LA FAUTE EST COMMISE
Y a-t-il des procédés pour reconquérir l'autorité sur un enfant qui a reçu une mauvaise éducation?
De plus habiles en trouveront peut-être. Mais pareille recherche dépasse le cadre de cette étude.
En effet, notre conviction déjà exprimée, est qu'il y avait possibilité de se rendre maître de l'enfant, en s'y prenant dès le premier âge, mais qu'en différant, on a abandonné probablement pour jamais toute direction utile.
Non! il ne faut pas laisser grandir l'arbre qu'on a l'intention de redresser, comme dit la Sagesse des Nations. Plus tard, cette déviation devient irrémédiable en quelque sorte, car les premières impres* sions restent indélébiles.
Ohl ce n'est pas là une phrase banale! c'est une vérité absolue, indéniable; et le propos est si exact, qw'iA est devenu un axiome de sens commun.
PORTRATT? D ENFANTS MM, FLEVÊS 51
Une particularité des plus importantes, au point de vue pratique, est à noter ici.
Presque toujours, les désordres du fils s'aggravent et se prolongent, à cause de l'argent que les parents imprudents mettent à la disposition du jeune homme, en devenant ainsi les premiers complices des folies qu'ils déplorent.
Assurément, resserrer, ou plutôt dénouer à peine les cordons de la bourse, n'est, après tout, i\\ï un expédient : cela ne vaut certes point l'influence de la raison, et ne remplace pas avec avantage les conseils de la Morale, ni les suggestions de la Conscience.
Toutefois, à défaut de persuasion et de convictions, cet argument positif... et négatif, a une incontestable valeur, comme moyen secondaire.
Son efficacité n'est point contestable ; car, « pour le métier de viveur, » il faut de l'argent.
Un camarade riche, ou du moins maître d'un important pécule, est recherché, courtisé, flatté par une meute de parasites qui le guettent, le suivent, l'enlacent, ne lui laissent aucune liberté, disposent de sa personne, organisent en son nom escapades et parties fines, ne l'abandonnant qu'après avoir obtenu un nouveau rendez-vous, et le « relançant » à domi cile, si, las de ces obsessions, il leur fausse un jouf compagnie.
Il paye! par suite, on se le dispute.
t Nous venons te chercher, » annoncent-ils sans ambages à celui dont ils ont fait «leur chose ».
Et ce jeune homme, si arrogant avec les gens de Salent et de valeur, se laissera conduire comme un grand r benêt >, sans se permettre de protester.
Il ignore presque où on l'entraîne; il suit en mouton docile et en chien fidèle, et se donne un mal énorme pour s'étourdir.
Au fond, s'amuse-t-il?
Non...î C'est le rire sans la joie. . .
Il trouve ses amis déplacés et insolents; car il sait bien qui doit régler la dépense projetée.
Mais il n'osera rien objecter.
Sa timidité est telle qu'il ricanera quand même, faisant mine de trouver la plaisanterie divertissante et ingénieuse...
Le malmène-t-on un peu rudement? le presset-on par trop d'obéir?. . . Il sentira poindre en lui un sentiment d'amour-propre en révolte.
Néanmoins, il ira où on le mènera...
Il a peur d'être ridicule, en n'étant pas aussi absurde que ses « copains » : Pudet eum non esse impudentem.
Le plus souvent, ces vils obséquieux finissent à ta longue par absorber leur ami, et par rendre leur société nécessaire. Et, comme leur bourse est aussi vide d'argent que leur cœur plein de perversité, ils payent leur écot à leur façon. cW-à-dire, en cynisme et en impudence.
Amuseurs à gages, véritables DÎtres salariés, c'est
leur manière, à eux.de reconnaître lesgénérositésdu camarade qui les a traités, d'abord par curiosité, et qui continuera à les traiter longtemps encore par habitude...
Dans ce monde-là, on ne cause pas : on « blague » — on ne rit pas : on « chahute »; — on ne s'amuse pas : on a rigole »....
Maintes fois, vous les avez vus, ces inséparables, se traînant nonchalamment bras dessus, bras dessous, dans les grandes voies du quartier Latin, sur c le Boul'Mich', » comme ils disent dans leur langage délicat ; le chapeau de côté, la démarche molle et chancelante, le monocle à l'œil, la chevalière au doigt; à la main, un jonc qu'ils font tournoyer avec suffisance et maladresse; tantôt € festonnant en monôme » sur le trottoir, comme des gens avinés; tantôt silencieux et mornes, ou poussant sans le moindre motif des cris niais, des coassements rauques, des miaulements bêtes, fredonnant avec fantaisie des refrains grivois, ou improvisant d'un air savant quelque vocalise ou trille, avec des prétentions d'artiste.... Tout cela, "pour faire croire qu'ils « s'amusent », alors qu'au fond du cœur il y a le vide, l'ennui, le dégoût, et... un remords vague !
