niomctit où le poignard de Louve) vint Iranclier les jours du duc de Berry, Virginie se trouvai l enceinte de ses œuvres pour la seconde fois, el huit mois après la mort du malheureux prince elle accoucha d'un second fils.
Extrait des actes de naissajice du l"^ arrondissement de Paris.
« Du onze octobre mil huit cent vingt, midi et demi, par-devant nous, Frédéric-Pierre Lecordier, maire du premier arrondissement de Paris, officier de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre de Saint-Michel;
« Est comparu M. Jean-Alexis Evrat, médecinaccoucheur, âgé de cinquante-cinq ans, demeurant rue de Seine, n° 23, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, qu'il nous a déclaré être né rue de Valois, n° 8 (Roule), le dix du présent mois, à trois heures du matin, de demoiselle Eugénie- Virginie Oreille, propriétaire, âgée de vingt-quatre ans, demeure susdite, native de
(1) Un médecin du comte de Chambord, qui est mort à Frohsduiif, portait également ce même nom, ainsi qu'un sous-préfet de Carcassonne; il n'y avait entre eux aucune parenté, et cette conformité de nom n'était que l'efl'et du hasard.
Lb:S ENI'ANIS DL DUC DE lîKItllV. ■'{<>•{
r.iris, auquel ouiant nulurel le comparaul a duinu:' le prénom de Ferdinand;
(( Ladite déclaration faite en présence de MM. Pierrc-Marie-llippolytc, comte de Livry, âgé de vingt-neuf ans, rue Saint-Georges, n» 24, Philippe-François Touchard, chevalier de la Légion d'honneur, lieutenant-colonel de la cinquième légion de la Garde nationale et administrateur de l'entreprise générale des Messageries, âgé de soixante et un ans, demeurant rue du Faubourg- Saint-Denis, n- SO, et ont, le comparant et les témoins, signé avec nous après lecture faite.
« Signé : Evrat, Touchard, le comte de Livry et Lecordier. »
« Par acte passé devant M*' Esnée et son collègue, notaires à Paris, en date du douze août mil huit cent quarante-neuf, enregistré, transcrit au registre P% n° 7, le deux janvier suivant, Eugénie-Virginie Oreille a volontairement reconnu pour son enfant naturel Ferdinand, inscrit ci-contre sous le n" 361. La présente mention faite par nous, greffier soussigné, le dix-sept mars mil huit cent soixante.
(( Signé : Janvier (1). »
(I) Ch. Nauroy, Le Curieux, tome II, p. 85.
30i LES i:nkants du nuo ok ukichy.
Ce lui la naissance de cet enfant qui donna lion an Imilain sui\ ani :
Le bon Duc lui îles plus féconds.
11 était pour la bagalelle :
Celait là son unique fonds.
La Cour s'en scandalisa-t-elle?
Quant vint ce petit piince-là :
« Pour le coup, voilà la merveille,
Dit Louis dix- huit à Du Cayla :
Nos enfants sont faits par l'Oreille (1)! »
Ferdinand entra au collège Bourbon qui, après avoir porté le nom de Bonaparte, est devenu le lycée Condorcet ; son frère était venu l'y rejoindre, et tous deux y furent inscrits sous le nom de Carrière (2). On a prétendu à tort qu'il avait, lui -aussi, servi dans l'armée autrichienne. Il s'engagea au 9« hussards, le 24 novembre 1840; mais, étant au corps, se prépara pour Saint-Cyr, oii il entra le 10 novembre 1842; il en sortit dans l'infanterie de marine, le 1" octobre 1844, permuta lie lendemain avec un sous-lieutenant au 13* chasseurs à cheval, à Limoges, passa en 1846 au 6*^ hussards, à Lunéville, puis à Belfort. Promu lieutenant le 24 décembre 1849, il ne quitta pas son régiment, qui vint tenir garnison à Fontai-
(1) Intermédiaire, 10 décembre 1902.
(2) Nauroy, Le Curieux, juillet 1886 (Elèves du lycée Bourbon, depuis Bonaparte), et Lefeuve, Histoire du lycée Bonaparte,p. 231.
LKS ENFANTS DU DUf \)E HKIUIY. i{().'>
ncbleau. Il lui iionimi'' capilainc le I " mai LS.'Ji, et lit, on cette qualité, la campagne d'Italie de 1 «S.'iîK Le dernier Annuaire où il ligure, et dans lequel, pour une cause inexplicable, il ne porte plus que le nom d'Oreille, est celui de 1862. A cette date, il était capitaine-commandant au 4" lanciers, au Mans, et chevalier de la Légion d'honneur. Pourtant, ce ne fut, paraît-il, qu'en 1804 qu'un conseil d'enquête, présidé par le général du Barail, accepta sa demande de mise à la retraite. Il avait épousé une demoiselle Ancelle, fille d'un ancien maire de Neuilly, dont il eut une fille qui existait en 1866. 'Il mourut à Neuilly, le 27 décembre 1876 (1).
Virginie avait quitté le théâtre après la mort du duc de Berry ; elle était riche de ses libéralités et possédait deux immeubles, sans parler d'un mobilier magnifique et de bijoux innombrables. L'un de ces immeubles, situé à Paris, rue Richepanse, n" 6, lui avait été donné le 8 mai 1816 par e duc et devait revenir, à la mort de olui-ci, à leur fils Charles-Louis-Auguste; ce derniei vendit plus tard ses droits à sa mère, moyennant 12,000 francs, par acte passé devant M^ Esnée, notaire à Paris, le 26 mai 1849.
(1) Intermédiaire, 10 décembre 190:2, 20 avril 1903, et Annuaire •de l'Armée.
• >(l() LES KNKANTS PU DUC DK BKRlîV.
