‹ Les enfants mal élevésChapitre 121 sur 125 · SEULE · texte numérisé non relu

SEULE

Partout se renouvelle cette équivoque singulière!

On veut persuader aux parents, empressés d'accueillir cet expédient qui met une sourdine à leur conscience, qu'ils n'ont rien à surveiller, rien à cor riger; qu'ils sont en droit de se désintéresser de leur mission, et que s'il y a des réformes à poursuivre, il suffit, de s'en remettre à la Société.

Et, comme celle-ci n'est pas une entité extérieure j à nous tor,s, on se demande quelle peut être l'issue d'une pareille situation.

On devrait au contraire chercher à réveiller les esprits de cette léthargie morale où ils sommeillent.

On n'ignore pas ses devoirs : le courage fait défaut.

Il manque donc un enseignement fortifiant qui ne parle pas seulement à l'intelligence, mais au sentiment, à la volonté, au cœur; un enseignement qui relève, qui régénère, qui ose, à visage découvert, sans périphrases ni réticences, parler d'un Dieu rémunérateur ou vengeur et d'une âme responsable : l'éducation en un mot !

Alléguera-t-on que l'instruction moralise, par là même qu'elle développe les facultés?

A cela, nous répondrons que, développer la puissance intellectuelle d'un individu en le laissant privé de direction et de croyances, c'est multiplier le mal par lui-même.

Qu'un enfant aux mauvais instincts soit dépourvu d'instruction : son influence ne saurait s'étendre bien loin, elle ne dépassera pas le cercle d*5 sa mé^ diocrité.

Mais, cultivez cette intelligence de façon à en décupler les énergies, et négligez de la moraliser...

D'abord, elle s'éloignera des principes du sens commun les croyant indignes d'elle, précisément, parce qu'ils doivent être le partage de tous; elle ne

recherchera que le brillant paradoxe, le fin du lin, comme dit La Bruyère : le raisonnement bannira la raison.

Puis, profitant de l'expérience du passé, et transformant la science en auxiliaire inconscient, elle en arrivera par un perfectionnement funeste, à une sorte de barbarie civilisée, la pire de toutes.

Alors, au lieu d'un délinquant vulgaire, vous aurez un criminel de haute marque, qui défiera la Justice et tiendra en échec la Société.

II. — L'histoire nous apprend que, de tout temps, la formation de la jeunesse a été l'objet de la sollicitude des Législateurs et des Philosophes.

En Grèce, puis à Rome, l'éducation nationale est exclusive.

Il n'y a plus d'individus, mais un peuple qui absorbe les personnalités; plus de foyers pour ainsi dire, mais des places publiques.

Bientôt une ère nouvelle s'ouvre pour l'humanité ; un enseignement inconnu jusque-là commence...

11 a l'austérité de la discipline Spartiate, et la pureté d'une doctrine sublime.

En réalité, c'est seulement à dater de ce moment que V éducation apparaît dans le monde : du haut de la chaire, le prêtre enseigne la Foi et la Science. Il est tout ensemble, et le ministre de l'autel et le maître du néoDhyte.

Alors les lettrés étaient moins nombreux qu'aujourd'hui, soit; mais était-il sans utilité, ce pauvre ignorant qui se contentait de savoir mourir pour son Pays et pour sa Foi ?

Or, si excellente que soit la science, elle ne saurait tenir lieu de moralité et de croyances.

A notre époque, l'instruction publique s'attache d'abord à enseigner aux enfants leurs droits, c'està-dire ce qu'ils peuvent exiger des autres à leur profit.

Mais on ne parle point assez, à beaucoup près, de ce corrélatif nécessaire, le devoir; ou bien on s'en tient aux généralités fastidieuses et vaines.

Il en résulte que la jeunesse, apprenant comme suprême morale à se faire rendre justice, en arrive à constituer une société où l'ordre semble impossible ; où l'on ne voit plus qu'antagonisme de droits, choc d'opinions, rivalité d'intérêts: une espèce de concurrence vitale, un festin où chacun veut prendre part et refuse de payer son écot?

Nous corrigera-t-on, en disant qu'wne analogie manifeste permettra à 1 enfant d'apprendre ses devoirs, en étudiant ses droits?

Non certûfi! car la réciproque n'est nullement vraie.

La tendance naturelle à l'homme n'est-elle point égoïste ?

Ne préfère-t-on pas commander à obéir; abaisser les autres à s'humilier soi-même ?

Faut-il de grands mouvements oratoires et d'entraînantes périodes, pour persuader au créancier de se faire payer, à l'insulté d'exiger réparation, à celui qui a été attaqué, d'opposer une légitime défense ?

Ah ! n'hésitons pas à le reconnaître : l'instruction sans l'éducation, voilà bien l'origine certaine des aberrations et de l'insubordination de la jeunesse.

