LIVRE QUINZIÈME
On s'est demandé dans ces derniers temps, si, concurremment avec les moyens rationnels et usuels d'éducation, il ne serait point possible d'utiliser les influences de la suggestion, pour améliorer les élèves paresseux ou vicieux.
Divers hommes de science ont répondu de la façon la plus positive, en invoquant à l'appui de leur thèse certaines expériences que nous nous gardons bien de conseiller au lecteur. Déclinant toute responsabilité dans cet ordre d'affirmations, nous laissons la parole au docteur Bérillon :
« Il sera possible en bien des cas, en provoquant t l'hypnotisme, autant que cela est nécessaire, de t développer la faculté d'attention chez des enfants « récalcitrants, de corriger leurs mauvais instincts, t et de. ramener au bien des esprits qui s'en seraient « écartés infailliblement. * (?)
De son côté, le docteur Ladame de Genève dénonce comme philosophes routiniers ceux qui hésitent à se servir de la suggestion comme moyen d'éducation.
Le professeur Beaunis développe les mêmes idées dans son livre sur le somnambulisme.
Encouragé par ces précédents, le docteur Bérillon s'est livré à une série d'expériences à cet égard. «D'abord, dit-il, il faut que l'opérateur, outre la compétence technique, ait beaucoup de tact pour discerner la mesure de suggestibilité du sujet... En aucune circonstance on ne fera la moindre concession à l'esprit de curiosité... ; jamais le médecin ne devra pousser le sommeil magnétique à un degré excessif, non plus que provoquer « des contractures ou des hallut cinations (sic). »
Quoi ! un simple manque de tact, une légère imprudence peuvent avoir de si graves conséquences î
A notre humble avis, pareils conseils ne sont guère rassurants.
Le même médecin se fait fort de guérir de la peur, de la paresse, et de maint défaut, en utilisant la méthode suggestive.
Tout cela esta merveille! Cependant, l'expérience des dernières années n'est-elle pas de nature à justifier, chez plusieurs, une certaine tentation de scepticisme en matière scientifique ?
Tout récemment encore, la science n'était-elle pas assez généralement matérialiste, ou pour le moins d'un positivisme fort avancé? Ne traitait-elle pas avec
un léger mépris, les philosophes, les métaphysicie et ce qu'elle appelait leurs chimères? Pour beaucoup . l'âme n'était-elle pas l'ensemble des fonctions, et la pensée une sécrétion cérébrale, etc.?
Puis, tout à coup, nous voici amenés dans les régions d'une sorte de métaphysique transcendante, où la volonté seule produit les plus étonnants phénomènes, où l'esprit dispose à son gré de l'organisme d'autrui, envahit un corps humain, le gouverne, l'anime, le paralyse à sa guise... Quel changement subit ! (1)
Oui, on peut croire à la réalité des suggestions dans des cas très limités.
Mais s'il en est ainsi, pareille science a de quoi inquiéter sérieusement.
Et, ne point la diffuser à la légère, est un impérieux devoir,, à peine de troubler les consciences et les esprits, déjà assez mal équilibrés, à notre époque. Qu'on tente des essais sur les êtres pervertis des pénitenciers : cela suffit. Car enfin, dire qu'on peut inspirer la bonté, c'est avouer qu'on peut souffler l'idée de vengeance ! dire qu'on a la faculté d'obliger
(1) Les faits de suggestion mentale sont, jusqu'ici, réfractaires aux lois de la physique pure. D'autre part, n'en déplaise aux matérialistes, leurs affirmations, en dépit des mots, ne sortent pas du domaine de la métaphysique; car, en l'état de la ôcience, tou'e démonstration expérimentale de leur thèse fait entièrement défaut. A-t-on jamais trouvé l'élément intellectuel à la pointe du scalpel ou au fond de la cornue...? Or, une supposition n'est pas un fait, et est •ncore moins une lou
436 LES EiNFANTS MAL ÉLEVÉS
l'enfanta révéler la vérité, c'est confesser qu'on peut lui conseiller le mensonge ! déclarer qu'on s'empare de sa volonté pour le contraindre au travail, c'est reconnaître qu'on est à même, par contre, d'annihiler ses efforts laborieux!
