IL FAUT QUE JEUNESSE
Le père, qui sait être aussi dénué d'autorité que la dière, et qui dispose en moins de la corde sentimentale, juge inutile d'intervenir.
Il n'a plus, à cette heure, qu'un vrai souci, qu'une seule crainte : « Mon fib nous cache-t-il des dettes, gu il faudra payer pour l'honneur du nom? »
Cependant, il lui reste une petite lueur d'espoir.
« Le salut ne pourrait-il pas venir de la satiété
|« des plaisirs...? L'enfant a tant vécu, qu'il doit
l« commencer à être lassé, repu, dégoûté. Et puis!
« comme dit J.-J. Rousseau, pour faire des sages, il
«r faut d'abord faire des polissons 4... »
Eh bien ! n'est-il pas mûr pour la sagesse, lui?
Ses mœurs sont déplorables; sa jeunesse est flétrie; il méprise le foyer qui l'a abrité, le sang dont il est né ; il est incapable, dépensier, souillé, complet, en tin ! Allons! à l'œuvre, habiles gens, qui estimez que le meilleur moyen d'avoir une tige droite,
4, Rousseau ose même ajouter cette réflexion : « On commençait par apprendre aux Spartiates a dérober leur dîner : étaient-ils pour cela grossie* j étant grands? » — Doit-on s'étonne* , dès lors, qu'il ait pris lui-même, pendant sa jeunesse, l'habitude « de voler» ? Confesgions, pp, 42, 21, 45, 46, 48, 50
consiste à la grefler de travers! Allons! montret votre science d'éducateurs !
L'épreuve n'est pas sans intérêt, j'imagine!
Le polisson, vous l'avez.
Faites-nous voir maintenant le sage!
Nous attendons
Nous attendrons assez, je suppose, pour avoir 1 loisir de rappeler, avec Voltaire, que l'auteur de 1 thèse précitée n'a su réaliser que la moitié de son programme : il est reste vicieux.
Yoilàqui infirme quelque peu, ce semble, l'autorité du conseil.
Le mode d'éducation préconisé par Rousseau donnera-t-il des sages?
Nous en doutons fort.
Des polissons.. 9
Tenez-le pour certain !
L'infortuné père, bientôt désabusé, se plaint et s'indigne drêlre l'auteur d'un fils qui fait son malheur, et menace de devenir sa honte.
Ce qui nous étonne, c'est son étonnement!
Sans doute, il n'a pas placé sous les yeux de son fils la page audacieuse de Rousseau. Pourtant, il lui faudrait avouer, si on l'interrogeait, qu'il en tolèrep la doctrine , quant aux moeurs du moins ; et que lefn seul tort de Jean-Jacques, est d'avoir exprimé crû-!01
lent, ce que « le monde i, et lui, admettent à mots ouverts.
Or, peu mporte la différence des formules, du îoment qu'elles suggèrent les mêmes écarts et les îêmes compromissions?
N'exagérons rien. Voyons les choses sans préjugé, ms parti pris ; mais aussi sans sacrifier lâchement
morale à- un respect humain misérable.
...Ce père, n'est-ce pas, partage l'opinion accomjipjiante du monde : « Il faut que jeunesse se Ifflif ; » il accepte en principe cette doctrine facile. Jjïh bien ! des parents qui ont ces idées, qui les ^priment ou seulement les laissent soupçonner, jnt à peu près sûrs d'avoir des fils mal élevés. Ils I ueilleront ce qu'ils ont semé.
I Jn effet, si leur fils n'est pas « rïngé » , du moins
t-il logique dans sa conduite ; et c'est lui qu'on
t presque tenté de plaindre, d'avoir été si mal
nge.
Car enfin ! puisqu'il est juste de féliciter les parents
la bonne éducation donnée à leurs enfants : il est
n moins équitable de reconnaître, que des prin-
>es faux, doivent produire de mauvais résultats.
Et savez-vous l'argument réputé péromptoire, -rière lequel s'abritent nombre de pères qui se )ieni fort judicieux?
L'accord des volontés dans la défaillance, Ta quiescement respectif...
Étrange justification en vérité î
Est-ce que la complicité n'est point également un accord ?
Une faute partagée n'en reste-t-elle pas moin' une faute?
