LE SURMENAGE JUGÉ PAR LES MÉDECINS
A l'Académie de Médecine, M. Lagneau a établi', d'après divers documents statistiques, que le chiffre des écoliers des deux sexes atteints de céphalalgie, d'épistaxis fréquentes, de scrofules, de scolioses, etc.. augmentait dans la proportion même de la durée des études.
Si encore en épuisant au physique ces petits martyrs de l'instruction, on arrivait à faire des hommes supérieurs au point de vue intellectuel et moral ! Si on leur donnait, au lieu d'un léger vernis d'érudition momentanée, la science durable des choses essentielles ! Si l'on trempait fortement les carac. tères... !
Mais non !
Sur ce terrain comme sur l'autre, l'insuccès final est complet ; et nous relevons contre le surmenage, dans les mémoires présentés à l'Académie, des griefs comme ceux-ci : « Annihilation de ia volonté et de l'énergie morale. » (Dr Lagneau.) — t Épui-
sèment des aptitudes intellectuelles. » (Dr Daily. ) — « Insignifiance d'esprit. » ( Dr Fonssagrives ) — t Excitabilité exagérée. » ( Dr Beaumetz. ) — « Intelligence atrophiée. » ( Dr Beckel. )
Pareilles constatations ont été faites par les médecins les plus éminents des deux mondes :
Les docteurs Ereimann, de Saint-Pétersbourg; Dura, de Hanovre; Edes, de Boston; Macpherson,de Glaseow; les docteurs anglais Ashby, Stally, Drewith, Donkin et Gibbon, arrivent aux mêmes conclusions.
Le docteur Cohn signale les écoles supérieures de Breslau, d'Elangen, d'Heidelberg, dans lesquelles cent pour cent, c'est-à-dire tousles élèves sontatteints d'affections de la vue, sans parler des nombreuses maladies provoquées par la sédentarité scolaire.
Uover-pressure des Anglais, a pris une intensité exceptionnelle depuis l'application de Y educational act, à tel point que la Chambre des Lords, la Chambre des Communes et la presse médicale, ont attiré l'attention des Pouvoirs sur cette éducation meurtrière.
Et lord Shaftesbury, président de la Commission des aliénés, a remarqué que le nombre des institutrices malades par épuisement nerveux, (jiervous eœhaustion), prenait d'inquiétantes proportions.
On veut arriver quand même 1 que l'on soit doue ou non, que l'intelligence soit ouverte ou rebelle ; et l'on se livre à un travail excessif et fiévreux, sans consulte)* les aptitudes de chacun.
Il faut que tout le monde passe sous la même toise, soit coulé dans le même moule, et formé de la même pâte! La médiocrité est obligatoire, et l'originalité proscrite.
— Parlant spécialement des jeunes filles, M. le docteur Dujardin Beaumetz s'est exprimé ainsi à l'Académie : « Etant depuis de longues années chargé de soigner les jeunes filles placées dans divers établissements d'instruction publique, (et en particulier à l'École Normale primaire supérieure du département de la Seine), j'ai pensé qu'il n'était pas sans intérêt de vous signaler les remarques que j'ai pu faire sur elles, en ce qui concerne la question du surmenage, qui préoccupe nos collègues. Ces jeunes filles sont admises à quinze ans au minimum, à dix-huit ans au maximum, et restent trois ans dans rétablissement.
« Comme on en reçoit annuellement 25 sur 500 qui se présentent, les programmes d'entrée sont très chargés, et les candidates sont astreintes, de ce fait, à un travail excessif pendant l'année qui précède le concours.
« Le surmenage présente des inconvén /ents d'autant plus sérieux, qu'il se produit à l'époque de la formation de la jeune fille, c'est-à-dire alors que
l'application d'une hygiène sévère est particulièrement désirable. Ajoutons que ces jeunes filles sont, le plus souvent, dans une position de fortune précaire, et que, par suite, leur nourriture ne répond pas toujours à leurs besoins. Aussi, constate-t-on, la première année surtout de leur présence dans l'établissement, qu'elles sont très sujettes à des accidents variés.
« Localement d'abord, on note de la myopie, une saillie exagérée de l'omoplate droite, et une déformation de la colonne vertébrale. Au point de vue général, ce qui domine chez ces enfants c'est de la chlorose, et un état d'excitation tout spécial du système nerveux. »
— « Le surmenage, dit de son côté M, le docteur Peter, provient de ce que dans les choses de l'intelligence on ne respecte pas la loi de l'offre et de la demande : je veux dire que, dans les programmes d'études, la demande est supérieure à l'offre, qui est la capacité intellectuelle des candidats. Or, la nature nous enseigne que dans la masse des intelligences, ce qui domine, ce sont les aptitudes moyennes. En l'oubliant, on risque de n'avoir que des fourbus du cerveau. •
— « En résumé, dit aussi M. le docteur Hardy, en enseigne à nos enfants beaucoup trop de choses;
et il serait plus court de dire ce qu'on ne leur enseigne pas, que d'énumérer toutes les branches des connaissances exigées d'eux : c'est une encyclopédie! »
— a S'il est vrai, écrit M. le docteur Gautier, que l'on travaille beaucoup dans nos écoles et lycées, il s'ensuit que la jeunesse studieuse devrait, dans les cours supérieurs, faire preuve d'un talent exceptionnel, grâce à la culture intensive de l'enseignement secondaire. Or, notre expérience journalière nous montre qu'il n'en estmalheureusement rien. Comme il en a toujours été, chacun ne donne que ce qu'il peut. »
— « Il faut en finir une bonne fois, dit M. le docteur Rochard, avec cette instruction de catalogues, qui effleure tout et n'approfondit rien; avec cette science universelle qui surcharge la mémoire sans développer l'intelligence, et qui ne laisse après elle qu'une fatigue souvent irréparable, et un dégoût insurmontable pour le travail intellectuel. Je me rallie donc avec empressement, poursuit-il, à la proposition de M. Lagneau, et je propose à l'Académie de formuler nos conclusions de la manière suivante:
« L'Académie de Médecine, pénétrée des inconvénients graves que présente l'abus du travail intellectuel dans les établissements consacrés à l'éducation des deux sexes; persuadée au'il porte une atteinte
sérieuse à la santé et au développement des enfants qui y sont soumis, appelle sur ce sujet l'attention des Pouvoirs publics. »
A notre avis, le mot vrai de la situation a été dit, avec autant d'esprit que de justesse par l'un de3 académiciens :
« On ne doit pas sacrifier X humanité* aux humrinitès. »