‹ Les enfants mal élevésChapitre 13 sur 125 · L'BNFANT MAL ÉLEVÉ : A L'AGE D'HOMME · texte numérisé non relu

L'BNFANT MAL ÉLEVÉ : A L'AGE D'HOMME

Incapable et dépensier; paresseux et ambitieux; libertin et sans cœur : tel est l'enfant mal élevé, devenu homme.

Les parents sont plus étrangers que jamais à sa vie : ils ne savent vraiment plus ce qu'il fait.

Le fils que nous étudions a l'air de préparer sa carrière en silence. Et le mystère dont il s'entoure, semble ménager des surprises à la famille, toujours de la dernière crédulité en pareil cas !

C'est une manière pratique de s'accorder quelques années de congé...

Les apparentes confidences, ou à vrai dire, les /nots calculés et les allusions étudiées qui échappent au jeune homme, relativement à ses intentions laborieuses, suffisent à convaincre les parents que la pension servie doit être maintenue, et même relevée, comme on dit aux Finances, afin de permettre à « l'enfant » de réaliser ses projets mirifiques.

6g LES ENFANTS MAL ELEVES

Craint-il, ou prévoit-il de la part du père une question curieuse...?

Il prendra les devants, en homme avisé qu'il est.

D'un ton discret et fort sage, (ainsi qu'il convient pour une chose sérieuse), pendant le repas, il demandera à son père un petit renseignement, une simple indication : « Ne connaissiez-vous pas, dans « le temps, un certain M. X... au Ministère de...? « Savez-vous au juste où hahite M. Z..., directeur de c la Compagnie ***? »

Et sans plus d'efforts d'imagination, il gagnera des mois de sursis.

À en croire les parents, la résolution escomptée est imminente : « Eh bien! l'avez-vous entendu? « s'exclamera la mère. Quand je vous le disais...! « Pour moi, j'ai toujours pensé que V enfant avait « son idée. Que voulez-vous! c'est un garçon qui a « son amour-propre, et qui ne veut rien dire tant « qu'il n'est pas certain du succès. Moi, je le com- « prends fort bien : à sa place, je ferais de même.*

Et ces mots : son idée.., son amour-propre..., sont exprimés avec un accent spécial, et détaillés avec des inflexions toutes particulières.

Que de choses dans ces nuances de la voix ! Confiance, vanité, illusion, ambition... : tout y est \

Ah ! « son idée », je la connais bien ! et depuis le premier jour de liberté goûtée, elle n'a point var/.u : il est résolu fermement à ne rien faire.

Voilà la surprise qu'il réserve!

En cela, il est inébranlable; et jamais conviction ne fut plus sincère, plus profonde, ni plus religieusement respectée.

Quant au pt>re, il attend toujours....

Il est bien convaincu que son fils « va se créer une position,» fût-ce par orgueil; et qu'au moins les grosses sommes dépensées, ne seront qu'un bon placement.

...L'enfant ne va pas chez un ingénieur, chez un magistrat ou chez un grand industriel, sans que les bons parents, dont l'aveuglement est phénoménal, ne se disent avec joie : « Il se ménage des relations, t il s'assure des protections : oh! il sait se faire € bien venir, il est charmant! Il choisira ; il fera t ce qu'il voudra....'»

Le malheurt c'est qu'il ne veut jamais...

Et comment ce garçon qui, au début de la vie, joui de toutes les satisfactions, de tout le bien-être imaginable, de toutes les libertés permises..., et même des autres, consentirait-il à échanger cette agréable sinécure contre un emploi régulier, une fonction fixe dans un bureau, ou dans une étude 1

Troquer, à vingt ans, l'indépendance du rentier contre les servitudes du labeur quotidien, n'a vraiment pour lui rien qui tente.

Il accepterait bien un poste rapportant beaucoup, et n'exigeant aucun travail...

Hélas t pareilles places ne sont jamais disponibles...

D'ailleurs, quelle position lui offre-t-on?

...Qu'un tout jeune homme consente à entrer dans une administration, comme surnuméraire, comme auxiliaire honorable, et non honoré... : il n'a pas lieu d'enetro mortifié. Mais, arrivé à un certain âge, il voudra une condition en rapport, et... qui rapporte.

Et les parents eux-mêmes, dans la crainte de coter leur fils au-dessous de la valeur qu'ils lui attribuent, non seulement ne contrediront point ce sentiment, mais s'empresseront de dire avec leur fils : « Autant ne rien faire du tout, d

Pour une fois, ils seront d'accord en famille,

t II choisira î » telle est la glorieuse et folle affîr* mation de nombre de parents, grisés de vanité, quand leur fils vient de passera grand'peine un examen, qui rend simplement possible une carrière enviée.

