LE SURMENAGE
Le mot est nouveau, du moins dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, dit le docteur Fonssagrives.
C'est un terme emprunté au langage des haras, et les dictionnaires lui donnent cette signification : t Surmener, excéder de fatigue les bêtes de somme, t en les faisant aller trop vite et trop longtemps. »
On n'a pas trouvé mieux pour exprimer la situation des enfants dans les collèges, sous le régime actuel.
L'enfant travaille trop tôt; il travaille à trop de choses, il travaille mal.
Si l'on proteste, si Ton revendique pour lui le droit de vivre en enfant, on est taxé de parti pris, ou dénoncé comme adversaire de l'instruction du peuple! Les programmes s'augmentent d'année en année ; les examens se multiplient et deviennent la condition sine quâ non de la vie ; la concurrence est effrayante 1
Il faut à tout prix arriver ! on ne saurait commencer assez tôt! en sorte que, très jeune encore, l'écolier saisi par l'engrenage scolaire y passe tout en-
tier. Et à l'âge où sa jeunesse devrait resplendir, il n'est plus qu'un petit homme fatigué qui n'a pas joué, et qui ne sait plus rire...
Son esprit est lassé, son cœur est deçséché, son âme rétrécie. . . : mais il est breveté!
« L'école devrait s'accommoder aux aptitudes de « la moyenne des intelligences, » dit un savant académicien, M. Gréard. Au contraire, les devoirs de classe ne sont ordinairement compréhensibles que pour les élèves hors ligne, exceptionnels.
L'enfant cependant a d'impérieux besoins! Il lui faut l'air, le mouvement, le changement, la variété des occupations. On lui enlève tout cela!
A tel point, qu'un médecin a pu, dans une assemblée solennelle, émettre le vœu que l'État traitât les enfants au collège, comme il traite les chevaux dans les fermes-modèles.
Même quand le lycéen sort le soir de cette usine à brevet, il emporte dans sa famille ses cahiers d'étude, pour recommencer i lire, à écrire, à calculer jusqu'à son coucher ; et le lendemain, au réveil, vite, il reverra le travail que le maître va corrige]'. Enfin, en une demi-heure, il devra apprendre les trois leçons d'usage...
C'est le programme : il faut marcher I
* ♦ Oui, il faut marcher dans le même sens, et du
même pas, l'idéal de neuf Français sur dix, étant de voir leur fils fonctionnaire de l'Etat !
« Aujourd'hui, a écrit M. Eug. Labiche, tout indit vidu vacciné oroit avoir droit à une place... Ent core un peu, on priera le Gouvernement de dis- « tribuer des numéros d'ordre à Messieurs les nou- « veaux-nés. Toi, petit, tu seras dans la diploma- « tie... : tu as la vue basse. Celui-ci sera marqué « pour la marine. Cet autre pour les finances, côté « des contributions directes. Tout le monde aura son « bureau, sa petite table, son encrier et sa plume der- « rière l'oreille. Joli petit peuple ! Tout cela grouillera, t griffonnera... et émargera! Qui veut des places?... « Prenez vos billets ! Et à ces administrateurs, que « manquera-t-il ?... Une seule chose : des adminis-
« très Mais on en fera venir de l'étranger, en
« payant le port ! »
L'abus est flagrant, le mal s'accentue de jour en jour, et les hommes les plus compétents s'alarment- L'Académie des Sciences, comme on va le voir a signalé les fâcheux résultats constatés par les médecins dans la santé de la jeunesse des écoles, 4 savoir : la langueur et l'inertie des fonctions digestives, les troubles de la vue, les déviations de la taille, l'anémie, la scrofule et la phthisie; puis les maux de tète, la méningite et même la folie assez fréquente, bien qu'on la dissimule sous d'autres noms acceptables.
L'instruction véritable, diminue en même temps que la vanité s'accroît. Ayant entendu parler de beaucoup de choses, et n'ayant rien étudié sérieusement, les jeunes gens croient tout savoir, alors qu'ils ne sont qu'infatués et ignorants.
Le double vice du surmenage, est Réchauffer la tête, en refroidissant le cœur.
Toutefois parmi les choses utiles, il n'en est point que le jeune enfant apprenne avec moins de fatigue, que les langues vivantes.
Dès qu'il sait articuler les mots de l'idiome paternel, c'est-à-dire entre deux et trois ans, le moment est favorable pour placer près de lui une domestique de nationalité étrangère. Le faire plus tôt, serait risquer de fausser son oreille et de lui laisser pendant plusieurs années un accent affreux, au point d'entendre un bon petit Français de nos amis, dire à sa bonne allemande : « Ché foutrais aller à tata t sur mon bédit chef al. » (Je voudrais aller à dada sur moL petit cheval.)