Et si le consentement suffisait à autoriser le ma I il devrait donc légitimer de même les plus coupa-v blés entreprises contre l'honneur des époux ! légi# Eimer aussi les attentats les plus odieux contre les chastetés familiales! à
Qu'en grammaire, deux négations valent une affirmation : c'est très juste. Mais, en morale, deux£jf*an ; ' quements ne sauraient équivaloir à une choserlper^ mise. Osons le dire 4. raq*ej j
tu
Avec des théories semblables, le père est logique, lui aussi, alors qu'il donne généreusement de l'argent à son fils pour que, semble-t-il, la crise dur* vioins longtemps, et ruine au plus vite|cette jeunessfj si courte, même quand elle est longue î
Qu'il soit content ! le succès est complet : la jeu nesse de ce malheureux enfant est bien passée
Regardez-le, plutôt.... !
Épuisé, ôlêmi, étiolé, décrépit avant l'âge, cour sier fourbu avant d'entrer dans la carrière, vieil
4. Dans Tordre social aussi bien qu'au regard de la famille, o W pourrait- tirer de curieuses déductions de la constatation de cette h de nature : la presque complète égalité numérique entre lea gai ;on» et les filles-
iard à Wngt-cinq ans, tel est le plus souvent ce fils qui s'est « amusé ».
Ah! saura-t-on jamais combien de Jeunes gens auraient eu à cœur de sauvegarder leur intégrité morale, s'ils ne s'étaient sentis comme autorisés d'avance dans leurs erreurs, par l'imprudente et coupable condescendance de parents, qui, méconnaissant l'austérité et la grandeur de leur mission, tenant cette entreprise... délicate : faire un honnête aomme, sans lui demander d'honnêtes mœurs.
Mais j'entends l'objection : t Quoi ! des parents se montreraient assez oublieux de leurs devoirs fk pour encourager l'inconduite de leur fils ? Ce serait pure folie! l'hypothèse est invraisemblable. i D'ailleurs, ne peut-on pas s'amuser avec convei nance ? N'est-il pas des récréations saines, légii times, utiles même ? »
Rien de plus vrai : toutefois, on joue là sur les nots, et l'on fuit la discussion par une simple équivoque qu'il faut signaler sans tarder.
Certes ! ce n'est ni à la chasse, ni à l'escrime, ni iux beaux-arts, ni aux voyages, qu'on fait la moin- Ire allusion, quand on parle du jeune homme qui :< s'amuse un peu i ; lisez: qui « jette la gourme du ;œur ».
Levons l'étiquette pour constater ce qu'elle cou- /re; et parlons sérieusement.
La question en vaut la peine.
Ayons le courage de regarder en iace une situa-
tion, que de fort honnêtes gens évitent de définir jamais, dans la crainte de voir clair...
On aurait honte en effet, et la concience parler? un langage sévère, si, dissipant le nuage, « défonçant » le mot pour voir l'idée, on s'avouait à soimême ce que, par calcul autant que par pudeur, où feint de ne point comprendre.
Bannissons donc une pruderie qui n'est pas de mise ici, et analysons ce que contient ce verbe simple, aimable, naïf et... perfide : s'amuser.
Or, s'amuser, au sens spécial, mais très détermine^ qui nous occupe, c'est nécessairement être l'auteury ou le complice d'une de ces graves offenses à la1 Morale :
La Séduction;
L'Adultère;
La Pr ; ou pis encore!
Qu'on se récrie... Soitî
Mais l'aflirmation n'en est-elle pas moins vraie dans toute sa rigueur ?
(Nous ne parlons ici qu'à ceux, dont l'esprit est assez élevé, assez sincère et assez large, pour ne point nier une vérité, si importune soit-elle.)
