L'ENFANT MAL ÉLEVÉ : A VINGT ANS
C'est l'âge d'homme, et cependant notre personnage appartient encore à notre étude, tant qu'il n'a point quitté le toit de la famille.
D'ailleurs, au regard de la loi, on n'a la majorité dans sa plénitude qu'à vingt-cinq ans seulement.
Il a vingt ans : que sont ses parents à son
égard ?
Ni plus ni moins que des serviteurs, de vrais domestiques, avons-nous dit.
La maison se transforme d'après la fantaisie du jeune maître : tout cède à ses caprices, tout est ordonnancé et organisé suivant ses goûts.
Heures de repas, choix de convives, menus de table, crus de vins, distractions, réceptions, voyages, sont subordonnés aux volontés de ce despote, hier imberbe !
Les parents cessent de gouverner.
Le père n'aura même pas toujours le droit de continuer l'intimité avec ce vieil ami de cœur, qui s'appelle son journal quotidien : et force lui sera, pour avoir la paix, de remplacer Le Temps par La Charge, et Le Moniteur par Le Charivari.
Comment! voilà un * blanc-bec », peut-être même un « béjaune», pour lequel, durant ses études, on a dépensé vingt mille, trente mille francs... ! il est complètement incapable de se gouverner...; il manquerait de tout sans la pension paternelle; il vit exclusivement aux « crochets de la famille », selon l'expression consacrée...
Eh bien ! cet arrogant petit Monsieur, (qui attendra longtemps avant de pouvoir se payer une paire de gants du produit de son travail), va trouver intolérable, inacceptable, humiliant pour lui, le régime modeste qui suffisait à ses parents depuis un quart de siècle !
Ce qui était le bien-être pour eux, c'est la gêne, presque l'indigence pour lui 1
A son point de vue, le nécessaire, l'indispensable, correspond à un superflu aussi compliqué que sérieusement onéreux.
Pendant des années, les parents ont su se priver ; ils ont voulu limiter les dépenses, précisément pour assurera «leur bijou » une position indépendante, et une instruction supérieure à la leur propre.
Vous vous imaginez qu'il leur en est reconnaissant... ?
Si vous lisiez dans son jeune cœur, vous verriez qu'il les trouve naïfs jusqu'à la bêtise de s'être privés de quelque chose, ou de s'être réduits en rien dans leur « confort » .
Ce qu'il éprouve, ce n'est point de la reconnais-
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sance pour leur abnégation, mais de la pitié pour ces braves gens qui « ne savent pas vivre», et se montrent absolument. « en retard », en vrais disciples qu'ils sont du a vieux jeu. »
Telle est sa manière de s'exprimer à leur sujet.
En ce qui le concerne : avoir tout à sa guise, rencontrer tout sous sa main, ne pas compter dans lo présent, et escompter l'avenir, lui semble si naturel; supposer que ses dépenses ou ses fantaisies pourraient être un jour entravées ou limitées soit par ses parents soit parles circonstances, lui apparaît comme tellement inadmissible..., qu'il ne sait pas le moindre gré à sa famille des sacrifices qu'elle s'est imposés, non plus que des attentions multiples dont on l'entoure-
Vous croyez que ce fils va être l'auxiliaire du père et son collaborateur?
Détrompez-vous.
Il se contente de consommer, de dépenser; et il se sent toutes les qualités requises pour remplir ce rôle avec ampleur et distinction.
Après tout! que demande-t-il aux parents?
Pas grand'chose : qu'ils n'oublient point de solder régulièrement et intégralement ses factures; qu'ils restent dans l'ombre, et fassent ponctuellement leur modeste service en silence...: à ce prix, ils éviteront des remontrances mortifiantes et des scènes scandaleuses.
Pourquoi donc cet effacement? Pourquoi cette abdication des parents ?
Au fond , la situation vraie est bien la suivante :
D'abord, (quoi de plus fréquent!), les parents ayant eu à cœur de constituer leur fils dans un rang supérieur à celui qu'ils tiennent, hésitent un peu à agir en maîtres, car, dans l'ordre hiérarchique, ils occupent un échelon inférieur.
En outre ils sont convaincus, à n'en pas douter, que ce fils ne tient que très médiocrement à eux.
S'il reste sous leur toit, c'est qu'il y trouve la table, le couvert, puis une pension pour ses plaisirs...., *adis menus.