M™" Ilarson, donl j'ai tirjà tui lOccasion »lc parler et qui a conserva de celte époque de précieux souvenirs, se rappelle avoir vu niaiiilcs l'ois dans son enfance Virginie Oreille, lorsqu'elle allait chez sa marraine, donl la maison donnait sur une large allée joignant la rue de (iourcelles iiu boulevard. L'ancienne maîtresse du duc de Berry avait, tout à côté, un grand pavillon dont le jardin donnait sur le boulevard et dont la sortie était rue de Courcelles. M""' Harson se souvient encore de l'admiration que lui causait la beauté de ses chevaux et le luxe de ses équipages. La situation de Virginie était donc restée très brillante, et soa train somptueux; on la vit porter avec éclat le deuil du malheureux prince, et sa douleur, dit-on,, fut aussi profonde que sincère. Les détails de la nuit tragique qui avait bouleversé son existence étaient restés gravés dans sa mémoire, mais elle se refusait à en parler. Jamais plus elle ne consentit à franchir, même en spectatrice, le seuil d'aucun théâtre, et il semble qu'en toute circonstance elle ait essayé d'oublier qu'elle avait été la cause inconsciente d'un crime dont l'horreur, à quatre-vingts ans de distance, ne s'est pas encore effacée.
Peut-être vaut-il mieux ne pas chercher' combien de temps elle resta fidèle au souvenir de son
royal amant; ronimc le dil M. Nauroy, la li(l(''litr au delà de la lonibu n'est pas la vertu dominante des danseuses et il n'est point de douleur que le temps peu à peu n'apaise!... Quelques années plus tard, la belle Virginie se consolait avec un ami possesseur d'une trî;s grosse fortune. Elle le connaissait sans doute de longue date^ puisque son père avait été témoin de la naissance de son second fils, et c'est lui qu'elle finit par épouser vingt ans plus tard. Voici son acte de mariage :
Extrait des actes de mariage du V arrondissement de Paris.
« L'an mil huit cent quarante-trois, le vingtneuf juin, à la mairie du cinquième arrondissement de Paris, acte de mariage de François Touchard, né à Paris, sur cet arrondissement, le douze frimaire an quatre (trois décembre mil sept cent quatre-vingt-quinze), fils de Philippe- François Touchard et de Marie-Anne-Geneviève Clausse, son épouse ;
« Et d'Eugénie-Virginie Oreille, née à Paris, sur le deuxième arrondissement^ le vingt et un thermidor an trois (huit août mil sept cent quatrevingt-quinze), fille de Jean Oreille et de Marie- Madeleine Bourguignon, son épouse.
[\()H LliS KNl'ANTS U\' 1>UC DK liKlUtY.
« Lesdils (^poux ont déclaré léj^ilinier par le présent mariage une enfant du sexe féminin, née à Paris le trois juillet mil huit cent trente-quatre, inscrite à la mairie du onzième arrondissement sous les prénoms de Pauline-Camille, comme lille de François Touchard et d'Eugénie-Virginie Oreille. »
François Touchard avait succédé à son père, comme directeur des Messageries royales. Au moment de la création des chemins de fer, il devint administrateur du chemin de fer de l'Est et mourut en décembre 1880(1), laissant une fortune considérable. La fille qu'il avait eue de Virginie, et dont, en se mariant, il avait légitimé la naissance, n'avait pas hérité de la beauté de sa mère; elle épousa àParis, le 31 août 1854^ Pierre- Joseph Civiale, capitaine du génie à Arras, fils du célèbre médecin inventeur de la lithotritie, dont elle eut :
1° Jean-Ferdinand Civiale, né à Paris le S juillet 1855, marié en 1885 à Renée-Berthe Pinart;
2" François-Antoine- Albert Civiale, né à Paris le 15 juillet 1856 (2).
tl) Petites Affiches, 19 décembre 1880.
<2) bitei-médiaire, 30 mars 1903.
LES KNKANTS DU UV DK ItEKItY. 'Ul!)
Ces deux lils n'existent plus.
Virginie Oreille, devenue M'"' Toucliard, viVut de longues années encore, riche et honorée. Kn I8i9, elle demeurait rue Cisalpine, n" 8. Puis elle alla habiter au n" !l de la rue de la Fcrme-des-Mathurins. C'est dans cette maison qu'elle mourut, en octobre 187?), à l'âge de quatre-vingts ans (1).
De ses attraits d'autrefois, elle n'avait conservé aucun reste; j'ai eu la bonne fortune de recueillir de quelqu'un qui l'avait connue dans son enfance l'impression qu'il en avait gardée, et le portrait qu'il m'en a tracé n'est rien moins que séduisant. (( Je me rappelle encore, m'a-t-il dit, l'appréhension que me causait cette malheureuse visite lorsque, dans mon enfance, il me fallait aller régulièrement, le l""" janvier, avec mes parents, lui souhaiter la bonne année dans la sombre maison qu'elle habitait, derrière la Madeleine! La belle Virginie n'était plus qu'une antique ruine effondrée dans un immense fauteuil, dont un tour de cheveux trop noirs venait durcir le visage maigre et grimaçant. Des tics nerveux agitaient sa tète en lui tiraillant la face, et sa bouche entr'ouverte faisait claquer continuellement son râtelier jauni...
(1) Petites Affiches, 21 octobre 1875.
:{|() LliS liNKANTS Dl' OUC DE MEKUV.
,l\'^tais terrorisa par l'aspect de cette vieille femme, <|ui m'appaiaissail comme une sorci(>re malfaisante et redoutable, et c'était généralement par des larmes que se terminait l'entrevue... »
C'est tout ce qui restait de celte brillante ballerine, dont les charmes avaient enchaîné le cœur <run prince et dont la beauté triomphante avait révolutionné tout Paris.