CHAPITRE XXXI
Deux de la Roserie. — M"" de Saint- Ange. Le Père Edmond.
L'année même où le comte de La Roche venait au monde, en 1817, il naissait un autre fils au duc de Berry, fils, je le dis tout de suite, dont l'origine me semble des plus contestables. Sa mère, Joséphine Deux de la Roserie, appartenait, dit-on, par sa naissance, à l'aristocratie; mais c'est vainement que j'ai cherché son nom dans tous les armoriaux des différentes provinces. En tout cas, sa situation de fortune devait être brillante, puisqu'elle habitait un des beaux hôtels en façade sur la place Vendôme. C'est là que son fils passa avec elle ses premières années. Pour une cause inconnue, cette mystérieuse personne quitta Paris pour la campagne et la campagne pour l'Allemagne, où elle alla se fixer à Francfort-sur-le-Mein. C'est dans cette ville qu'elle mourut, laissant son fils à la
^arde d'un conseiller aulique, N. von Pecke, dans la maison duquel il resta jusqu'à 1 âge de vingt ans. €e fut seulement à son lit de mort que le conseiller lui confia le secret de sa naissance, que personne, jusque-là, ne lui avait révélé, et qu'il lui remit les pi^ces qui en étaient la preuve. Le jeune Deux de la Koserie, privé de son protecteur, se trouvait désormais seul dans la vie ; il s'engagea et prit du service dans l'armée autrichienne. Ses revenus suffisaient à ses besoins. Chaque mois, une somme de 20 florins lui était remise d'une façon régulière, mais toujours également mystérieuse. Ses efforts pour en deviner l'origine avaient été impuissants, et il avait renoncé à poursuivre ses inutiles investigations, quand, en 1848, la pension cessa tout à coup de lui parvenir.
Aucune recherche ou aucune réclamation n'était possible, puisqu'il ignorait le nom de ce bienfaiteur anonyme. Deux ans encore, il resta à l'armée, vivant des maigres économies qu'il avait pu faire; puis cette pauvre réserve s'épuisa, et il resta sans ressources. Sa naissance irrégulière lui barrait la route pour parvenir au grade d'officier, et, dans ces conditions, n'ayant plus de quoi vivre, il se décida à quitter l'armée. Il ne possédait plus, pour subsister, qu'une misérable retraite de douze centimes par jour. Il errait sans but à travers l'Au-
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Iriclie, quand, d'étape on 6tape, il arriva, à petites journées^ à Oldenbourg, en Hongrie, où un homme charitable, le docteur Emmanuel Karpite, s'intéressa à son sort et le fit admettre à l'Iiôpilal de la ville.
Cependant, son histoire avait transpiré, et le bruit de ses infortunes était parvenu jusqu'à l'empereur d'Autriche, qui le manda à Vienne, voulant entendre de sa bouche le récit de ses malheurs. Touché de cette longue suite de calamités de toutes sortes, il eut pitié de l'infortuné; il lui remit un peu d'or pour l'aider à vivre et lui procurer quelque bien-être. Mais les privations et les souffrances l'avaient épuisé, et c'est à l'hôpital qu'il se vit contraint de se rendre à nouveau. C'est là qu'il mourut en janvier 1896, douloureuse victime d'une destinée implacable, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
Cette étrange histoire serait fort curieuse à contrôler; malheureusement, M. Montorgueil, qui nous a fait ce récit l'an dernier dans une de ses intéressantes chroniques (1), ne nous en a pas fourni les moyens, et personne n'a vu les fameuses preuves que Deux de la Roserie avait dû conserver. Aussi, M. Montorgueil, lui-même, semble -t-il
(1) Voir L'Eclair du 1er septembre 1902.
(loiilcr lég^^cment de leur aullicniicité. Ce roman mélancolique ressemble un peu trop, peul-èlre, à l'odyssée de tous les faux dauphins, Hicliemont ou NaundorlV, qui, comme le héros de cette histoire, furent les soi-disant victimes de la fatalité de leur naissance et succombèrent sous le poids d'une longue suite de persécutions et de malheurs.
M"" DE Saint-Ange.
Moins probable encore est l'origine de M'" Mélanie de Saint-Ange, fille d'une demoiselle Saint- Ange, élève du Conservatoire, qui demanda, le 19 août 1815, à être engagée comme soubrette au Théâtre-Français (1), où elle débuta en 1816. Elle était l'amie toute dévouée du dernier survivant des enfants de cette marquise de Villette, née de Varicourt, morte en 1822, dans son hôtel du quai Voltaire et de la rue de Beaune, et que Voltaire avait surnommée Belle-et-Bonne. Charles, marquis de Villette, avait épousé, en 1829, Céleste- Adélaïde-Pauline Marzerin de Longtiers, qui se remaria, après sa mort, au comte de Hcrcé, et, redevenue veuve, mourut à Passy, rue Berton,
(1) Archives nationales. Délibérations du Théâtre- Français.