N'en doutons pas ! Élever ses enfants, les laisser*1 grandir sous Pempire de cet axiome aussi dangereux que populaire, à savoir : « qu'il faut que jeunesse se passe, » c'est très positivement admettre, au moins, l'une des éventualités de la proposition précédente 4. av
4. Les pères comprendront ce que voile ce mot : au moin*. .-- /
Qui dira le nombre de marchés infâmes, de dra mes terribles, (suicides, vengeances, infanticides, commis par des mères désespérées et trahies), dra mes abjects ou sanglants, que cache maintes foi l'expression que nous décomposons ici.
fe. Et quand la malheureuse victime, abandonnée par son < .rnplice, conspuée par la société, épuisée par la souffrance, pourchassée par la justice, viendra, la honte au front, dans nos prétoires d'Assises, rendre compte de ses actes devant douze Messieurs, 'qui assistent aux débats comme à une représentation théâtrale,) le premier témoin à charge que vous verrez apparaître à la barre, ce sera, dans bien des cas, un jeune fils de famille, qui a trouvé i ^musant » et commode, ce rôle criminel et lâche &* Don Juan irresponsable !
Et pourquoi se gênerai t-il...? Est-ce que la loi ne l'amnistie pas..? Est-ce quela société nel'excusepas..? ù n?a pas soustrait une montre, somme toute : il n'a volé que l'honneur...! Et en quittant l'audience, vous te" surprendrez lançant une œillade de Lovelace vainqueur, au public féminin pressé sur les bancs.
Après cela, comptons donc sur le Monde et sur la Législation pour moraliser nos fils !
Certaines lois, dit Mme de Staël, sont bien l'œuvre exclusive du sexe fort, préoccupé de ses faiblesses probables.
Observons la conduite du jeune homme ; et nous verrons que, lui non plus, ne se méprend pas sur
It LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS /
la portée, ni sur la signification de ce triste adage.
Nous savons des gens qui se contentent de l'honnêteté selon le Code, et qui seraient « désolés d'avoir de petits saints pour fils ».
Mais qu'ils se rassurent! car il est vraisemblable qu'au lieu de « petits saints » ils auront, selon leur propre expression, de « méchants diables » transformant le logis paternel « en un véritable enfer ! »
D'ailleurs, ces pages sont publiées pourlesparents, qui persistent à trouver que les bonnes mœurs et la dignité de la vie, ne sont pas des « facteurs » négligeables.
L'honnêteté, n'est pas seulement la probité.
Horace a bien établi cette distinction entre la justice réclamée par la Conscience, et celle admi par la Société qui, elle, ne peut demander que,^ ter le gibet :
« Non pasces in cruce corvos. »
Il y a de grands coupables qui n'ont jamais ew maille à partir avec les gendarmes ; et l'honnête homme moral, diffère singulièrement de l'honnèta homme légal. Que de turpitudes, de hontes et de crimes, échappent à Faction des juges!
En résumé :
Détourner une épouse de ses devoirs ;
Corrompre par la séduction une âme naïve qu'on surprend ;
Ou rechercher les faveurs d'une créature vénale.... qu'on ne surprend plus; voilà ce qu'on trouve sons
PORTRAITS D'ENFANTS MAL ÉLEVÉS ftt
le proverbe quand on déchire le voile décent et menteur qui l'enveloppe, et qu'on ne se paye point d'une formule, eût-elle cours habituel et presque forcé dans les salons.
— Pardon... ! ce langage est brutal, très brutal; mais la chose elle-même l'est bien davantage, on en conviendra.
Or, présenter comme fort acceptables des actes blâmables assurément, est mille fois plus grave que de commettre un méfait, en s' avouant en faute : car c'est abolir la Conscience même chez le jeune homme.
Permis aux libertins de trouver ces actions légitimes, et de les exalter sous îe nom charmant et
gracieux de « bonnes fortunes », (l'ad compris,
évidemment); libre à eux d'y voir pour leur fils l'unique moyen de se « déniaiser », comme ils disent; mais, qu'ils ne cherchent point a apitoyer sur leur sort, quand ce fils, victime de ces théories complaisantes, les aura mises en pratique en vertu d'une logique implacable.
Quoi! à vingt ans, il se ferait violence pour n'obéir pas aux entraînements qui ne l'attirent que trop déjà, simplement pour avoir le plaisir d'être classé parmi les niais et les sots !
Ne voyez-vous pas, au contraire, que de semblables axiomes lui font de l'inconduite comme un devoir envers lui-même ?