Ah! il faudrait une grande énergie pour s'échapper de Vimpasse dans laquelle le pauvre garçon se trouve enserré. Il aurait à subir de terribles assauts pour se dégager virilement de cette ornière.
Seul, un homme de valeur pourrait sortir de cette domesticité honteuse.
Mais lui, humble esclave d'un respect humain détestable, il n'en a point la force,.
Quoi ! du jour au lendemain, il changerait ce régime de dissipation et de désœuvrement ?
Quels cruels sarcasmes, quels quolibets sanglants ne devrait-il pas affronter pour dénoncer cette humiliante résolution !
Sa médiocrité nelui permet 'pas de telles audaces.
11 restera donc le prisonnier de ses amis.
Semblable à ces prévenus en extraction, que les policiers font sortir du Dépôt pour aider à une enquête, il parait être libre, mais ses mouvements sont surveillés, ses paroles enregistrées, ses démarches épiées.
... Eh bien î qui donc nourrit cette bande de chenapans occupée à corrompre le fils ?
Le père !!!
Soit ! diront quelques-uns : mieux vaut après tout subvenir aux exigences, mêmes excessives, de l'enfant, que de lui laisser faire des dettes.
A cela on peut répondre qu'en pareil cas, étant donnés les goûts du jeune homme, les libéralités du père seront toujours jugées très insuffisantes.
Si, vraiment, ce fils est de caractère à hypothéquer l'avenir età faire argent, dès maintenant, del'honneur et du crédit de sa famille, il saura bien, quand même, ajouter à la source paternelle qui lui est ouverte, la ressource d'un emprunt usuraire.
D'ailleurs, pourquoi à vingt ans a-t-il besoin d'une gorte de petite fortune personnelle ?
Parce qu'àquinzeans,avantpeut-être,il a pris l'habi-
tude pernicieuse de dépenses inutiles et relativement folles.
Alors le pécule était modique ; mais pourtant, il dépassait de beaucoup le nécessaire.
Aujourd'hui, que les besoins et par conséquent les dépenses ont centuplé, il faut une pension considérable, pour que l'enfant jouisse proportionnellement des mêmes aises, et de la même indépendance pécuniaire.
Un billet de cinq cents francs, aux mains d'un jeûne viveur de vingt ans, ne représente qu'un « louis » offert à un adolescent.
.... Comment les parents n'ont-ils pas entrevu la progression logique de ces charges ruineuses!
Le procédé d'exploitation a beau être invariable, *1 réussit néanmoins.
D'abord, papetiers et libraires, sont les complices inconscients d'un nombre incalculable de petites filouteries, qui apprennent à l'enfant le gaspillage, puis la ruse et le mensonge, ce qui est autrement grave !
Que d'argent remis pour «les cahiers de classe, les plumes ou les livres », et employé abusivement, en friandises malsaines ou en feuilletons plus malsains encore! Journaux grivois, livres dangereux, dessins audacieux , visites aux ignobles baraques foraines— : tout cela est Dréle^é sur les deniers, prétendus scolaires.
Et, tandis que de nos jours, tout est coté à un prix excessif, il existe un produit, qu'on peut se procurer pour rien en quelque sorte : le poison moral.
On ne saurait s'imaginer, combien un jeune homme peut acheter d'idées déshonnêtes, pour quelques menues pièces blanches... I
La corruption a été mise à l'usage de toutes les bourses, et le vice à la portée de chacun.
Plus tard* le libraire et le papetier ont été remplacés dans cette comédie, par le « classique » tailleur impayé, ou par des droits d' « inscriptions • imaginaires : les sommes ont décuplé, mais le système n'a point changé.
Un étudiant de quinzième année avisait un jour son père, qu'il lui fallait d'urgence telle somme, pour consignation d'examen. — a Depuis trop longt temps, lui fut-il répondu, tu m'as, comme l'on dit « dans ton monde, tiié tant de carottes, qu'on en t pourrait repiquer tout notre champ ; la seule c chose que je puisse t'oflrir, c'est dépaver ton retour e en troisième classe, à condition que tu fuies Paris « pour jamais. »
Le fils insiste, et, trouvant son père inflexible, finit par déclarer dans une lettre dramatique, que, s'il en était ainsi, avant deux jours, il irait de désespoir se jeter à la Seine.
