ANALYSE OU RIRE
L'enfantillage du caractère correspond fréquemment à la grarité de l'esprit.
(M"»E. DB GlRARDIH.)
Définissons d'abord le rire.
Au point de vue physiologique, c'est : « une série t de petites expirations saccadées, plus ou moins
bruyantes, dépendant en grande partie des secoust ses du diaphragme, et accompagnées de contrac- « tions involontaires des muscles faciaux. j>
Le rire est spécial à l'homme.
Cette caractéristique est curieuse à signaler : seul, l'homme rit, parce qu'il jouit de certaines émotions dont il a le privilège exclusif...
Les autres êtres grimacent, mais ne rient pas.
Il faut ressentir les affections et les impressions mor%les avec intensité, pour comprendre la musique de cet instrument charmant et unique, le rire, dont la gamme implique une suite de combinaisons et de jugements, que l'animal n'est point capable de formuler.
En conséquence, l'homme est doué d'une organisation propre, en ce qui concerne cette manifestation extérieure des gaietés de son âme.
Un muscle de la face, le « zygomatique », a cette fonction déterminée ; et le docteur Duchesne a démontré comment, en touchant ce muscle avec une pointe électrisée, on pouvait produire, sur le visage d'un cadavre, la contraction mécanique du rire.
Au point de vue moral, M. Larousse définit le rire : « La réaction de la faculté esthétique de l'or- « dre, blessée par le spectacle des choses. »
C'est plus vrai, qu'intelligible...
Pour nous, nous préférons la définition suivante : le rire est l'expression de la joie.
Voilà qui est moins savant, mais autrement clair 1
Croyons-en Pascal : il y a des choses, dont chacun a la notion si nette, qu'on les rend bien moins compréhensibles en les traduisant.
Le rire est dans ce cas.
LA GAIETE DANS L'EDLGATION ti9
On peut distinguer deux sortes de rires.
Le rire enfantin, résultat d'une tendance naturelle, d'une prédisposition au contentement et d'une satisfaction expansive, qu'un rien provoque...
Puis, le rire des grandes personnes, explosion accidentelle, produite, non par l'insouciance comme chez l'enfant, mais par une particularité amusante, un trait plaisant, une idée comique, ou un souvenir particulier...
C'est une exception au régime de gravité qui s'impose hélas! à l'âge où l'on se rappelle les tristesses d'hier; où l'on comprend les difficultés de l'heure présente; où l'on ressent enfin la crainte du lendemain, fruits amers de l'expérience!
Et ainsi que l'a dit Voltaire :
Tout change avec le temps! On ne rit pas toujours, Et l'on devient sérieux au déclin des beaux jours.
Pourquoi le sot rit-il continuellement?
Parce qu'il ne réfléchit pas..., ou parce qu'il ne se •ouvient plus...
Le tempérament, le sexe, la nationalité exercent une influence indéniable sur le rire.
La femme, plus nerveuse, plus impressionnable, plus excitable, y est prédisposée.
Quelle énorme différence n'existe-t-il point encore, entre le flegme britannique et l'exubérance du caractère français!
Le chevalier de Mirabeau, capitaine de vaisseau,
m LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS
étant à Civita-Vecchia, demanda au pape Lambertini la permission de lui présenter ses gardes-marines. Ces jeunes gens furent admis à l'audience de Sa Sainteté; mais après les cérémonies d'étiquette, il leur prit un rire si fou, que le chevalier tout interdit s'épuisait en excuses auprès du Saint Père, « Allez î consolez-vous, Monsieur le Chevalier, lui dit Benoit XIV; je sais que tout pape que je suis, je n'ai pas assez de pouvoir pour empêcher un Français de rire. »
Selon M. Alex. Dumas, il y a une catégorie d'individus qui ne savent pas rire : les fripons.
Nos aïeux exprimaient à peu près la même idée dans cette formule originale : « le ris du méchant ne dépasse pas le nœud de la gorge. »
La vérité est, qu'à proprement parler, le méchant ne rit point : il se rit, ou grimace.
Les domestiques, ont souvent l'habitude déplorable de provoquer le rire à l'excès chez les jeunes enfants, en les chatouillant comme amusement, au cou, aux aisselles, à la plante des pieds...
A ce sujet, nous ne saurions mieux faire que de raconter le triste épisode suivant, dont nous garantissons l'absolue exactitude:
Un fils naît dans un jeune ménage. La mère ne peut allaiter le nouveau-né : on le confie à une mer-
cenaire, choisie après la plus scrupuleuse enquête. Lebabij est splendide Je vie et de santé; à dix mois, il rit si volontiers, que chacun stimule sa belle gaieté.
Un jour, l'enfant est conduit dans la boutique d'un fournisseur voisin. Là, se trouvent plusieurs domestiques, plusieurs ménagères, mères ou commères .. On l'agace, on le taquine, on le secoue ; il passe dt mains en mains...