Ne voyez-vous pas qu'on l'incite au mal, en ayant recours au plus puissant des stimulants : l'amour-propreî à tel point qu'on lo verra, ce jeune homme, se livrer au dévergondage, plus encore par
vanité que par passion, et même se targuer de vilenies et d'abaissements imaginaires... ?
Ah ! c'est ici qu'on peut rappeler en toute vérité ce mot orofond de M. Pailleron : t Quand il dit du mal de lui..., il se vante ! »
Et en pareil cas, le fils serait le vrai, le grand coupable?
Non pasl qu'on remonte plus haut...
Et si l'enfant, s' abaissant peu à peu jusqu'au vice, devient enfin le châtiment de ce père dont il devrait être l'honneur, ne sera-ce pas justice, après tout?
Enfin, en dévoilant les laideurs morales que cachent ces formules, qu'il est d'usage d'admettre avec bonhomie et de répéter avec docilité, on fait œuvre d'équité à l'égard de ceux-là que le viveur prend en pitié, et poursuit de sarcasmes grossiers , parce qu'ils ont écouté les conseils de la raison et la voix de la conscience, plutôt que les sollicitations de l'instinct.
Peut-être alors les trouvera-t-on moins ridicules d'avoir su se respecter > et respecter.
Ah! je sais bien que les tentations sont nombreuses, terribles parfois pour plusieurs! que la passion est aussi forte que notre nature est faible, et que les plus sages avis courent grand risque d'être souvent méconnus...
Raison de plus, pour qu'on ne provoque point les erreurs de son fils, en les acceptant en principe d' un~ cœur léger t
Quel effort veut-on que tente le jeune homme pour résister aux assauts qu'on lui a laissé entrevoir comme irrésistibles, inéluctables : il faut que jeunesse...
A quoi bon combattre, si la défaite est au bout...?
Les parents semblent si bien s'attendre à une vie désordonnée de la part de l'héritier de leur nom, qu'en vérité ce dernier ne saurait se faire grand scrupule de s'y livrer. « C'est admis ! pense-t-il ; t il paraît que c'est dans le programme... » Dès son enfance, il entend dire qu'il est voué fatalement à une défaillance prochaine.
Et, à quel moment germe cette conviction chez l'enfant?
* Le jour où il s'aperçoit que ses parents n'essayent même pas de le sauvegarder.
Àlléguera-l-on que la morale, plus sévère que la société, demande une vertu impossible, et que « tous les jeunes gens se ressemblent »?
Ce serait avouer n'avoir jamais pénétré dans certains foyers, où l'on préfère les satisfactions de l'honneur à des plaisirs décevants, quelquefois dégradants, et où l'on apprend à trouver le bonheur dans la dignité de la vie : ce qui n'interdit certes poHnt ni les rires sonores, ni les ébats joyeux, ni les charmants épanouissements d'une gaieté sans remords
Oui ! tous ceux, qui, élevés dans les regrettables doctrines que nous signalons, vont au devant d'en-
traînements aussi prévus que certains, doivent se ressembler : c'est incontestable!
A force de boire, on perd la raison; de même, à force d'enivrer les sens, on rend la passion fatale.
Elle n'est pas fatale, elle le devient..
Aussi, la responsabilité vr aie, résiàe-t-elle dans les actes qui préparent sûrement les affolements de ces deux ivresses.
Eh quoi ! un jeune homme se grise l'esprit et le cœur de lectures passionnées et de romans obscènes... ; il passe le jour en compagnie d'amis tarés; le soir, dans d'infimes brasseries, il s'attable en face d'impudentes Phrynés de bas étage, à qui il conte des douceurs, le naïf! pendant qu'elles lui servent des amers sophistiqués ou des liqueurs capiteuses... et l'on est surpris que la tête lui tourne sous l'empire d'un vertige alors irrésistible... !
Comme si une atmosphère vicieuse n'empoisonnait pas aussi bien qu'un air vicié !
Autant s'étonner que le feu brûle, et que la
boue salisse!
Mais s'il y en a beaucoup ainsi, n'est-ce pas précisément parce que nombre de parents ont renoncé trop tôt à rien faire ; ou que, par négligence, ils ont pris leur parti de ce «désagrément», sans chercher à prémunir l'enfant contre la fièvre des passions?
Or, retrancher de l'éducation la morale, c'est la transformer en « dressage ».