Et effectivement, plusieurs médecins indiquent certains méfaits, suggérés par des manœuvres de cette nature.
Allons jusqu'au bout, et demandons si un méchant maître d'étude « doué du fluide », pourrait, en faisant appel à une influence hynoptique funeste, stériliser par malveillance la bonne volonté d'un élève assidu et laborieux... Un condisciple, aurait-il aussi le moyen d'engager son concurrent à déserter fatalement la classe les jours de composition (1)?
Qu'on n'oublie pas en effet, que l'action peut appartenir à tout autre qu'au sage docteur, qui se livre à ces expériences par amour de la science et de l'humanité.
Quelle garantie alors, quelle défense invoquer contre les tyrannies, contrôles vices de ceux qui approchent de nos enfants!
On se le demande !
Et on le demande.
(i) Le professeur Charcot signale le fait d'un collégien « hypnotisé par ses camarades », et atteint de désordres nerveux qui motivèrent son entrée à la Salpétrière. — Revue de l'hypnot., n° 6, p. ^78. — « Obéissant à la suggestion d'un camarade vicieux, plusieurs enfants de l'école de *", ont soustrait de l'argent à leurs parents, pour remettre à un jeune hypnotiseur le produit de leur vol. » (Courr. de Brux)
Nous avons parlé d'activité fatale : il n'y a là rien d'exagéré.
Le sujet influencé n'est plus maître de lui-même, après « l'acquiescement » ; il est, chose effrayante î en quelque sorte à la merci de l'opérateur.
Le docteur Bernheim de Nancy , ne déclare-t-il pas avec beaucoup d'autres, que, dans l'état d'hypnose, « le contrôle cérébral du patient fait défaut; t que les idées s'imposent, et entrent dans le "^rvea?' c comme par effraction ? »
Heureusement, ces curiosités scientifiques ne sont pas aussi fréquentes qu'on le pense communément: il faut des sujets prédisposés et des circonstances particulières pour que le phénomène se produise.
Sinon, force serait d'admettre qu'un propriétaire doué du « bon œil » aurait la faculté d'obliger ses locataires à payer deux fois leur terme, et à refuser même toute quittance susceptible d'établir la fraude (1).
Et réciproquement, un débiteur armé de ce pouvoir mirifique, aurait le moyen d'obtenir la remise générale de ses dettes : et cela d'une façon non moins irrésistible...
Voilà qui serait delà science pratique!... Un souschef ferait conseiller à son supérieur de donner sa démission pour prendre sa place...; le créancier
(1) D'après de graves autorités, un hypnotisé donnera dans certains cas sa signature, et n'en conservera pas le moindre souvenir à son réveil.
aux abois, irait trouver uu « opérateur » pour rentrer dans ses fonds...; tel autre capterait infailliblement une succession convoitée... ; enfin le Gouvernement, grâce à une application suggestive intelligente et patriotique, obtiendrait un double paiement bénévole, de la part des contribuables 1 î
Un médecin cite le cas suivant : « Un enfant de iO ans, m'est amené par sa mère: il est indiscipliné, paresseux, colère, il refuse de manger de la viande... Quand ses parents lui font une observation, il leur jette à la tête avec emportement tout ce qui est à sa portée... je l'endors, et après deux ou trois séances, l'enfant est transformé. »
Le docteur y voit un malade: pour nous, ce n'est autre chose qu'un type vulgaire d'enfant mal élevé.
Mais au lieu d'hypnotiser l'enfant, n'aurait-on pas pu se contenter de donner à ce petit indiscipliné une salutaire correction manuelle?
C'eût été moins savant sans doute, mais peut-être tout aussi efficace.
Bref, la suggestion n'est encore qu'un dangereux essai.
Elle deviendra un désordre social, une calamité, si on l'exploite par amusement ou par cupidité; et elle finira par déranger complètement nombre d'esprits timorés ou inquiets.
Cela commence déjà.
À voir le goût du merveilleux qui envahit tous les rangs de la société, et les exhibitions tolérées par l'Administration, on peut redouter très sérieusement que l'enfance, qui par sa faiblesse organique et son impressionnabilité semble désignée comme sujet facile, ne devienne victime des plus funestes entreprises.
