CHAPITRE PREMIER
I. — S'il y a tant d'enfants mal élevés, c'est parce qu'aujourd'hui, plus que jamais, on prétend remplacer Y éducation par Yinstruction ; confusion si funeste, si généralement commise, qu'il importe de la signaler avec quelque développement.
La cause originaire de nos- malheurs sociaux est i'ignorance, dit-on. D'accord! mais de quelle ignorance veut-on parler? Peut-on soutenir que l'instruction suffise à former l'enfant, à le moraliser, à le bien élever enfin?
Là est le problème.
Pour nous en rendre compte, nous ouvrons les manuels scolaires et nous lisons : « La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement. •
Nous prenons un autre livre : « Une île est une portion de terre entourée d'eau de tous côtés. »
Un autre : « Le gramme est le poids d'un centimètre cube d'eau distillée... »
Et vous voulez que l'enfant en conclue qu'il doit être respectueux, sincère, charitable, probe, moral, honnête homme en un mot!
Dès lors, si l'instruction n'apprend pas tout cela, il est de toute évidence qu'elle ne moralise pas par elle-même.
Comment, s'écrie Robert Spencer, comment l'orthographe, l'analyse logique, l'addition, sauraientelles seules, suggérer le respect de soi et celui des autres?
Mais une objection surgit.
« La conclusion n'est pas légitime, dira-t-on.Sans « doute, la grammaire ne forme pas le cœur; sans t doute, la table de Pythagore ne va point à l'âme « de l'enfant; sans doute les « leçons de choses » t n'éveillent guère la délicatesse des sentiments; • pourtant vous oubliez que l'instruction comprend t aussi l'étude des philosophes, et des penseurs. Il t serait curieux d'entendre plaider que les oeuvres « magistrales de ces grands maîtres sont impuissant tes à moraliser. »
Cette objection vaudra quelque chose, du jour où l'on i\4ra trouvé le moyen d'initier à la philosophie déjeunes enfants de 6, 7 ou 8 ans.
Si d'autre part, on se réserve de ne commencer
l'éducation qu'après l'épanouissement de l'intelligence, les mauvais instincts auront pris le dessus. Il ne sera plus temps alors ; on aura un adolescent vicieux.
Assurément, quelques privilégiés pourront , en suivant des cours supérieurs et grâce à un commerce quotidien avec les génies de la littérature, acquérir une moralité relative; mais c'est là l'exception.
D'ailleurs, pourquoi l'étude sérieuse et prolongée de ces œuvres est-elle salutaire, si ce n'est parce que toutes, à peu près, sont pénétrées d'un esprit religieux qui en fait autant de traités de morale? En tout cas, le peuple les ignore.
Il faut donc que ce soit l'enseignement lui-même en général, et surtout Y enseignemenipopulaire, qui forme journellement dès le bas âge le cœur de l'enfant.
Eh bien ! rien qu'avec Vinstruction, ce résultat ne sera jamais obtenu. Autre chose est nécessaire.
Il est manifeste, qu'en dépit de la raison et de la grammaire, on persiste à attribuer à Yinstruction, les effets salutaires qui découlent de Y éducation