— « Mon ami,» lui écrivit, froidement le vieillard, « je n'osais t'en prier.... »
L'anecdote n'est peut-être pas vraie; elle est du moins vraisemblable.
L'enfant du pauvre, l'apprenti, gagnant de l'argent dès sa jeunesse, dispose de très bonne heure d3 sommes personnelles qu'il peut utiliser à sa guise, parce qu'il a sur ce gain un droit certain, légitime.
Au contraire, dans le monde de la bourgeoisie, sans les maladroites largesses de la famille, le fils n'aurait pas matériellement le moyen de payer ses fredaines.
Or, dans la plupart des cas, c'est par vanité et par ostentation que le père ouvre sa bourse.
Il aide ainsi l'enfant à se gâter ; mais du moins, aux yeux des camarades de ce dernier, on n'a pas l'air de « ladres » ou de gens sans fortune.
L'amour-propre, passe avant l'amour paternel.
Si le langage est le reflet de l'âme et le miroir de l'esprit, celui de notre jeune homme doit laisser à désirer.
Oh 1 la logique peut se tenir pour satisfaite 1
Le sien est déplorable...
Beaumarchais fait dire à Figaro, que les Anglais emploient sans doute quelques autres mots pour exprimer leurs pensées, mais, qu'en réalité, Goddam ' est le fond même de la langue.
Eh bien ! nous pourrions répéter à notre tour, que si le jeune nomme que nous analysons, et qui s'essayait à l'argot il y a peu d'années, écrit d'une manière assez correcte, il ne parle pour ainsi dire plus du tout îrançais, dans l'intimité. Il lui faudra des années pour corriger, imparfaitement encore, le vice
de son langage, et l'affreux vocabulaire dont il use avec une complaisance prétentieuse.
Nous ne saurions mieux faire que de reproduire, sans y rien changer, la narration d'un grand lycéen, racontant à un ami ses aventures, un jour qu'il avait échangé sa tunique, contre son premier habit de garçon d'honneur:
« Figure-toi ma vieille! que j'étais en tuyau de poêle et en sifflet, (jadis on disait: queue de morue). — Comme il pleuvait, j'envoie le larbin me chercher un sapin. — Il roule sa bosse pendant une heure sans en trouver: c'était bassinant ! — J'expédie le pipelet, qui enfin décroche une voiture, et je me fourre dedans. — Le cocher qui, ma parole! avait son plumet, refuse de me conduire, en disant
que c'était au diable Alors, je comprends qu'il
veut qu'on lui graisse la patte, et je lui promets trois balles pour la course, afin qu'il décanille sans barguigner. — Je me dis : je suis carotté ! Mais que veux-tu ! d'après ma toquante, je n'avais plus que dix minutes à moi... — Voilà qu'à l'angle du boulevard, il me lâche d'un cran, pour aller chez le mastroquet du coin, boire l'argent qu'il m'avait chipé... — Pas moyen de le faire détaler, c'était vaccinant! — Je fais encore pendant cinq minutes le pied de grue. — Enfin, je me dis : il n'y a pas mèche ! il faut tirer des flûtes. Je n'avais qu'un méchant petit pépin pour m'abriter; tu devines si
j'ai été douché 7 — Je détalais, je me décarcassais, fallait voir!... En arrivant, j'étais dans un état impossible!.... »
Vous ce permettrez, lecteur, de ne pas vous retenir davantage dans la compagnie de ce jeune humaniste; nous l'avons suivi assez longtemps, n'est-il pas vrai, pour être fixé sur la saveur et le charme de sa conversation — Passons.
On raconte que certains chevaliers, un peu trop « chauvins » à leur manière, jugeaient qu'on insultait la Patrie, quand on dénaturait à plaisir « les beaux vocables de nostre parler.... •
La langue française, disait l'un d'eux, est comme une «damoiselle de honne maison, de haulte lignée, augustement apparentée, qu^il n'est pas permis à un noble chevalier de laisser traiter en fille d'auberge. »
L'idée est exagérée; mais n'est-elle pas belle et touchante!
Et volontiers nous dirions aussi, que notre langue est une grande, vieille et noble dame, à l'égard de laquelle on doit éprouver des sentiments de courtoisie et de respect chevaleresques.
Ne nous y trompons pas! La trivialité du langage, amène insensiblement la vulgarité de l'esprit, et l'abaissement des caractères.
Nous avons, par exemple, au bout de la plume le nom de tel avpcat général, comparant en Cour d'As-
sises un journaliste : « à une mégère forte en g... a qui sort le soir avec un faux nez, pour fourrager a dans les détritus ».
Notez que le journaliste était poursuivi pour injures et outrages 1
Voilà où Ton en arrive.