Qui donc empêchera un maître brutal, ou un père curieux, de chercher à remplacer l'œuvre toujours difficile et souvent ingrate de l'éducation, par un ou deux essais de catalepsie suggestive ?
Ce danger, nous le signalons dès aujourd'hui! Et quand les pouvoirs publics interviendront, ce sera, comme il arrive presque toujours, quand le mal sera devenu un désastre irréparable.
Sait-on en effet quel est le résultat de pareilles expériences ?
Un savant docteur italien, le professeur Lombroso de Turin, aifirme qu'après une série de représentations hypnotiques données à Turin et à Milan, beaucoup de spectateurs furent troublés d'une manière extraordinaire : les uns se sentirent envahis d'un sommeil invincible, les autres frappés d'insomnies persistantes; ceux-ci affolés; ceux-là anéantis dans une sorte d'hébétude.
« Tous les médecins de Turin, dit le savant préc cité, les docteurs Bozzolo, Silva... et moi-même, t avons noté une réelle aggravation dans les mala- « dies nerveuses, dont étaient atteints quelques-uns c de nos clients qui avaient été hypnotisés, ou
«avaient seulement assisté aux représentations. »
Ces faits parurent si graves, que la question fut portée devant le Conseil supérieur de Santé de Rome» présidé par M. le professeur Bacceli.
Voici la conclusion de la délibération du Conseil, qui a été suivie de l'interdiction de ces représentations théâtrales dans toute l'Italie.
Le Conseil supérieur de Santé: a Considérant, que c les spectacles d'hypnotisme peuvent amener une t profonde perturbation dans l'impressionnabilité du public; attendu, que ce dommage peut être grand « chez les enfants, les névropathes, les individus « excitables ou affaiblis, personnes qui toutes ont c droit à une protection spéciale de la part de la a Société;
« En ce qui concerne la question juridique: Cont sidérant , qu'au point de vue de la sauvegarde « nécessaire de la liberté individuelle, on ne peut « permettre que la conscience humaine soit abolie « par des pratiques génératrices de faits psychiques « morbides : comme de rendre un homme esclave de la « volonté d'un autre, sans qu'il ait le sentiment des « dangers auxquels il est exposé : — Est d'avis :
« Que les séances d'hypnotisme, (magnétisme , rnes- « mérisme, fascination), doivent être interdites dans t les réunions publiques. »
an Autriche, des exhibitions du même genre furent suivies de tels accidents, que la direction de la Police à Vienne dut instituer, le 12 février 1886,
L'ITVi'iNOTISME ET LA PÉDAGOGIE 441
une commission médicale préservatrice qui, à l'una nimité, a conclu à l'interdiction de ces spectacles Des mesures semblables ont été prises en Silèsie D'autre part, le Ministre de la justice du Danemark, se fondant sur un rapport du Comité de Santé de Copenhague, en date du 30 décembre 1886, a défendu aussi toute représentation publique de ce genre.
Si Ton veut avoir une idée plus exacte et plus complète de la question, on ne saurait mieux faire que de consulter les études de M, Hugues Le Roux.
Comme jurisconsulte, nous accepterions, quanta nous, de démontrer que le Législateur a pour devoir d'intervenir résolument, dans un but de réglementation.
De deux choses l'une en effet:
Ou l'influence est vraie; alors elle est dangereuse, on l'a vu.
Ou elle est fausse; et c'est duperie.
En tout cas, les manœuvres magnétiques ou soidisant telles, et les pratiques hypnotiques exercées par des individus non docteurs, augmentent l'état morbide du sujet, et peuvent rendre malades des gens bien portants.
Ainsi, au rapport de M. Pitres, Donato à Bordeaux, a suscité comme une épidémie de folie.
De son côté le Dr Charcot raconte les accidents très sérieux arrivés àChaumont-en-Bassignie, par le fait d'un magnétiseur.
44î LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS
Enfin le Dr Voisin dit qu'aux mains d'empiriques, l'hypnotisme peut être aussi dangereuxqueia digitale ou la morphine.
N'est-ce pas suffisant pour justifier un rigoureux contrôle et même l'interdiction, en dehors des cabi* nets vraiment scientifiques?
... Il y a 60.000 aliénés dans les Maisons de Santé C'est asse&l