LES MENACES CONTINUELLES
« Mon ami, ne touche pas au feu, c'est dangec veux. »
Cinq minutes se passent...
a Je t'ai déjà dit de ne pas toucher au feu; si tu « continues, tu iras dans le coin. »
Après dix minutes... : <z Est-ce que tu n'as pas corn- « pris? Je t'ai défendu, à deux reprises, de jouer « avec le feu. La prochaine fois, je te mettrai à la « porte. »
L'enfant, accoutumé à entendre tout le jour des menaces vaines, ne fait pas la moindre attention à cette défense.
Au bout d'un quart d'heure on s'impatiente : • Ecoute.' H tu ne finis pas tout de suite, tun auras a pas de dessert. »
Une fois l'orage passé, l'enfant recommence à
désobéir avec le calme le plus parfait.
Depuis vingt minutes, la lutte est engagée... C'est intoléraDle !
— « Mon Dieu ! quel enfant insupportable ! cesse* « ras-tu enfin...? Voilà cent fois que je te dis la « même chose. C'est comme si je parlais à un « mur... Si tu as le malheur de loucher... seule- « ment du bout du doigt aux pincettes, tu ne sorti tiras pas. C'est exaspérant a la fin ! »
Le bambin, qui sait à merveille en pareil cas ce que parler... ne veut pas dire, ne tisonnera peut-être plus le feu ; mais, par instinct d'insubordination plutôt encore que par calcul, se mettra à jouer avec la pincette interdite, en la faisant grincer contre le marbre ou sonner contre les chenets.
Alors, la scène recommencera sur cause nouvelle, avec tous les développements précédents.
Enfin, on l'avertira gravement « quon va lui a.p- « pliquer un bon soufflet » pour sa ténacité provocante.
.... Au total, une heure de luttes, d'impatiences et de menaces, pour n'aboutir a rien absolument; car l'enfant ne va ni dans le coin, ni à la porte; à plus forte raison n'est-il point châtié!
Tout cela a été dit en manière d'habitude, sans ïd lention d'exécuter la menace
En échange, on lui fera un sermon interminable sur 6a désobéissance, et sur son entêtement...
Les récriminations, les reproches dureront si longtemps, que le petit coupable s'irritera de ces gron-
l'autorité et LA CORRECTION *61
deries éternelles ; et de leur côté, les parents useront en pure perte le peu qu'ils ont d'autorité, en devenant, « assommants et rabâcheurs ». (Ces expressions sont triviales ; mais elles n'ont pas d'équivalent.)
Bientôt, d'autres incidents se produiront et seront suivis de nouvelles désobéissances, et d'un discours plus long encore : il n'y aura jamais un instant de répit pour personne !
Ah ! si l'enfant ne devient pas enragé ou fou, c'est qu'il pense à tout autre chose quand on le sermonne.
Et plus tard on s'étonnera qu'il n'aime point
ce foyer d'exaspérante mémoire !
Oui, nous n'exagérons pas: il y a des parents qui pendant six ou huit ans redisent plusieurs fois par jour à leur fils qu'ils vont le corriger... Semblable au tic-tac régulier du moulin qui finit par endormir sans même qu'on en ait conscience, leur voix fait du bruit, mais se perd dans le vide.
Au lieu de menacer de punitions aussi nombreuses que banales ; au lieu d'être un censeur « à remontoir », un prêcheur perpétuel, mieux vaut mille fois
sévir TRÈS RAREMENT ET TRÈS SÉVÈREMENT.
L'avantage est double et incontestable.
En effet, en punissant sans faiblesse, dès le premier mouvement d'insubordination, on inspirera une crainte salutaire.
D'autre part cette crainte, efficace par là même qu'elle est fondée, suggérera la docilité, et dispen-
sera pour longtemps de recourir à aucune sano» tion; en sorte que l'enfant vivra habituellement en paix dans la famille, et il vous en saura gré au delà de ce que vous pouvez croire 1
...Pas plus que la fleur du lotus, l'amour filial ne s'épanouit dans les ondes agitées.
A l'encontre, la répression fréquente présente un double danger :
Elle est molle, parce que les grands châtiments ne sauraient être trop rapprochés sans de graves inconvénients. Et elle est répétée, parce qu'elle est insuffisante pour intimider.
Voilà pourquoi l'enfant qu'on réprimande à chaque instant, se moque des peines insignifiantes qu'on lui fait entrevoir.
« On n'en mourra pas, se dit-il en lui-même; il n'y t a pas de quoi s'émouvoir... *
Et il ne s'émeut point.
Il y a pis encore! Poussée dans ses derniers retranchements, une mère sort de son caractère, s'excite, s'anime pour se donner du courage, et annonce qu'il va y avoir une exécution dont on se souviendra „ t II y a longtemps qu'elle aurait dû se décider...! « il faut en finir une bonne fois... 1 »
P qu'administre-t-elle...? Le fouet...? (nous ne parlons que des jeunes enfants.)
Non pas î Elle se contente d'une chiquenaude ou d'une tape imperceptible, destinée, semble-t-il, à secouer la poussière ou à écarter une mouche importune.
Hélas ! semblable erreur est un réel désastre; car on a prouvé définitivement à l'enfant qu'il n'avait rien à redouter : il va devenir un tyran domestique, et souffrira autant que ses propres victimes.
Au contraire, l'enfant châtié justement, fût-ce avec rigueur, en voudra bien moins à ses parents, si, sa faute une fois payée, on le laisse enfin tranquille !
L'expérience le prouve.
Disons mieux : quand il a certainement tort, sa conscience le lui dit bien, croyez-le: il s'en rend compte à merveille et ne garde pas rancune, à condition, cela va de soi, qu'on n'ait point sévi d'une manière inconsidérée.
En résumé, rien ne semble plus profitable que Ja mise en pratique des principes suivants :
1° A la moindre résistance calculée, puniravec une vraie sévérité : là est le grand secret de V autorité ;
2° Par contre, récompenser, féliciter l'enfant, et lui accorder largement tendresses et caresses, aussitôt qu'il montre la moindre bonne volonté.
Il sera même habile d'exalter cette bonne volonté : notre fils y attachera l'importance que nous y donnerons nous-mêmes.
Enfin, en faisant semblant de le croire doué de telle vertu, qualité ou aptitude, on fera naître en lui l'idée et le désir de la conouérîr.
L OBEISSANCE MARCHANDEE
« Louis ! prends ton manteau. »
— « Maman, ce n'est pas la peine. »
La mère : « Regarde comme le temps se couvre! le vent est d'Ouest, le baromètre baisse : prendsle tout de même. »
— « Mais maman, je t'assure qu'il ne pleuvra pas. »
— « Jeudi, en allant chez ton oncle, tu n'avais « pas ton manteau : il a pluy et tu as été mouillé « jusqu'aux os. »
— « Oui, mais dimanche tu me Tas fait prendre « et jamais le temps n'a été si beau. »
Si la mère est résolue à se faire obéir, elle ajoutera nerveusement: « Sais-tu que tu me lasses avec « tes réflexions, Prends ton manteau; je le veux. »
Dès lors, à quoi bon le petit cours de météorologie de tout à l'heure, pour aboutir à un ordre final ?
Eh bien ! ce « marchandage » dans l'obéissance, est le vice capital de l'éducation sentimentale, système où l'on se livre, avec plus ou moins de succès, à une argumentation en règle en vue de convaincre, au lieu de commander.