‹ Les enfants mal élevésChapitre 29 sur 125 · XII. LES PARENTS TIMIDES. LES MONOLOGUES · texte numérisé non relu

XII. LES PARENTS TIMIDES. LES MONOLOGUES

Il est des parents, timides par nature, désireux de bien diriger leurs enfants, mais n'osant pas s'imposer.

Les uns par mollesse, d'autres par bonté d'âme, biaisent toujours, dans la crainte de se heurter à un refus, qu'ils se sentent incapables de combattre ouvertement.

Ils se reconnaissent à l'habitude des monologues.

Trop ^résolus pour commander d'une iaçon claire, ou pour s ^adresser nommément à l'enfant; trop timorés pour affirmer leur volonté, ils se mettent à parler tout haut, en donnant à leurs réflexions la forme

d'une vraie conférence et les développements d'un

cours sur la matière

A vrai dire, c'est à eux-mêmes qu'ils s'adressent, à défaut de public, cumulant ainsi les fonctions d'orateur et d'auditeur.

L'enfant commet je suppose une maladresse... Au lieu de l'interpeller sans détours, on se livre à i'aparté suivant :

« Oh! que cet enfant est désespérant, en vérité

« On a beau l'avertir, c'est comme si Von chantait!

« Demandez-lui une chose quelconque ; vous croyez

« qu'il va se déranger en rien ? Il n'y a point de

« danger ! Il restera là une heure entière sans

« broncher... Je vous assure qu'il le fait exprès...!

c II suffît qu'on lui donne un ordre pour qu'il ait

il juste l'idée contraire... Il n'y en a pas deux de

« son espèce; c'est à faire perdre patience à un

c ange! »

Pendant ce temps, le petit insubordonné devinant à merveille qu'on a peur de lui parler directement, se retranche dans un silence et dans une indifférence qui lui donnent une grande force : celle delà passivité à l'encontre des impatiences paternelles. Il y a mieux î Ce sang-froid, qui est dans le cas une sorte de vengeance et une manière de provocation, laisse le Leau rôle à l'enfant.

Car si les parents sont verbeux, enfiévrés; lui, est muet et calme.

PETITS PROCÉDÉS D'ÉDUCATION DOMESTIQUE lit

Il sait, à n'en point douter, que tout ce bruit, toute cette argumentation cesseront quand on sera fatigué , et que, personnellement, il n'a aucune sanction à redouter : verba et voces

La conséquence ae ce calme factice, sera d'abord d'irriter les parents, de les jeter hors d'eux-mêmes, en leur démontrant jusqu'à l'évidence, l'inanité complète de leurs reproches.

Peu à peu leur émotion grandira, s'échauffera à tel point, que, par un renversement singulier des rôles, ce seront les parents bernés qui paraîtront intempérants et rageurs ! !

...A ce moment.il n'est pas de riposte de l'enfant, ni d'insolence, qui semble aussi exaspérante que son mutisme.

Non, il ne se défend pas!

Il méprise souverainement ces accusations qu'il feint de ne point entendre.

a Va, mon bonhomme ! a l'air de dire cet impasc sible enfant à son père courroucé ; crie, sermonne, « gourmande, fais tapage f ridiculise-toi à ton aise...! «Tout cela ne servira qu'à te diminuer davantage « en prouvant ta faiblesse, et à proclamer d'autant « mieux mon indépendance... C'est par-dessus ma t tète que tu vises, et que tu frappes... *

Et les parents outrés, continueront tout haut :

« Vous croyez que rien lui fait? Oh! il se rit de ce t gw'oN peut lui dire! Vous verrez s'il en tient « compte Comprend-on ce plaisir de vexer les

c gens sans motif ', rien que pour leur être désagrèa,' t ble...! Il est donc très amusant d'entendre du t matin av soir crier après soi ? »

Et ce mot prud'hommesque échappera peut-être à quelqu'un : « Certes ! les parents qui n'ont point d'enfants sont bien heureux 1 »

On remarque l'emploi constant des formules impersonnelles, caractéristique certaine des âmes faibles, que le je et le toi épouvantent.

Voulant se mettre enjeu le moins possible, ils remplacent je par on ; et ils évitent de parler à la seconde personne, comme dit la grammaire, dans la crainte de susciter un combat singulier.

On, selon l'expression de Voltaire, est un personnage aux larges épaules qui, sans protester, endosse les responsabilités dont les peureux veulent se dé charger.

Bref : je, c'est le chef de la famille ; on, ce son les voisins qu'on appelle à son secours...

En face de parents semblables, l'enfant se sent tellement fort, qu'il pourra même se montrer généreux à leur égard, et leur demander avec bonhomie et intérêt, ce qui les fait « se monter ainsi ».

La note de sa voix sera celle d'une sincère condoléance, alors qu'au fond, il se moque d'eux...

décemment.

Point (le doute !

Le père, qui n'a pas l'énergie de prendre d'une main calme, mais ferme et sûre, les rênes pour conduire; le père, qui se contente de parler « à la cantonade » , de formuler des généralités, dans l'espoir de suggérer ses volontés et d'insinuer ses propres sentiments, n'est pas un pilote qui dirige : c'est un voyageur sans boussole qui suit le courant et se laisse emporter à vau-l'eau.

Or, tel enfant qui, dans cette circonstance va faire la sourde-oreille, hésiterait souvent à se révolter s'il était mis en cause.

D'ailleurs, dût-il même s'insurger contre l'ordre intimé, ce serait encore un bien relatif.

Pourquoi?

Parce que, ainsi provoqué, le père, par une réaction naturelle des plus probables, ressaisirait virilement son autorité méconnue, et se montrerait d'autant plus tenace, d'autant plus absolu dans sa volonté, qu'il est plus irrésolu par nature.

L'observation prouve l'exactitude de cette thèse.

En effet, je ne sache personne de plus t entier » que les gens timides, quand, par hasard, ils se résolvent à prendre une décision.

Enchantés d'avoir osé dire un oui ou un non, ils s'attachent à leur idée jusqu'à l'obstination.

Ah 1 cela ne leur arrive pas souvent I et ils veulent jouir de leur victoire sur eux-mêmes, le plus longtemps possible. ^

: ^tricot

ito LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS

Dans Phypothèse des monologues, il n'y a point désobéissance, à proprement parler, puisqu on n'a rien commandé de positif : on s'est borné à des avis ou à des récriminations, s'adressant urbi et orbi.

C'est trop, et pas assez.

L'enfant ne s'y méprend point.

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