‹ Les enfants mal élevésChapitre 16 sur 125 · L'ENFANT MAL ÉLEVÉ : « FAIT UNE FIN · texte numérisé non relu

L'ENFANT MAL ÉLEVÉ : « FAIT UNE FIN

Le jeune homme marche vers sa grande majorité; et les parents, qui n'ont su faire de leur enfant ni un vrai fils, ni un médiocre employé, vont, quittant une illusion pour en prendre une autre, découvrir qu'il y a en lui l'étoffe d'un bon époux, d'un père prudent et sage.

A leurs yeux, le seul moyen de tirer ce fils de l'ornière où il s'enlize, c'est de l'établir dans un foyer sien, qui remplacera celui de la famille, depuis longtemps converti en auberge vulgaire.

Une fois cette idée en tête, la mère va suDir les transformations les plus curieuses...

Elle oubliera qu'elle a donné le jour à un ingrat, cause de bien des larmes ! elle se persuadera qu'il a toujours été un sujet exemplaire, un modèle de bonne conduite, et qu'en tout cas, les autres ont encore été pires que lui

Elle se ie redira tant, qu'elle finira par le croire vraiment !

Elle prônera les goûts rangés de son fils, parce

qu'il vient manger à l'heure des repaâ, et rentre gé* néralement se coucher chaque soir, ou plutôt chaque nuit.

Elle ne rencontrera pas une amie dans le monde, sans faire l'éloge du jeune homme, de ses nobles sentiments et de sa délicatesse...

Et il lui arrivera souvent de laisser échapper cette réflexion, tantôt voulue, tantôt inconsciente: « Ah! la femme qu'il choisira aura de la chance ! »

Le fait est qu'il doit en être ainsi... : il a été si bon fils ! Cela n'empêchera pas la pauvre femme de répéter à tout venant, qu'il a un c cœur d'or », et a un culte pour sa mère ».

C'est le fils qui serait étonné, s'il savait les dithyrambes qu'il inspire, et les enthousiasmes dont il est l'objet!

A leur tour, les bienveillantes visiteuses qui ne connaissent pas le jeune homme, (car il fuyait l'entourage de la famille durant « la vie de polichinelle » qu'il menait), répéteront, sur la foi de l'amie qui se ment à elle-même : « M™ *** est bien heureuse d'avoir « un fils comme cela ! On dit qu'il est parfait, que « c'est une perle.. J »

Nous sommes en pleine comédie ! comédie d'autant plus piquante, que les personnages jouent leui rôle sans eu avoir conscience.

Alors se formera autour de la tête de notre héros une admirable auréole... Il aura toutes les vertus, toutes les séductions 1

Après coup, les parents ingénieux donneront l'explication du rébus de sa vie, le mot de l'énigme , en interprétant favorablement sa conduite passée; en supposant un sens, une intention réfléchie aux incidents... et aux accidents de sa jeunesse.

Il fuyait sa famille? — Non pas! il s'isolait pour mieux travailler... — Il n'était pointparesseux : il se ménageait... — L'entêtement, est devenu virilité et résolution; le dégoût se nomme le calme; la fausse gravité, née d'une certaine lassitude, s'appelle le sérieux..'.

Et ainsi de suite!

La vérité, la voici :

On veut le marier; lisez : s'en débarrasser au plus tôt; le nouveau foyer devant être un refuge moral, et aussi une manière de maison de santé.

Enfin, les voies sont préparées : il n'y a plus qu'à entrer en campagne.

Que recherche- t-on?

Oh! rien que de facile à trouver...

On n'est point exigeant, ni difficile, croyez-le!

Tout simplement, on demande une jeune fille : pure comme un ange, douce comme un agneau, aimable comme la vertu, intelligente, distinguée, instruite,... afin de permettre à ce viveur, qui n'est même plus joyeux, de « faire une fin II! »

Il faut toutes ces qualités; on n'en saurait rien rabattre.

Ajoutez qu'on tient essentiellement à ce qu'elle soit pieuse.

Le futur époux lui-même y attache le plus grand prix.

Lui, ne pourrait peut-être pas savoir s'il croit à Dieu ou au diable; mais néanmoins il n'aurait pas la sécurité voulue, la quiétude dont il entend jouir y si la fiancée n'offrait, outre sa délicatesse naturelle zi la dignité de son éducation, cette suprême garantie des croyances, qui font la femme dévouée, l'épouse austère et pure

Notez que ces singuliers parents , qui ont laissé entendre à leur fils qu'il était des accommodements avec la morale, (on sait lesquels), et des compromis avec l'honneur, n'accepteraient pas que leur bru se permît un seul mot inconsidéré, un simple regard curieux,

Ils sont farouches sur ce chapitre ! d'une pruderie intraitable 1

Donc, le joli personnage qui porte leur nom, devra être Y alpha et Y oméga de la jeune épouse : elle doit tout faire pour lui — ne voir que lui — ne vivre que pour lui...

Certes ! le mariage a pour les époux des résultats bien différents...

Au point de vue de la femme, c'est un commencement ; au regard du mari, une fin!

L'expression est charmante et flatteuse...

Ainsi! elle va s'éloigner du toit paternel, quitter son nom, se donner un maître que les lois arment jusqu'au despotisme, afin d'avoir l'honneur de devenir la compagne de ce gandin qui daigne abandonner sa vie d'aventures, pour venir offrir à l'âme toute neuve de sa fiancée, un cœur d'occasion et une jeunesse fanée...!

Pauvre jeune fille !

Ah! si elle soupçonnait combien on la trompe, combien on exploite indignement sa candeur naïve et son aveugle confiance !

On dresse des pièges à sa tendresse, on vole son amour, on surprend son consentement, on lui ment de mille manières!

Quand elle comprendra la vérité, quand elle verra clair enfin : il sera trop tard....

Et tout se passe sans le moindre scrupule, sans l'ombre d'hésitation.

L'abus de confiance est la règle. N'est-il pas convenu en effet, entre les gens d'âge et d'expérience, que la fiancée ne doit même pas se douter du sort qui l'attend...? N'est-il pas entendu que la condition morale de l'époux lui est rigoureusement cachée...? N'est-il pas admis par l'usage, que, sur les deux volontés Constituant chaque union, l'une peut être surprise, sans vicier le contrat,..?

Lu, a le droit de tout faire; Elle, le devoir strict de tout ignorer.

No;i.f en France, la jeune fille en vérité ne 3$ marie pas.

On la marie.

Étrange morale du monde, qui prêche aux hommes « d'être galants chevaliers », et qui les autorise à manquer à la plus simple loyauté 1

C'est le couronnement de l'éducation mal commencée: l'œuvre est complète.

... On ne peut pas mieux élever les garçons, prétend-on?

Eh bien! s'il en était ainsi, on en arriverait à se demander au nom de la bonne foi la plus vulgaire : n pourrait-on pas tromper un peu moins les jeunei Elles...?

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