Aussi la France est-elle livrée à des révolutions périodiques... Aussi, les individus sont-ils en révolte permanente, l'inférieur contre son chef, le rus contre le père, le citoyen contre les gouvernanU, et souvent les gouvernants contre la Liberté !

Ceux qui soutiennent que c'est aux parents seuls, qu'incombe le soin de l'éducation, distincte de l'instruction, prouvent par là, qu'ils n'ont jamais vu de près les familles qui constituent la grande majorité du pays

Le père qui travaille, a-t-il donc jamais le temps ? A-t-il souvent la science et l'autorité voulues ?

Ce serait l'idéal.

Par malheur, il est aussi impossible à l'homme du peuple de donner à son foyer l'éducation, que d'y faiPo la classe ; car la direction morale est un fait

successif qui suppose une action quotidienne, une surveillance incessante.

Il faut, dans la plupart des cas, recourir à l'intervention de maîtres étrangers.

En second lieu, imposer à ces maîtres un programme d'instruction indépendant de toute éducation, ne révélant ni la raison des choses, ni la conséquence des faits ni leur cause ; un programme prétendu neutre enfin ; c'est concevoir le projet le moins sage qui se puisse imaginer : donner l'enseignement, à condition qu'il n'apprenne rien en quelque sorte !

Quoi ! le rapprochement de ces deux idées : enseignement et neutralité, n'étonne pas l'esprit, n'offusque pas la logique ?

Mais ces mots, selon l'énergique expression de Rousseau, hurlent de se trouver accouplés ! Car si enseignement signifie suggestion et direction des pensées, neutralité implique juste le contraire : le néant î

Disons mieux, la neutralité s'inscrit dans les programmes : en pratique, elle est impossible, matériellement impossible.

L'expérience l'a prouvé.

A-t-on seulement le moyen d'expliquer le « millésime » de Tannée présente sans remonter à l'ère chrétienne, sans même faire allusion à l'Enfant de la Crèche ?

Qu'on le veuille ou non, la foi d'un peuple est autant un fait social, qu'un sentiment.

Il n'est pas admissible, dit-on, de créer autant d'écoles qu'il y a de cultes et de systèmes, car alors il en faudrait fonder également pour les petits mahométans, les mormons et les quakers.

L'objection n'est qu'ingénieuse.

Oui, il serait absurde de construire des écoles pour quelques mormons, quelques boudhistes ou confucéistes, mais la question est de savoir si en France, le Catholicisme est, comme les religions et sectes précitées, une quantité négligeable, ou au contraire une partie très notable de la nation.

Là est tout le différend.

En effet, au point de vue social, dès qu'un groupe d'individus ayant un intérêt commun constitue une catégorie « suffisante », l'État doit en tenir compte.

C'est ainsi que les ministres des principaux cultes professés en France, émargent seuls au budget, et non les imans ni les brahmanes. Or, rien que dans le département de la Seine, place-forte de la librepensée, 73.000 enfants suivent les écoles où l'instruction religieuse fait partie de l'enseignement. Estce là un chiffre insignifiant ?

De plus, quand on n'est point systématiqw , on est frappé des anomalies suivantes :

Il y a d'importantes sommes votées pour permettre à une douzaine de curieux d'apprendre au Collège de France les religions de la Tartarie et de la Mand-

chourie, le culte de Lao-Tseu et celui de Tao-Té- King... Il y a de même des crédits multiples pour l'instruction de ces enfants exceptionnels qui s'appellent: jeunes aveugles, mineurs délinquants, sourdsmuets... On croit juste de se rappeler, (et en cela on a mille fois raison), que, par 10.000 habitants se trouvent deux petits sourds-muets; et Ton méconnaît cependant qu'en dépit des laïcisations les plus actives, il y a dans les écoles catholiques près de deux millions d'enfants, pour renseignement desquels il n'est point inscrit un seul centime dans les budgets publics.

Néanmoins, leurs parents payent l'impôt comme les autres (1).

En équité, la subvention doit être proportionnelle au nombre des élèves des diverses écoles : le gouvernement Hollandais vient d'entrer dans cette voie. Les esprits indépendants reconnaîtront avec nous, que telle est la vraie solution du conflit qui divise notre pauvre pays.

C'est ainsi que, tout dogmatisme à part, réminent auteur de « la Liberté de Conscience » s'est élevé, au nom même de la philosophie, contre l'exclusivisme à l'école.

III. — Les plus graves autorités soutiennent que l'instruction, a elle seule, ouvre bien l'esprit, mais ne forme pas le cœur .

(1) Le budget de l'instruction publique dépasse 130 million! dot an

L'ÉDUCATION ET1 L1NMKUCTION 501

Analysons avec sang-froid cette thèse importante.

