CHAPITRE SECOND
LES ânes CHEVALERESQUES
Les chevaliers estimaient, non sans motif, que le concours de tierces personnes était utile pour aider à l'éducation, à condition que le père choisît soigneusement celui qu'il se substituait.
Dès que le «jouvenceau » arrivait à l'âge de 7 ans, ©n le retirait des mains des femmes pour le confier aux hommes.
Après les premières leçons reçues au manoir paternel, les seigneurs, suivant une coutume très générale, envoyaient donc leur fils chez les plus estimables chevaliers, auxquels ils étaient unis par le sang ou par l'affection, afin de procurer au futur écuyer le complément d'éducation qu'on appelait : bonne nourriture.
C'était un honneur véritable que d'être désigné pour un* pareille mission (1).
Quand venait le moment rît? la séparation, qui devait quelquefois durer bien des années 1 le père d an-
(1) Voir le savant Dictionnaire des institution» et mœurs de la F rance par M. Cbêruel,
nait à son fils sa bénédiction, en l'accoirpaghant de ses dernières instructions, qui se trouvent réunies dans la belle allocution suivante :
c Cher fils ! c'est assez t' attarder aux cendres casa- « nières 1 II faut te rendre aux écoles de prouesse et « de valeur ; car tout jeune damoiseau doit quit- « ter la maison paternelle, pour recevoir bonne et c louable nourriture en aultre famille, et devenir t moult expert en toutes sortes de doctrines...
« Mais, pour Dieu ! conserve l'honneur 1 Sou- € viens-toi de qui tu es fils, et ne forligne pas ! sois « brave et modeste en toutes rencontres, car louange t est réputée blâme en la bouche de celui qui se « loue, mais celui qui attribue tout à Dieu est exaucé.
« Sois le dernier à parler dans les assemblées, et « le premier à frapper dans les combats ; loue le « mérite de tes frères : car le chevalier est ravisseur «c des biens d'autrui, qui tait les vaillances d'autrui.
« Cher fils I je te recommande encore simplesse t et bonté envers les personnes de petit état : elles t te porteront plus de remercîments que les grands, t qui reçoivent tout, comme dette à eux acquise ; t tandis que le petit se trouvera honoré de tes douces « manières, et te fera partant los et renommée. »
Quoi de plus charmant et de plus touchant que ce discours?
À l'heure du départ, la mère donnait t au jouvencel une bourse « ouvrée de ses mains », et lui attachait au cou un signe pieux.
De pon côté, le patron de l'enfant devait, comme un nouveau père, avoir soin du futur gentilhomme, le préparer au métier des armes par de mâles épreuves, et lui enseigner la pratique des nobles vertus de F Ordre auquel il aspirait.
... A cette époque, on attachait les voleurs à une sorte de croix comme gibet. Maintenant, c'est l'inverse : ce sont les croix qu'on attache aux voleurs 1 Du moins on en cite des exemples.
Revenant à notre temps, nous dirons que le meilleur éducateur n'a pas toujours les aptitudes voulues pour être bon instituteur, à son propre foyer.
L'expérience du maître d'école le plus modeste, vaut infiniment mieux qu'une science profonde et j vaste, disproportionnée avec les moyens de l'enfant. Rien ne saurait compenser le savoir du praticien.
L'instruction sera donc, autant que possible, donnée par de tierces personnes sous la surveillance de la famille.
Car, non seulement l'enfant sera plus docile, plus souple, plus attentif devant un étranger; mais chose plus importante à notre sens, les pacents n'useront pas leur autorité dans une tâche que d'autres peuvent entreprendre en leur nom, sans inconvénient véritable.
Point de doute! si les parents sentent qu'ils man-
quent de la patience nécessaire pour répéter continuellement, disons pour « seriner », car le mot est vrai, les premières notions enfantines, qu'ils « passent lr\ main » à un maître ou à une maîtresse, et qu'ils se réservent la haute mission d'éducateurs moraux.
Un professeur enseignera le calcul, l'orthographe, l'analyse grammaticale, au moins aussi hien que pourraient le faire les parents. Il est donc expédient, (quand les circonstances le permettent), de laisser en partie à d'autres cette charge ennuyeuse d'instituteur.
Les réprimandes, les corrections, les punitions du maître resteront à sa charge : on le paye un peu pour cela ; et les parents seront d'autant plus chéris, d'autant plus fêtés, qu'ils auront moins contristé l'enfant.
Qu'ils fassent cultiver et défricher son intelligence : ils le doivent...
Mais qu'ils se gardent jalousement pour le grand œuvre de la formation du coeur.
Le jardinier dirige Les plantes, les greffe, les taille et les émonde; mais il charge ses ouvriers des travaux vulgaires, où l'art n'a que faire...
Ici, on le devine, nous ne parlons que des fils de famille.
Au contraire, quand il s'agit des pauvres, la situation est tout autre, hélas î le père ouvrier, doit donc trouver dans l'instituteur, un éducateur qui le remplace, et non point un « neutre ».