n° 17, le 20 mai 1874. M"'^ de Villctte n'avait pas vu sans chagrin la jeune M"" de Sainl-Ange introduite dans la maison par son mari. Mais elle était si prévenante, elle entourait de tant d'attentions le marquis, que ceux qui la connaissaient ne pouvaient lui refuser leur amitié et leur estime. Pas de lettre adressée à M. de Villette qui ne contînt un post-scriptum aimable pour M"" de Saint-Ange! La duchesse de Berry avait pour elle un mot flatteur, et l'évêque de Moulins, par un agréable jeu de mots, l'appelait 1' « ange gardien du marquis ». Dans l'entourage de M. de Villette, tous étaient unanimes : la femme de charge l'adorait, le régisseur la portait aux nues, tous les habitués de la maison étaient à ses pieds ; pas un homme qu'elle ne séduisît par sa seule présence. L'ami le plus intime de M. de Villette était sous le charme, aussi était-ce à lui qu'il la recommandait d'une façon plus pressante : « Je te recommande cette excellente Mélanie. Qu'elle trouve en vous des protecteurs, en vous tous, elle le mérite. Refuserez-vous ma demande? »
J'ai visité, cette année, l'hôtel qui se dresse encore intact au coin de la rue de Beaune, avec son salon à colonnes et ses cabinets délicieusement peints , où elle avait trôné au milieu des adorateurs surannés qui se disputaient ses
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moindres sourires! Mais si, auprès des hommes, son triomphe (''tait complet, ses succès auprès des femmes étaient moins faciles; M°"" de Roissy, de Toulon^^eon et de Varicourt notamment, toutes trois parentes intéressées, trouvaient sa situation irrégulière au château et refusaient d'y venir passer quelques semaines. Elles prévoyaient sans doute le testament du marquis, qui lit grand bruit, non point tant pour les 4,000 francs de rente qu'il constituait à « sa petite sœur de charité » , que parce qu'il laissait la plus grande partie de sa fortune à l'évêque de Moulins, Mgr de Dreux -Brezé, legs dissimulant mal, disait-on, un lidéicommis en faveur du comte de Chambord.
M'"' Mélanie de Saint-Ange était-elle fille du duc de Berry? Le marquis de Villette l'affirmait et remerciait le prince de l'avoir léguée à ses soins (1 ). Nous n'avons pas d'autre autorité à invoquer à l'appui de cette origine royale, qui semble plus douteuse encore que les précédentes. Qu'était, en réalité, cet ange gardien du marquis et quel était son rôle? Il est impossible de le dire, car, si elle ne fut pas impeccable, elle se montra assez adroite pour qu'aucune preuve de ses faiblesses ne pût être
(1) Ch. Nauroy, Le Curieux, tome H, p. 113-116.
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produite. Elle vécut tranquille, du pioduit do sa petite rente, dans un pavillon du parc du château de Villette, que son amoureux protecteur lui avait laissé, et elle aussi s'est fait oublier. Le nom de son p^^c est resté mystérieux, et il est vraisemblable que sa tiliation était aussi fantaisiste que le lidéicommis de l'évèque et l'héritage du comte de Ghambord, dont ni l'un ni l'autre n'eurent jamais connaissance.
Le nombre des maîtresses du prince est assez grand pour qu'il laisse place encore à quelques compétitions. « Monseigneur a laissé son cachet dans plusieurs maisons que connaît bien M. Deneux », disait un jour, à Blaye, la duchesse de Berry (1). On ne dit pas, pourtant, qu'il ait eu postérité ni de M'"" Grandjean, ni d'une actrice nommée Résica Lebreton, quoiqu'une note de police du 18 août 1814 lui en promît de cette personne (2), ni de M""" veuve Bellamy (3), ni de Caroline Brocard, danseuse à l'Opéra comme Virginie Oreille.
Cette dernière ne fut cependant pas tout à fait un amour de passage. Il lui avait fait construire^ à
(1) Souvenirs du docteur Ménière, tome I^r.
(2) Ch. Nauroy, Le Curieux, tome II, p. 83.
(3) Catalogue d'autographes, vente du 6 décembre 1864; lettre de M™« veuve Bellamy, maîtresse du duc de Berry.
l'angle des rues de Sèze el (iaunuirliii, une maison on rotonde agrémenU^e de statues, qui cxisteencore telle qu'elle était à cette époque. La sœur de Caroline, Laure Brocard . (Hait la maîtresse de M. Masson de Puyneuf, qui mourut chez elle après avoir été son amant pondant de longues années. M. Masson de Puyneuf taisait partie, quoique en sous-ordre, de ia maison du duc de Berry, où il avait une place d'huissier ou d'intendant. Les relations avec les deux sœurs avaient introduit entre eux deux des rapports de véritable camaraderie. Le duc de Berry, volontiers familier, s'amusait grandement de cette singulière situation, qui le mettait sur le même pied qu'un serviteur de sa maison, et ne répugnait pas à des parties carrées où tous quatre se trouvaient réunis. Cet oubli de toute étiquette lui semblait donner plus de piquant à sa galante aventure (1).
Moins prouvés encore, si c'est possible, sont quatre autres prétendus fils du duc de Berry : Dafief de Kerbalen, de Mothes de Blanche, Giraldès et le Père Edmond, dont les noms ont été prononcés, ce qui me fait une obligation de ne les point passer sous silence.
^jme jjarson est convaincue de l'authenticité des
(1) C. Prost, Une Famille d'artistes : les Thénard.