C'est d'abord M. Guerry qui, dans un travail complet, couronné par l'Académie, assure que les départements les plus instruits, sont ceux qui fournissent le plus de criminels.

Après lui, MM. Bigot de Morogues et d' Angeville appuient cette proposition.

Puis M. Quételet, académicien belge, consacre sa vie à démontrer « que l'instruction scolaire sans morale, — nous ne parlons absolument que de celle-là, — n'est qu'une facilité de plus de mal faire. »

A son tour un spécialiste, M. Fat/et, affirme qu'il n'y a aucune corrélation entre la criminalité et le défaut d'instruction.

C'est qu'en effet, selon l'expression de M. Caro dans son mémoire à l'Académie : « l'instruction ne « contient pas en soi la moralité : ce n'est qu'un « sens, qu'une faculté de plus, un instrument de « perte aussi bien que de salut. »

« Ce n'est pas l'instruction qui moralise, disait < M. Cousin, mais l'éducation, et surtout l'éducation c religieuse. L'instruction peut avoir ses dangers. »

Lorsqu'en 1843 M. Thiers, alors ministre de l'intérieur, voulut s'édifier sur la question qui nous occupe, il ne se contenta point d'affirmer, comme on le faisait récemment à la tribune : « que l'instruction diminuait certainement la criminalité ; » mais estimant utile, lui, d'étudier les choses avant d'en parler, il ouvrit une enquête minutieuse, et recueil-

lit l'avis compétent de l'administration des Pénitenciers.

Le directeur du bagne de Toulon écrivit : « Les incorrigibles ce sont les lettrés. >

Ceux des prisons de Clermont, de Loos, d'Embrun, de Limoges, du mont Saint-Michel, et d'autres encore, partagèrent ce sentiment.

Et d'après M. Mo r eau Christophe ; « Dans nos prisons, les plus effrontés coquins, sont ceux qui ont aiguisé dans les écoles leur intelligence... Les directeurs de prison, ajoute-t-il, sont à peu près unanimes pour l'attester : sans l'éducation, l'instruction n'est qu'une cause de ruine. »

Que de fois la police n'a-t-elle pas saisi chez des criminels fameux des travaux de médecine légale, des ouvrages spéciaux sur l'aliénation, l'infanticide, les poisons, ou encore des comptes-rendus judiciaires, trop descriptifs t annotés de la manière suivante : à rajeunir... ; truc usé ... ; innovation...; à combiner. . .

La vérité comme l'explique fort bien Portalis, c'est que l'instruction est un instrument utile ou déplorable, suivant l'usage qu'on en fait ; une machine bienfaisante ou malfaisante, selon l'expression de M. Cousin à l'Académie.

Et il en est ainsi de toutes choses !

Le même couteau qui sert à couper le ^ain des pauvres, peut devenir une arme homicide dans la main d'un meurtrier.

La plante vénéneuse, en grandissant ne se transformera pas en un fruit savoureux ; et l'anima) aux instincts farouches que rien n'a dompté, ne deviendra que plus dangereux en se fortifiant.

... Pour nous, ,nous persistons à croire que l'éducation est le grand moyen de régénération; qu'elle ne peut exister sans morale, et qu'il n'y a pas de vraie morale sans religion.

Nul n'est obligé d'être savant; tandis que chacun est tenu d'être honnête homme.

Je sais que plusieurs chercheront à travestir ces pensées.

C'est prêcher l'ignorance, dira-t-on, c'est appeler les ténèbres. ..

A ceux qui dénatureraient ainsi nos paroles, et qui prétendraient que nous sommes ennemis du savoir, nous répondrons : plus que personne, nous désirons voir diffuser l'enseignement et ses bienfaits précieux, mais nous démontrons que l'instruction, en l'absence de toute éducation, au lieu d'améliorer la jeunesse, menace de devenir une nouvelle cause de décadence, si l'on n'y prend garde sérieusement.

IV. — Voyez le tableau que présente la France, qui fait tant r/our l'instruction et si peu pour la moralisation !

Le fils du laboureur qui sait l'orthographe, veut entrer dans les Administrations, même dans les Ministères. Et, comme les chefs du personnel ne découragent jamais les candidats « recommandés », (alors même que la demande ne viendrait en rang uiile que pour le siècle suivant), le pauvre jeune homme, en attendant la réalisation de ses vœux, restera dans la ville où il compte trouver un emploi.

J'entends qu'il est libre de retourner aux champs paternels ; que les connaissances acquises, loin d'être défavorables, ne sauraient qu'aider à une exploitation intelligente...

Il s'en gardera bien t ce serait déchoir...

Et le plus souvent, le père même partagera les sentiments de son fils.

