LES CAUSES DU RIRE CHEZ L'ENFANT
U est beaucoup moins commode de définir la cause du rire, que d'en ressentir les effets. Chez l'enfant, cette cause est généralement physique : c'est la mimique, la mise en scène qui le déride de préférence.
La gaieté lui entre plutôt par les yeux.
Pour l'homme au contraire, c'est le contraste, l'idée comique, le disparate dans les sentiments ou dans les situations qui amène le rire.
On ne surprend pas souvent l'enfant riant seul, en a parte^est-k-àire s'attachant à une idée.
Non, la figuration des choses par ce moyen, manquerait pour lui d'énergie et de consistance : sa jeune intelligence est trop superficielle pour cela.
Mais, chez l'homme, la gaieté vraie, est plutôt celle qui naît d'une particularité se ravivant, ou d'une image inopinée se découpant nettement dans le ciel des souvenirs...
A ce tableau, embelli par les décors d'une imagination enchanteresse, l'homme se complaît délicieusement : la vérité lui semblerait moins plaisante que l'imagination ! Il entrevoit un idéal, et lui sourit, en oubliant la réalité.
Le contraste, disions-nous, estle principe générateur du rire ; en sorte que si deux contrastes , s'additionnent, se surajoutent, alors, on subit un entraînement irrésistible.
... On rencontre un vieux fat marchant d'un air solennel etJ prétentieux. Tout à coup I le pied lui manque, et, sans trop se blesser, il tombe sur le trottoir... On l'avait vu glorieux il y a une seconde 1 et le voilà maintenant par terre, dans une attitude aussi grotesque qu'insolite.
Cette opposition entre la vanité du héros et sa mine piteuse, produit le rire.
Témoin de la scène, évêque ou magistrat, enfant ou vieillard, homme enjoué ou grave : on rira.
( S'il s'agissait d'un cheval, chacun s'écrierait avec compassion : « Oh ! la pauvre bête ! » )
Puis, cette envie de rire, va être elle-même combattue par un autre sentiment succédant à l'impression première : « Je ris 1 mais vraiment, pensera- « t-on, ce pauvre Monsieur a reçu là une violente « commotion ; il aurait pu même se donner un « coup mortel...! C'est stupide de rire parce qu'un « brave homme a risqué |de se casser la jambe, « ou. de s'ouvrir le crâne en faisant une chute ! « Certes^si j'étais' à sa place, je serais furieux, et je « trouverais le monde bien méchant... ! etc.. ~-
Oui, on se dira tout cela ; et, plus on insistera sur ces sages pensées, plus le rire deviendra intense, maladif.
Alors, le contraste entre cette gaieté absurde et l'accident qui la produit, va décupler l'hilaritb. .
On se battrait de rire ainsi...; et l'on « se c tord».
...Il y a là un spectateur narquois, qui se moque plus que personne de la culbute du passant, « de sa bonne tête, » comme il dit; quand soudain, il glisse à son tour, juste au moment où il plaisantait les autres, et s'amusait de leur maladresse.
Le rire des assistants augmentera, à raison de cette nouvelle opposition entre les sarcasmes du second Monsieur, et ses mésaventures personnelles. Mais ce serait bien pis encore, si l'incident se passait dans un lieu où la gravité et le recueillement s'imposent...
On le voit, cette série d'épisodes est fondée sur le contraste, le père du rire
Le même phénomène se produit chez l'enfant dans des conditions qui semblent différentes, mais qui, philosophiquement parlant, sont identiques.
Au regard de celui-ci, les parents sont des personnages graves, sages, qui évitent de rien faire do maladroit.
Par suite, une bévue paternelle provoquera chez lui, par opposition, une folle gaieté, une joie sans mesure,
Que le papa casse une assiette ; que la maman renverse un verre sur la table... et la petite maisonnée « rugira » de bonheur, sautera, applaudira, dansera, et se pâmera d'aise !
Aussi est-il sage à un père de ne point se donner pour impeccable : il risquerait trop, d'être réfuté et confondu sur l'heure.
D'après Aristote et Cicéron c'est la laideur physique qui est risible.
La définition est-elle restée vraie ?
Un orateur de club, dont les phrases prud'hommesques et les périodes à effet, alternent avec des cuirs renforcés, est pour l'homme de goût souverainement comique, en dehors de toute idée de laideur. « Messieurs, je ne suis point ^orateur... ! » restera toujours un mot comique de la meilleure marque.
... Un colonel, gourmande un de ses hommes qui, dans un engagement périlleux, semble désirer rejoindre... les lieux qui l'ont vu naître, ou se dissimuler dans un fossé: « Que fais-tu, misérable 1 t Ou vas-tu ?» — « Mais, mon colonel 1 ils me tirent dessus, » répond la jeune recrue à son chef, que le rire désarme...
Où donc est la laideur en tout ceci ?
Je préfère la définition de Pascal : « Le risible, c'est la disproportion ; ou encore celle de Kant ; c Une attente déçue. •
En *omme, ces idées sont germaines de la théorie des contrastes, précédemment signalée.
L'auteur de la Grande Bohême, raconte l'histoire d'un riche agent de change qui, étant allé promené- son petit garçon, fut fort surpris de le voir lui quitter la main, entrer dans une cour, poser sa casquette par terre, et entonner d'une voix pitoyable et traînante la lugubre romance des Feuilles Mortes... Informations prises, l'agent de change ne tarda pas à savoir que, dans le but d'augmenter ses gages l'ancienne nourrice avait trouvé lucratif de louer, peur aller chanter dans les carrefours, ie pensionnaire qui lui avait été confié...
Vraisemblance à part, c'est bien au contraste seul des situations, que l'anecdote emprunte sa gaieté ; sans cela, la scène du petit mendiant ferait plutôt monter *es larmes.
Eh bien ! puisque le rire résulte des oppositions, découvrons celles qui plaisent à l'enfant..., et nous ferons naître l'enjouement à notre gré.