C'est à qui le chatouillera bêtement !
Plus il s'émeut et s'agite, plus on l'excite : « Est-il gai ! est-il aimable ! est-il charmant ! »
Oui t on l'énervé à tel point, qu'il est pris d'une convulsion violente. La bonne affolée , emporte l'enfant dans son tablier, remonte en toute hâte..., et remet à la mère terrifiée un cadavre î
. . . J'ai recueilli cette navrante histoire de la bouche aême des infortunés parents.
Je ne l'oublierai jamais.
La mère, elle, aurait compris le danger... Mais, qu'importait à tout ce monde de rencontre que le pauvre petit être fût menacé d'une crise fatale ? Était-il autre chose qu'un jouet entre leurs mains brutales...?
Ce rire artificiel, n'a rien de commun avec la gaieté qui « vient du cœur » : cela est si vrai, qu'au moyen âge, le chatouillement employé comme mode do torture, amenait quelquefois la mort : l'histoire nous l'apprend.
Victor Hugo a écrit qu'il y a chez l'homme deux spasmes contagieux : l'hilarité, et les pleurs.
Le rire est à l'hilarité, dit un auteur, ce que les sanglots sont^ à la douleur : l'expression accusée de sentiments intimes et vifs, heureux ou pénibles.
A force d'emmagasiner dans son organisme des émotions intenses, soit de gaieté, soit de tristesse, la dilatation interne excède en quelque sorte la résistance ; il y a une espèce de suffocation croissante qui finit par éclater > en rires ou en sanglots, tout en établissant l'équilibre dans les organes déchargés par cette secousse.
Étrange fragilité de notre nature !
La mesure d'émotions que nous pouvons supporter, est renfermée dans un cercle étroit, enserrée dans de strictes limites qu'on ne saurait franchir.
Observons bien ces phénomènes :
Trop rire fait pleurer ..
Et d'autre part, l'excès des larme*, trouble l'intelligence jusqu'au rire de la folie
Un bruit très intense, finit par n'être plus perceptible et rend sourd ; tandis qu'un profond silence succédant au tumulte, produit un bourdonnement imaginaire
Enfin, une lumière trop éclatante nous aveugle...
Infirmes et débiles que nous sommes !
Et il en est de même de toutes choses.
L'homme qui veut tout savoir; l'homme qui a l'ambition démesurée d'être esprit fort, qui ne sait point se borner et prétend tout juger et expliquer, est bientôt frappé d'anémie intellectuelle : l'excès rompt l'harmonie, et amène les désordres de l'esprit.
Quel avertissement! et quelle leçon!
C'est l'intérêt de l'enfant qui doit motiver l'éveil, ou le réveil de la gaieté ; mais voyez d'ailleurs de quel prix elle est au foyer, et dans les relations sociales !
Dans un salon, entre une personne douée de ce don précieux... A son arrivée, une exclamation de plaisir s'échappe de toutes les bouches, un sourire de satisfaction se répand sur chaque visage, un courant de cordialité passe à travers l'assistance entière : la détente est générale.
Or, s'il en est ainsi d'une influence étrangère, combien plus active et plus touchante sera cette communication d'enjouement, provenant d'êtres qui nous sont chers, et qui inspirent la joie autant qu'ils la ressentent.
Sous l'empire de ce sentiment aimable, l'enfant sera porté à obéir, et les parents, de leur côté, se sentiront enclins à commander gracieusement — ce qui ne veut pas dire mollement.
La maison sera gaie ; et Ton y respirera une atmosphère de bienveillance, de charme, et de paix.
Est-il rien qui repose l'esprit et le cœur comme la présence de personnes heureuses ?
Cela fait du bien : le mot est juste.
On a dit qu'une hilarité exagérée était capable d'amener des troubles, et même la mort.
Si Polycrate, Chilon, Sophocle, Diagoras, Philippides, furent dans ce cas, ainsi que le rapportent Aulu-Gelle, Valère-Maxime , Tite-Live, Pline et Cicéron, c'est qu'il y avait là un excès maladif.
Au contraire, le rire qui procède de l'âme est bon, moralement et physiquement tout ensemble, surtout chez l'enfant qui peut s'y livrer avec une grande intensité sans danger ; car chez lui, c'est un épanouissement, et non un effort qui ébranle, ni une commotion qui bouleverse.
On attribue même au rire certains effets merveil
leux...
On connaît l'histoire de ce cardinal qui, suffoqué par un abcès au poumon, touchait à son heure suprême.
Ce prince de l'Église avait un singe qu'il laissait vaquer en liberté dans sa chambre. L'animal ayant saisi la calotte rouge de son maître, vint, ainsi coiffé, s'installer au pied du lit du moribond, qui fut pris d'une telle envie de rire, que l'abcès creva... Et le malade fut sauvé.