LE SENTIMENT EST-IL PRÉFÉRABLE A L'AUTORITÉ DANS L'ÉDUCATION
I. — Voilà un problème capital, à l'occasion duquel il a été écrit de gros volumes contradictoires.
C'est qu'il est peu de questions susceptibles de diviser davantage les esprits; d'autant plus, que Ton a le tort de ne point assez généraliser les idées, et de conclure prématurément, tout en étant d'accord sur ce principe : il faut de toute nécessité une direction à l'enfance.
Mais, quand et comment doit-elle s'exercer...?
Là est le point délicat.
Nous ne saurions mieux faire, pour mettre en lumière cette contradiction , que de présenter les
arguments que les adversaires font valoir à l'appui de leurs affirmations respectives.
Pour plus de clarté, imaginons donc les deux plaidoyers suivants:
1er PLAIDOYER. — l'éducation par le sentiment est préférable. — En effet, dit-on, obliger l'enfant à obéir parce que l'on est le plus fort ; le contraindre à se soumettre à la menace, c'est obtenir un résultat matériel, soit ! mais sans grande portée, pour qui voit les choses de près. Il y a là une violence physique imposée, voilà tout ; ce n'est pas une détermination voulue. Il est vaincu et non convaincu.... Trop faible pour résister, il cède en tant que contraint et forcé : c'est vrai ! il accomplit l'acte commandé parce qu'il ne peut pas faire autrement; il a l'air de se soumettre... Toutefois, en même temps peut-être, la révolte intérieure est complète, et il n'attend pour résister ouvertement que la force qui lui manque. Le corps marche, mais l'âme résiste ; le dos plie, mais la volonté contrariée se raidit, s'exaspère et s'indigne. Enfin, le caractère se concentre jusqu'à l'heure prochaine de l'émancipation, c'està-dire de l'explosion ! Rien n'est donc moins moral ni moins utile, (continue-t-on,) que cette discipline brutale qui agit sans explication, et qui ne prend nul souci de faire la lumière... Au contraire ! parlez au cœur et à la raison; persuadez que vos ordres sont justes; démontrez qu'ils sont sages en f>ut point.... ; et, au lieu d'une machine qui fonctionne sous la pression qui la meut, vous aurez une Intelligence qui comprendra vos ordres par la réflexion, une Raison qui en appréciera la justesse, une Volonté libre qui les exécutera bénévolement Dans ce cas, l'obéissance sera un acte moral, bien différent de la soumission ou de ia passivité inspirée par la crainte, qui ne permet, elle, ni raisonnement, ni choix judicieux...
2tt* PLAIDOYER. — l' autorité vaut mieux que le sentiment. — En effet, assure-t-ondans un second système, attendre que l'enfant soit assez grand pour apprécier la justesse de vos ordres et la sagesse de vos conseils, c'est vouloir commencer aie discipliner, quand ce résultat devrait être pleinement et définitivement obtenu. En un mot, c'est renoncer à jamais avoir d'autorité sur lui. Car enfin I révélez-nous par quels savants moyens vous le ferez obéir pendant les premières années de sa jeunesse, les plus difficiles de toutes! Parlerez-vous raison et morale à l'enfant de 2, 3, 4 ans ? ou bien le laisserez-vous s'élever à sa guise durant ces années décisives.... ? Lui céderez-vous toujours et quand même, précisément au moment capital où la discipline doit s'affirmer au foyer ? — Oui ! si l'on est conséquent avec soi-même, on devra lui permettre d'agir suivant son bon plaisir, puisque, de toute évidence, un baby ne peut ni discuter, ni juger les conseils donnés. Quelle aberration ! En vérité, peut-on bien espérer qu'après avoir pris des habitudes d'indépendance, en attendant que la raison lui vienne, l'enfant à 6, 8, 10 ans, aura la force et la volonté de violenter sa nature rebelle, de réformer et de refréner ses goûts par pure philosophie, ou uniquement par amour de la vertu ! S'il en était ainsi, ce serait aux parents de demander conseil à ce petit prodige de sagesse... — De grâce ! quand viendra donc l'instant propice pour commencer l'éducation ? Sera-ce à douze ans, à quinze ans? On se le demande... Et lorsque les questions seront indiscrètes, déplacées ou insolubles, quelle sorte d'explication fournira-t-on ? Cette fois-là, au lieu d'argumenter, on s'imposera, en abritant sa timidité derrière une réponse insuffisante ou incongrue ; mais on s'imposera , à peine qu£ l'interrogatoire ne prenne jamais fin et n'embarrasse de plus en plus. On résistera encore, c'est fatal 1 quand les prétentions seront irréalisables ou folles. Dès lors, n'aurait-on pas bien fait de commencer par la î
Donc, conclut-on, sans l'autorité, l'éducation première, la plus importante, est matériellement impossible ; et l'influence du raisonnement viendrait trop tard pour rectifier les idées faussées de l'enfant, *et surtout pour redresser sa conduite déviée.
II. — Nous venons d'exposer loyalement les théories en présence. Analysons-les.
Le problème est bien le suivant :
De ces deux modes généraux d'éducation, lequel doit-on préférer : la Douceur qui persuade, ou la Sévérité qui commande...? le Sentiment, ou Y Autorité... ?
S'il nous est permis de donner en toute liberté notre avis, nous n'hésiterons pas à dénoncer nos préférences formelles pour ce dernier régime ; et, résumant nos observations réitérées, nous dirons :
Le sentiment réussit quelquefois ; l'autorité bien