L'ABSTRACTION
■ De toutes les idées, les abstractions sont celles que l'enfant saisit le plus difficilement.
Il est naturel et logique qu'il en soit ainsi.
L'abstraction, tendance séparative et toute métaphysique, répugne à l'enfant qui a besoin de voir les choses, ou du moins de se les figurer, pour les saisir.
Or, au sens philosophique, penser à un objet c'est le nommer.
L'enfantconçoitdoncetperçoitles choses concrètes même très complexes, bien avant d'entrevoir la plus simple idée abstraite.
Pour lui, une bonne mère, c'est sa maman ; un beau cheval, c'est le cheval de son père ; un vilain Monsieur, c'est le Monsieur qui l'a grondé ou épouvanté...
Quant aux qualifications mêmes, il est incapable de les généraliser.
Qu'on fasse l'expérience, et l'on constatera que ces mots : bonté, beauté, laideur... n'existent pour lui, qu'autant qu'il les incarne dans une personnalité de lui connue.
Cette remarque ne contredit en rien le sentiment inné du bien et du mal, dont chacun de nous a la perception certaine, indéniable, dès le premier âge en quelque sorte.
Partout et toujours, Penfant qui frappe volontairement, sait, à n'en point douter, qu'il se venge et qu'il fait souffrir sa victime. Tel est bien son but d'ailleurs.
Examinez son attitude, l'expression de son regard et vous en serez convaincu.
Mais ce sentiment du juste et de l'injuste, n'a rien de commun avec l'abstraction.
Au contraire la Conscience est une « entité vivante et agissante », tandis que les notions de durée, de nombre et d'étendue, dépassent de beaucoup la compréhension enfantine.
Demain, c'est ce qui viendra après son sommeil.
Aujourd'hui, c'est ce qui se passera entre son lever et son coucher...
Ainsi, rattache-t-il ses pensées et ses réflexions à une idée concrète, à un fait défini.
Suivant le naturaliste Houzeau : a L'enfant ne fait c d'abord de distinction qu'entre l'objet simple et la « pluralité. A l'âge de 18 mois seulement, il distin- « gue entre un, deux et plusieurs. En Europe, dit-il, c il faut arriver à l'âge de dix ans pour apprécier « l'idée de centaine. L'enfant peut sans doute répéter « par cœur la série avant ce m ornent, mais sans dé* a terminer intellectuellement le nombre dans soa t abstraction, i (Des facultés mentales)
L'auteur précité admet chez les animaux la faculté arithmétique limitée.
« L'observation suivante, dit-il, prouve que les mulets par exemple savent au moinscompter jusqu'à cinq. Il y a aux États-Unis dans les villes, nombre de chemins de fer où la traction s'opère par ces animaux. A New-Orléans, le vétérinaire de la ligne, le Dr Louis, fit observer que les mulets de service restaient silencieux pendant les quatre premiers voyages, mais à la fin du cinquième, une fois arrivés à la station, ils hennissaient sachant qu'on devait les dételer. »
...Nous regrettons de n'être point à même d'étudier les aptitudes mathémathiques des mulets ; mais respectueusement, nous nous permettons de supposer que les dits mulets en voyant les relais préparés, ont pu comprendre, sans aucun calcul mental, que leur besogne était finie. Ajoutons qu'il est très admissible encore que l'animal ait conscience de la somme d'efforts dépensés pour effectuer cinq voyages, et que la mesure de sa fatigue soit pour lui la mesure du travail à fournir, avant de regagner l'écurie.
Après tout t nous avons peut-être tort de contredire Fauteur.
Mais confessons que nous ne donnerions pas un maravedis, pour être fixé sur cette grave question.