II. LE LANGAGE
I. — D'excellents pères parlent avec un laisser-aller, tolérable dans l'intimité, excusable autre part, mais trivial en tout cas.
Veut-on exprimer qu'on ne prend nul souci de l'opinion de quelqu'un...? On dit qu'il peut « s'aller promener î w ;'on l'envoie même ni plus ni moins qu'« au diable î » ; et s'il n'est point content « on s'en fi... î » L'enfant retient ces expressions très énergiques, qui donnent du relief à la pensée, et à côté desquelles le mot juste semble insipide et incolore.
Au premier jour, il emploiera bravement le»
formules paternelles, et demeurera tout interdit et déconcerté quand il les entendra blâmer alors.
Donc, ici encore, les parents surveilleront leur propre langage, comme ils ont fait pour leui tenue.
II. — Il y a un certain nombre de locutions vicieuses, de fautes grammaticales, communes ce semble à tous les écoliers.
Beaucoup d'élèves conservent, même pendant fort longtemps ces habitudes de mauvais langage, et ont une peine extrême à s'en débarrasser complètement:
« Je ne sais qu'est-ce que c'est ; » au lieu de : ce que c'est.
« Je me suis en allé ; » pour : je m'en suis allé.
« La poupée à ma sœur ; » pour dire : la poupée de ma sœur, etc..
Et tandis que, sur vingt personnes du monde, il n'en est pas une qui confonde venimeux avec vénéneux, ni coasser avec 'croasser, il en est plusieurs à qui les lapsus précités échapperont à leur insu.
Cela tient, j'imagine, au procédé détestable, dit cacographie, qui consiste à faire rectifier par les enfants novices des formules incorrectes, placées sous leurs yeux en liste interminable, comme pour bien graver la faute dans la mémoire de l'élève 1 Système profondément absurde, mais très répandu.
Et de jeunes orateurs nous ont confié que le caractère hésitant de leur parole, provenait du trouble provoqué dans leur esprit et dans leur oreille, par le
souvenir de l'expression fautive, avec laquelle ils s'étaient trop familiarisés.
Voici par exemple une grammaire enfantine, dans laquelle on prétend mettre en garde contre des confusions de ce genre : Os qui pue, pour : occiput ! — Pâle fermier, pour : palefrenier!...
Or, jamais écolier n'aurait de semblables idées, si l'auteur ingénieux, mais sot, ne les suggérait à plaisir.
Au contraire, très facilement, si Ton n'y fait attention, il dira : désagrafer, soupoudrer, confusionner; au lieu de : dégrafer, saupoudrer, couvrir de confusion, etc.
Il prononcera encore :secoupe, rebifïade, comparition, enflammation ; au lieu de : soucoupe, rebuffade, comparution, inflammation.
Que de choses à surveiller dans son propre langage !
Un vieux grammairien assurait un jour, que d'après un pointage rigoureux, sur vingt personnes prises dans la société moyenne, dix-sept employaient courammentl'expression vicieuse: je m'en rappelle, pour: je mêle rappelle.
La remarque est exacte.
N'arrive-t-il pas à maints parents, au moins dans l'intimité, de laisser échapper des locutions comme celle-ci : Nous parlons a la campagne. — Je vous
promets que je dis vrai. — Le combien du mois sommes-nous ? — C'est ciselé à la perfection. — Sucrez vous... Autant de phrases incorrectes , qui n'offusquent que très médiocrement nombre d'oreilles, mais qui, en réalité, ne sont pas plus françaises que les mots horribles : ormoire, colidor ou casterole.
Quant à l'orthographe, nous ne ferons qu'une remarque: l'enfant qui n'écrira pas apercevoir avec deux p, sera né coiffé.