Est-il besoin de dire que ce fils, a toujours subi les épreuves avec « félicitations de ses juges »! ! Il l'a raconté à sa famille; et on le colporte après lui, et d'après lui.

ih\ les examinateurs ignoreront toujours combien ils ont interrogé de sujets hors ligne!

a Oui, il choisira! » rép^to fc-on devant le jeune

homme qui se le tient pour dit, et trouve qu'il serait par trop naïf de se gêner, ou de s'inquiéter en rien.

Eh bien! en parlant ainsi, on se trompe, et on le trompe.

îi-.Xia vérité est, qu'il lui faudrait beaucoup de persévérance et de résolution pour espérer un établisse- - ment convenable; la vérité est, qu'en dépit d'efforts constants, le succès demeure encore aléatoire, car le candidat le mieux doué et le plus énergique, a contre lui deux adversaires redoutables : la concur- \ rence légitime, et la faveur du népotisme.

Ainsi I le voilà autorisé, de par sa propre famille,

\ à rester dans un désœuvrement funeste, en attendant

; que la Fortune et la Chance viennent lui sourire !...

Cette attitude des parents est inspirée par l'orgueil

seul, et non par l'intérêt véritable du fils, à qui l'on

devrait rappeler, au contraire ce proverbe si vrai :

Qui ne fait rien, n'est pas loin de mal faire.

L'avenir prouvera la justesse formelle de cette prédiction,

A dix ans, on le menait aux féeries ; plus tard, naturellement, il s'est amusé dans les petits théâtres, les brasseries..., et ailleurs.

Il commence à être las de ces distractions baoales, repu de ces plaisirs monotones...

11 veut du nouveau.

Son rêve, maintenant, est d'avoir ses entrées dans les « coulisses. »

Beaucoup de ses amis y ont pénétré; et lui, reste encore au rang des profanes... Quelle humiliation t

Que faire?

Il va tâcher de «relancer,» quelque haut fonctionnaire, d'entrer en relation avec le médecin de service, de cultiver les artistes ou les journalistes qu'il a rencontrés dans les salons.

Qu'il soit admis au « foyer », et il sort du vulgaire, à n'en pas douter.

Il n'y causera pas sensation probablement ; mais après, ses anecdotes d'homme à bonnes fortunes, prendront du moins un certain caractère de vraisemblance.

Un soir, grâce à uns protection longtemps recneç--, chée, il voit s'entr'ouvrir la porte de ses rêves...

Désormais, à l'en croire, il comptera parmi ses « bons amis » le premier ténor, parce qu'il l'aura coudoyé lors de son entrée en scène ; et il se sentira autorisé à raconter tout bas, en confidence, les partie cularités biographiques de la diva, lues dans le journal-programme pendant l'entr'acie.

Pourquoi ?

Parce que, lui trouvant l'air gauche et niais, elift lui a ri au nez en passant, ou lui a décoché un traie mordant, un mot caustique.

Cela ne l'empêchera pas, demain, de poser ea triomphateur, en homme heureux devant ses amis,

de leur dire avec autant de suffisance que de

ïtenfion :

«A propos! connais-tu Éva...? »

— « Et toi ? »

— « Moi ? beaucoup î Encore hier je F ai vue dans les coulisses. »

— « Et que t'a-t-elle dit? »

— « Oh! deux mots seulement. »

Elle lui a parlé; c'est exact. Elle lui a dit deux mots, rien de plus vrai.

Mais lesquels...?

Il oublie d'ajouter qu'elle l'a traité de « petit nigaud» ou de « grand serin », parce qu'il lui barrait passage, ou qu'il lui débitait de sottes fadaises et

compliments ressassés.

Qu'importe! Elle lui a parlé...

£ 'jonc, le lendemain d'un si beau soir, il s'empressera* «l'aller faire une petite tournée de visites, pour servir à ses amis l'anecdote qui doit l'illustrera leurs veux.

Les naïfs s'y laisseront prendre, et le célébreront comme un garçon « laneé et calé ».

Le plus souvent, le lils bourgeois que nous mettons en scène, ne sera pas assez riche pour faire figure dans ce milieu cupide; et bientôt, il devra er la place aux vieux barbons protecteurs. ue va-t-il devenir ?

On le devine.

Il descendra de plusieurs degrés l'échelle <k plaisirs, dont le pied pose dans la fange.

an

Nous ne précisons pas davantage: le lect^urnous dispensera de compléter ce chapitre.

Nous n'en serons pas moins compris.

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