Ils ont conscience, les pauvres gens! que la nécessité seule, et non le cœur, le ramène au logis ; ils reconnaissent qu'ils se sont privés en pure perte pour cet ingrat î
Ce n'est pas un fils, mais une manière de pensionnaire qu'ils hébergent.
En quelque sorte, ils lui sont étrangers; et cependant il est né de leur sangl
Ils restent là, le soir, échangeant près de leur foyer morne une causerie intime et solitaire, s' avouant enfin qu'ils sont pour jamais désarmés et sansinflt/ence quelconque : point d'autorité. . . ! ils n'ont pas su s'imposer dès le bas âge; point d'affection vraie...! car ils se la sont aliénée par de vaines et tardives récriminations.
Il ne reste rien!
Vous pourriez entendre le dialogue suivant, alter nant avec ces longs silences, dans lesquels on refoule de douloureux sentiments et des larmes amères :
— « A quoi penses-tu?... »
— « Tu le devines bien! répondra la mère avec t une émotion à peine contenue. Je t'avoue que je me « demande ce que nous ferons de ce malheureux « enfant! Pour moi, je ne le comprends pas.... ; t je vois quil nous fuit, qu'il nous échappe compté « tement : tu dois fen apercevoir aussi. »
Et alors, dans cette conviction, trop fondée, hélas ! de leur impuissance, les parents ne savent plus qu'imaginer pour retenir leur fils près d'eux, et pour rendre la maison aussi agréable,, aussi attrayante que possible. Ils se figurent, dans une -dernière illusion, que leur sévère enjouement et leur gaieté de commande peuvent faire concurrence utile auxjouissances, à la fois grossières et raffinées, de ce muscadin blasé!
De là ces prévenances excessives, ces soins sans nombre, ces avances pleines d'humilité, ces obséquiosités lassantes, ces délicatesses infinies, que le brutal n'apercevra même pas, ou qui provoqueront finalement une explosion d'impatience dans ce mot cruel : « Laissez-moi donc tranquille!! »
C'est le monde renversé 1 la condescendance vient des parents que l'on prendrait pour les obligés de leur fils! Ils vivent chez eux comme des invités,..
Vous la connaissez bien aussi cette mère inexpérimentée et faible, mais bonne et respectable après
tout, qui veille silencieuse, durant de longues heures, pendant que son fils court les théâtres, les mauvais lieux peut-être, grâce à la pension généreuse qu'on lui sert, pour lui fournir les moyens de « s'amuser. »
Sans doute, elle ne se méprend plus sur le genre de vie qu'il mènel mais elle ne voit vraiment pas ce qu'elle pourrait y faire désormais...
La pensée pleine du souvenir de l'absent, le regard errant dans le ^ague, l'oreille tendue, tressaillant au moindre bruit, anxieuse, l'âme hantée de craintes poignantes et de pressentiments affreux, elle passera une partie de la nuit à attendre le cher vagabond.
Certes, elle aurait bien envie, cette pauvre mère méconnue, de profiter du retour de l'enfant pour l'embrasser, pour reborder son lit, éteindre la lumière... comme autrefois 1 Elle serait heureuse d'apprendre de lui qu'il a passé une soirée agréable, et qu'il s'est bien distrait avec ses camarades; mais elle aurait l'air de l'épier, de le surveiller; elle provoquerait ses défiances, ses duretés même...
Comprend-on, en effet, des parents ayant l'audace de chercher à deviner ce que fait leur fils !
Elle se contentera donc d'aller, sans bruit, attiser le feu qui baisse, remonter la lampe qui fume ou régler le gaz des couloirs; elle s'assurera que le verre d'eau est garni, la boule chaude à sa place, le rideau développé.... ; puis, rentrant doucement dans sa propre chambre, elle s'assoupira bientôt tristement sur la broderie qu'elle a entreprise comme passetemps, ou sur le feuilleton de son journal quotidien
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Enfin, se réveillant en sursaut au bruit sec de la serrure, elle ira observer, par la porte entre-bail lée le fils qui se glisse furtivement dans sa chambre, avec l'allure d'un détenu qui réintègre sa cellule.
Il ne Ta pas vue... Elle ne lui a rien dit.. N'importe 1 elle est contente de le savoir rentré Au moins, pense-t-elle, il ne lui est point arrivé d'accident 1
Et calme, sinon joyeuse, elle regagnera le lit conjugal.
