CHAPITRE PREMIER
S'il est vrai que, dès les premiers mois de soq existence, l'enfant est capable de ressentir des perceptions diverses et de prendre certaines habitudes, (ce qui n'est point contestable), il y a lieu d'en conclure, que l'éducation commence réellement au berceau.
Consultez les mères, et toutes diront que les conditions du sommeil ou de la nourriture, aussi bien que les procédés employés et le choix des heures, contribuent pour beaucoup à constituer le caractère même de l'enfant encore à la mamelle.
Une réglementation appropriée modifie la nature. Nous ne parlons pas, bien entendu, des cas exceptionnels.
L'homme est l'esclave de nécessités inéluctables, impérieuses, qui résultent de sa condition même.
L'amour du bien-être développera encore cet instinct précoce. Toutefois la mollesse, le luxe, et une tendresse mal comprise, engagent nombre de parents à multiplier inutilement les besoins de V enfant.
Ils oublient, qu'ici encore, le mieux est l'ennemi du bien.
Est-ce que le fils du laboureur qui ne connaît pas les délicatesses du « confort », est moins vigoureux que
petit citadin ?
Est-ce que le cénobite qui mange à peine de viande, n'a pas une longévité plus grande que celle relevée pour les autres catégories sociales ? Les statistiques sont là...
Hélas 1 la bonne chère a tué plus de monde, que l'indigence n'en a laissé mourir 1
Sur 8200 Français, âgés de 80 à 100 ans au jour de leur décès, 418 seulement vivaient dans l'aisance: la pléthore est encore plus meurtrière que l'inanition.
Laissons un célèbre Conventionnel soutenir qu'on ne doit nourrir les enfants que « de fruits et de légumes », tout en reconnaissant que l'exagération contraire, est également excessive de nos jours.
Le pain et la viande qui suffisaient à nos aïeux, ces intrépides guerriers bardés de fer, ont-ils donc perdu désormais toute vertu et toute force?
Sommes nous anémiés au point de ne plus pouvoir nous soutenir, sans boire le sang et sans manger la chair crue comme les bêtes féroces?
On croit fortifier l'enfant, en épuisant dès le début la série de tous les stimulants, de tous les reconfortants, naturels ou préparés, qui conviendraient à une vieillesse décrépite. On repaît de viande vive, on abreuve de vin généreux le jeune enfant; on use son organisme par une combustion surchauffée et ruineuse.
Et, quand l'estomac surmené se refusera à toute fonction, on prescrira le régime lacté à l'adulte ou à l'homme fait, devenu incapable de digérer la nourriture propre à son âge.
N'est-ce pas le monde à l'envers ?
Ah î Ton payera cher souvent les recherches du bien-être 1
Viennent les privations résultant, soit de l'insuffisance des ressources, soit d'une vie nouvelle qui s'impose, soit encore de la simple impossibilité matérielle de se procurer, à l'heure voulue, la nourriture de choix dont on ne peut plus se passer..; on comprendra alors comment, en augmentant à plaisir les nécessités, on a décuplé du même coup, privations et douleurs I
Un Dère qui aime avec intelligence, apprendra à son fils une sobriété véritable.
Il en est au contraire, qui s'ingénient à créer des
tU LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS
besoins factices, s'imaginant par là prouver leui affection.
Que leur enfant réclame une quantité infinie de choses pour vivre... Et les voilà ravis!
On s'estime bon père comme nul autre, parce qu'on fait des dépenses folles pour sa jeune famille.
En réal;té, on lui prépare des difficultés exceptionnelles, aussi bien au physique qu'au moral.
Oh ! que l'enfant déposé sur le berceau à son entrée dans le monde, sente un peu la paille sous le duvet...
Ei plus tard il nous en remerciera.
Les premières sensations perçues, donnent vite la notion de la jouissance et celle de la douleur.
Graduellement, cette notion d'abord confuse, se localise, et l'enfant accorde de plus en plus d'attention aux impressions qu'il éprouve à chaque heure.
La vision, les fonctions tactiles ou musculaires, l'audition des bruits et de la parole humaine, apportent leur contingent d'eypériem e au petit être ignorant.
Au bout de peu de mois, les idées d'extériorité s'affirment ; il/reconnaît comme distinctes de lui les choses qui l'entourent, et qu'il perçoit.
Son intelligence s'ouvre, et ses impressions se dénoncent par une mimique significative.
Selon les émotions et les sentiments du moment,
selon le ton de la voix ou l'aspect du visage, l'enfant plisse le front, crispe les lèvres, s'approche ou se rejette en arrière, fait la moue,, laisse échapper cris joyeux, ou gémissements.
Et alors qu'il ne comprend pas une seule de nos paroles, il devine déjà nos intimes pensées sur notre visage, qu'il observe avec insistance.
Il ressent donc un nombre infini de perceptions, avant de pouvoir en traduire une seule autrement que par le rire ou par les pleurs.
Son langage ne se compose que de ces deux notes.
C'est tout son clavier.
Qu'importe! S'il est capable d'attention, il est susceptible déjà d'éducation rudimentaire.
Que de choses sur lesquelles il est possible de faire porter un jugement par l'enfant, rien qu'avec ces qualificatifs si brefs : beau, vilain; bon, mauvais, judicieusement appliqués!
Ainsi commence le discernement.