Assurément, d'un ingénieur, on peut faire un cantonnier, et d'un fontionnaire, un garçon de bureau. Oui, on peut descendre ; mais on ne le veut pas.

Notre jeune diplômé deviendra donc citadin, prendra les habitudes de la ville, se moralisera au théâtre, s'instruira au café, deviendra lecteur assidu du journal le plus avancé, c'est-à-dire de celui qui prêche le désordre. Et en effet 1 si les événements suivent leur cours naturel, il lui faudrait avoir la longue vie des patriarches, pour entrer candidat-aspirant-surnumêraire, comme on l'a appelé spirituellement.

Il attendra lonc.

Et l'idée révolutionnaire, partagée par des mil-

liers de déclassés ou de non déclassés, fera son chemin.

Nul doute, qu'avant même qu'il ait compris l'inanité de ses espérances ambitieuses, il ne s'élève quelque tempête sociale. Alors, convaincu qu'il fait œuvre de bon citoyen, en contribuant à renverser un ordre de choses qui ne permet pas à un homme de sa valeur de se produire, il versera le pétrole sur la France pour éclairer «l'Obscurantisme » !

Pendant ce temps, le pauvre père écrira à la frontière pour enrôler des moissonneurs mercenaires, parce que, faute de bras, ses foins se fanent sur pied, ou que le blé trop mûr s'égrène sur le sol ! Dans ce révolté cependant, dans ce fauteur de révolutions, il y avait un excellent cultivateur, un fils respectueux, qui, à son heure, aurait pu donner sa vie à la France, en réservant son âme à Dieu...

Voilà bien, au point de vue social, les conséquences inévitables du système : déclassement de* individus, convoitises inassouvies, audaces et désespoirs de l'homme déçu et découragé, amenant à courte échéance et d'une façon chronique des bouleversements, des ruines... et du sang !

Comment en serait-il autrement ? Le nombre des candidats n'est-il point décuplé, juste au moment où l'état de nos Finances oblige à réduire l'effectif des fonctionnaires ?

Où en arrive-t-on socialement parlant... ? On n'en sait rien : personne n'ose même se poser cette question redoutable.

Ainsi, d'après le Bulletin municipal Officiel de la

Préfecture de la Seine, pour cent quarante places, il y a plus de vingt-sept mille demandes (i).

Et alors que les âmes se gâtent sous ce régime délétère, les C07ys, eux aussi, se déforment tant, a dit M. Lagneau à l'Académie des sciences, que les conscrits incapables du service militaire, sont très spécialement des diplômés.

Tel est le résultat du surmenage intellectuel : une déviation physique et morale, un double rachitisme: mens insana, in corporeinsano.

Aux t brevetés » ajoutez les candidats évincés; et vous aurez une légion d'affamés en quête d'un gagne-pain quelconque, comme l'a prouvé également M. Dujardin-Beaumetz à l'Académie.

Le cercle des connaissances exigées est si vaste, qu'à peine l'élève a-t-il le temps d'en faire le tour, comme au pas de course, sans s'arrêter nulle part.

De nos jours le monument de l'instruction publique est tout en façade. Point de profondeur.

Puis, dans cette façade, on a percé tant d'ouvertures nouvelles pour multiplier les vues, que l'œuvre même n'a plus aucune solidité.

(1) Commis : 12 places par an ; 2821 candidats. — Octroi : 33 places ; 3220 candidats. — Mont -de-Piété : 17 vacances ; 4023 poi» tulants...

Au Temple de la science, recueilli et ordonné, on substitue une halle tumultueuse et confuse.

Dès que les parents, quelque modeste que soit leur condition, ont le moyen de payer les droits de brevet, ils n'ont qu'un rêve : faire subir à leur fils épreuves et concours.

Un examinateur se plaignait un jour de l'incroyable faiblesse d'un élève.

... Le candidat avait-il répondu que le favori de Tibère t c'était Jean » ; confondu Scarron avec Mascaron ; ou affirmé, comme nous l'avons entendu nous-même, que Florian était l'auteur des fables de La Fontaine...? Je ne sais.

Bref, un autre examinateur intervenant : « Revenez donc mon ami! dit-il, et ne vous troublez pas : D'où ètes-vous? — De Gholet, Monsieur. — Très bien! Est-ce un beau pays? — Oh! bien joli, Monsieur! — Que fait votre père? — De la toile, Monsieur, surtout des mouchoirs; nous en expédions partout, même en Amérique, ourlés ou pas ourlés, par douze ou par vingt-quatre... — De mieux en mieux ! »

Et se tournant vers ses collègues, le professeur ajouta : « Vous voyez, Messieurs, que quand on demande à ce jeune homme des choses qu'il sait, il s'en tire fort bien. Pour vous, mon ami, retournez à ChoTet, faites de la toile... et mes compliments à Monsieur votre père. »

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