Et le père?... Il dort d'un lourd sommeil.
Demain, il lui faut être sur pied de bonne heure pour les affaires, car « l'enfant coûte cher » depuis quelque temps.
Si, malgré toutes ses précautions, sa digne compagne le réveille quelque peu, il se contentera de demander : a La porte d'entrée est-elle bien fermée? », puis se rendormira en toute quiétude.
Là se borne sa vigilance.
Il ne voit point son devoir plus loin...
Qu'on le laisse en paix, et qu'on ne le dévalise pas pendant qu'il repose : le reste lui est égal !
Ah! si les pères s'occupaient autant de la conduite de leur fils, que du cours de la Bourse !
Un jour, le jeune homme voudra recevoir des amis à la table de famille. C'est un peu gênant, mais È>lus économique que de les convier au café à la mode.
48 LES ENFA.NTS MAL ELEVES
Alors, si les parents »ont bien élevés, ils ne manqueront pas de rester à l'écart et de manger dans leur chambre, en cachette, pour ne pas gêner l'amphitryon : les reliefs de la veille leur suffiront bien.
... Et cette vie étrange, absurde, durera plusieurs années ainsi !
D'un côté, l'enfant s'isolant ; de l'autre, les pa rents faisant semblant de ne rien voir, de ne rien comprendre, de ne rien supposer même, tant ils redoutent d'affligeantes révélations et de cruelles certitudes î
Eh Lien ! demandons-nous pourquoi toutes ces tristesses, pourquoi toutes ces inquiétudes, qui, demain, deviendront des angoisses terribles, peut-être même des chagrins mortels?
Simplement, parce qu'on n'a pas eu le courage de corriger vertement le petit indiscipliné de trois ans; parce que, faute d'avoir bridé la martingale dès les premières années, on a laissé ce fils parcourir toute la carrière de l'enfance, les guides flottant sur le cou. C'était lui faciliter de prendre un jour le mors aux dents.
Deux ou trois corrections sévères, affirmant franchement le rôle des parents, auraient suffi à les armer pour la vie de cette autorité, sans laquelle les soins de l'éducateur ne sauraient être couronnés de succès.
Sous prétexte d'être bon, on a été faible: et, pour éviter une lutte ennuyeuse, on a fait le malheur
de l'enfant, tout en se préparant à soi-inAme de cuisantes douleurs.
Ce n'est pas tout.
Non seulement l'harmonie est détruite entre les parents et leur fils, mais en outre, l'intimité et lebon accord entre les époux, sont eux-mêmes très compromis.
On se .blâme, on s'accuse respectivement :«Vons « vous étonnez de la conduite de votre fils... dira « le père. En vérité! il ne pouvait guère en être « autrement... ! Vous faisiez toutes ses volontés; « vous vous extasiiez sur tout ce qu'il disait; vous « trouviez gentilles toutes ses insolences... C'était « inévitable! Cela devait arriver ainsi... »
Et la mère de reprendre: «Je vous admire dans ce « rôle... ! Est-ce que vous croyez qu'une femme « peut, à elle seule, conduire des garçons....? C'est « au père d'être sévère et d'imposer la discipline, « non à la mère... Voyons, soyez franc! vous êtes- « vous jamais occupé sérieusement de votre fils? lui « disiez-vous jamais rien. ..? Ah! vous aimiez mieux <x me laisser l'ennui des remontrances, pour con- « server ses bonnes grâces. Et si par hasard vous « menaciez, jamais la menace n'était suivie d'exè- « cution...Âu contraire, quand c'était moi quigron- « dais, loin de me soutenir, vous me donniez tort de» « vant lui; vous m' avez toujours désavouée . ..Main- « tenant, votre fils est grand; vous l'avez élevé, n'est- « ce pas, comme vous le vouliez?... C'est vous quie~)
« répondez désormais. Cela vous regarde... Moi% « je m' en lave les mains! »
La vérité est que le père et la mère ont raison tous deux, quand ils s'adressent ces reproches *, ou plutôt, ils ont également tort.
Ils n'ont pas élevé leur enfant.
Il s'est élevé...
Que faire? dira-t-on, quand les choses en sont arrivées là...
Nous n'en savons trop rien, répondrons-nous, car