L'ÉDUCATION « A LA JEAN-JACQUES
J.-J. Rousseau a laissé trop de disciples, trop d'imitateurs, pour qu'il soit possible de passer sous silence ses doctrines, en matière d'éducation.
Ouvrez ses œuvres, et vous y apprendrez que l'homme à l'abri des influences sociales, serait un être excellent, et que l'enfant livré à lui-même s'épanouirait dans la vertu.
Telle est la base de l'argumentation qu'il développe.
Comment ! on ne trouverait en soi, à l'origine que nobles désirs, heureuses tendances, et louables aspirations...? Mais la plus légère attention donne un démenti formel à une thèse semblable \
En efiet, l'instinct de l'enfant ne le pousse-t-il pas à s'approprier ce qui lui convient, en prenant au besoin le bien d' autrui.. . ? à dissimuler ses fautes et ses écarts par la duplicité et la ruse... ?à exercer des représailles si on le provoque et si on l'irrite...?
Par suite, ce <*ui est naturel, c*ëst donc le vol, le
mensonge et la vengeance, et non les qualités contraires !
Il fallait être systématique comme Tétait Rousseau, pour se mettre en opposition aussi flagrante avec la vérité des choses.
Poursuivons notre analyse.
t L'enfant est naturellement bon, mais l'haleine de i Thomme est mortelle pour lui, » dit-il.
Cependant, autant que les fourmis, les castors et les abeilles, nous sommes considérés, non sans raison, comme étant des êtres sociables; et isoler Thomme serait simplement en faire un sauvage.
Tantmieux ! s'écriera Rousseau, que nous ne nous attarderons pas à réfuter ici...
Et, logique à sa manière, Jean-Jacques, abandonnera ses enfants... tout en se permettant d'écrire un traité sur l'éducation idéale, incarnée dans son Emile.
Emile sera t élevé » à la campagne...
Cela suggère une réflexion.
Que feront les habitants des villes ? Enverront-ils leurs fils respirer Tair des champs dans des pension* nats ruraux ?
Mais alors cette vie commune, présenterait à peu près tous les inconvénients des agglomérations urbames.
Voilà qui rappelle le mot de M. Prud'homme : on
devrait construire les grandes cités à la campagne, ce serait plus sain !
Emile n'ira pas en classe : « il aura un précepteur... j> On voit combien l'idée est démocratique et pratique !
En morale, Rousseau n'est pas moins négatif.
Il écrit cette phrase curieuse : « L'éducation de t l'enfance, ne consiste pointa enseigner la vertu ni c la vérité, mais à garantir le cœur du vice, et l'est prit de l'erreur. »
... Comment garantira- t-on du vice sans enseigner la vertu ? Comment fera-t-on comprendre l'erreur sans parler de la vérité ?
L'auteur a oublié de le démontrer.
Le fait est que la tâche était difficile!
Et repoussant toute tradition, Rousseau veut que l'enfant refasse chaque jour le travail de l'humanité entière, et invente en quelque sorte sciences, arts, et religion...
C'est le charger de recommencer à lui seul l'œuvre des siècles.
Emile, poursuit Rousseau, aura un précepteur; toutefois, ses vrais maîtres seront « l'expérience et le sentiment ». Si l'élève manque à son devoir, on lui en laissera « subir les conséquences ». Ce sera une leçon profitable.
A merveille f
Mais si l'enfant commet une faute dont les suites n'ont rien de désagréable, au contraire, il se trouvera donc encouragé à recommencer?
... Par exemple, il dérobe un paquet de chocolat ou un pot de confitures, sans que Ton s'en aperçoive.
Quelles seront pour lui les conséquences du larcin...? Simplement de mettre à sa disposition des friandises pour une semaine.
Où voit-on la sanction ?
Ainsi, le mal n'existerait pas, et une chose ne deviendrait mauvaise que par les inconvénients qui pourraient en résulter... 1
Morale facile!
Emile, aura sa pleine liberté d'impressions... L'auteur se contente de lui faire rencontrer dans ses voyages un certain nombre de personnes, apostées exprès, pour fournir prétexte à des digressions générales et transcendantes.
Tout est artificiel dans cette éducation prétendue c naturelle », qui, selon l'expression de M. de Lamartine, semble destinée uniquement au fils de Philippe, ayant Aristote pour maître, la Macédoine pour héritage, et le Monde pour théâtre.
On laissera grandir Emile... Il choisira tout seul opinions et croyances; car on se gardera bien de lui enseigner une doctrine : toutes les traditions du loyer seront écartées.
Il ne connaîtra Dieu qu'à l'âge de seize ans environ ; et c'est à cet âge également, que Rousseau fera
commencer (! 1) la discipline de la sensibilité. Bref, le système peut se résumer ainsi : on songera à élever l'enfant, quand il sera parvenu à l'adolescence.
Qu'y a-t-il donc de commun entre ces utopies, ces paradoxes et les idées pratiques qui font l'objet de ce volume? Pourquoi même en parler î
Voici notre réponse.
Grâce aux pages séduisantes de Rousseau qui a t fait école s, bien des parents se refusent à croire qu'entre deux et quatre ans se place la phase déci sive de l'éducation, et ils ajournent indéfiniment le moment « de se mettre à l'œuvre » .
En second lieu, c'est encore des inspirations de Y Emile que procède cette opinion fort répandue, et refutée ailleurs, à savoir que les enfants doivent par eux-mêmes tout voir, tout expérimenter, pour se f07*mer(J)\s cœur et l'esprit, et se déterminer ensuite.
A ces divers titres, un chapitre sur Rousseau avait sa place indiquée dans ce livre.
M. Villemain appréciant YÉmile dit : « L'auteur « promène beaucoup et partout son élève ; mais on t ne voit vraiment pas comment il fait naître les n qualités morales qu'il lui suppose. Et il lui semble t plus facile d'attaquer les opinions des autres, que t de démontrer la bonté de sa méthode propre. »
Disciple fidèle de l'école classique, disons en terminant notre admiration pour le style prestigieux et puissant de Rousseau ; et, à la décharge de sa mémoire, rappelons qu'il n'a jamais connu sa mère...