LE JUGEMENT- - ABERRATIONS NATIVES
Apprécier ou comparer, se souvenir ou imaginer, abstraire ou généraliser, c'est juger.
Que l'opération provienne d'un enfant ou d'un majeur, le principe est le même.
Un baby de quelques mois qui voit sa mère se disposer à sortir, prendre son manteau et son chapeau, porte une série de jugements qui provoquent finalement sa gaieté, à raison de la promenade qu'il espère.
Il y a là une association d'idées variées et un mchaînement de déductions, conduisant vers une conclusion formelle.
S'il en est ainsi, on ne perd donc point le temps en s'occupant de l'enfant au berceau.
Choisir un aliment, distinguer les personnes, les fuir ou les rechercher, sourire ou faire la grimace, s'impatienter ou caresser sont pour lui autant de résolutions caractérisées.
A partir de ce moment, «on peut venir en aide à
son intelligence et lui infuser peu à peu les premières notions.
Chose remarquable à noter ! L'enfant est très absolu dans ses jugements.
En effet, les éléments de doute ou de comparaison lui échappant, il n'entrevoit guère qu'une seule affirmation possible. Et souvent nous croyons prendre sa logique en défaut, parce que nous ne tenons pas suffisamment compte du point de départ de son raisonnement.
Sa conclusion paraît erronée, parce que nous en ignorons les prémisses.
Or, est-il sage de juger une intelligence de trois ans avec les opinions de l'âge mûr?
Aussi, quand l'enfant est bien équilibré d'esprit, importe-t-il de se livrer à une enquête attentive et minutieuse si, par hasard, on voit poindre chez lui une velléité étrange, une préoccupation exceptionnelle.
Que de révélations curieuses un esprit avisé pourrait obtenir 1 que de découvertes intéressantes il ferait dans ces investigations patientes et répétées I
Tel semble résister sans motif; alors qu'il n'est point en révolte, mais seulement paralysé par la présence d'une personne qui l'intimide... Tel autre a l'air de déguiser la vérité, qui se fait simplement l'écho des faussetés qu'il a entendu exprimer, etc..
Ajoutez à cela certaines causes d'erreur invincible, auxquelles presque jamais on ne songe, bien qu'elles soient moins rares qu'on ne le suppose.
Citons un exemple en passant :
Nous avons connu un enfant qui, pendant sa jeunesse, a été en butte aux tracasseries incessantes de toute sa famille. On l'accusait d'entêtement, de méchanceté, que sais-je 1... parce qu'on était persuadé qu'il se jouait à plaisir de ses parents en désignant les couleurs à contre-sens « rien que pour vexer » affirmait-on, « et par pur esprit de contradiction. »
Il appelait rouge, le tapis du plus beau vert; blanc, le papier franchement rouge. Et ainsi de suite...
Devenu adulte, l'enfant fut reconnu atteint d'une étrange affection, celle du Daltonisme, qui. par suite d'une aberration optique, ne permet pas de percevoir les couleurs sous leur ton véritable.
Dalton, savant anglais du siècle dernier, a le premier signalé cette singularité. Il était frappé, lui, de la « cécité » du rouge.
D'autres, c'est le cas le plus fréquent, ne distinguent ni le vert ni le violet ; tandis que les couleurs qui s'imposent à presque tout le monde sont le jaune et le bleu.
Eh bien ! sur cent enfants, on constate qu'il en est plus de dix, sujets à cette curieuse erreur.
Il y a mieux ! le sens visuel, correct à l'origine, devient parfois daltonien, assure le docteur Favre.
Depuis quelque temps, dans les écoles, on s'est livré à des recherches sur ce genre d'infirmité qui peut avoir les conséquences les plus graves.
S'imagine-t-on un mécanicien voyant vert un signal rouge, ou inversement ; et se lançant à toute vitesse sur la voie ferrée au lieu de « stopper » !
Aujourd'hui le danger est prévu, et on le conjure en faisant subir aux candidats des épreuves décisives, consistant à choisir diverses couleurs au milieu d'écheveaux de soie, de tons variés.
On peut citer notamment la compagnie de Pensylvanie qui, préoccupée de cette importante question, a fait subir l'examen précédent à 5.000 de ses employés.
C'est aussi pour prévenir de fréquentes confusions de la part de son personnel, que notre Administration des Postes s'est décidée à modifier les timbres, les couleurs étant mal appréciées par plusieurs.
De même, les candidats à l'École navale subissent, au cours de la visite médicale qui précède les examens, une épreuve sur le degré de leur acuité et de leur rectitude visuelle; or, tous les ans, nombre d'élèves sont éliminés comme reconnus incapables de distinguer les « feux de bord ».
Le Bulletin des Ingénieurs nous apprend qu'une enquête analogue a été récemment ouverte en Allemagne. Jusqu'à ce jour, l'expérience a constaté un
daltonisme complet chez 1974 employés, soit 9 sur
Cette proportion est en Allemagne de beaucoup inférieure à celle relevée en d'autres pays, en Suède par exemple.
... Ainsi, il y a des causes constitutionnelles, qu'il n'est pas juste d'inscrire au passif de l'enfant, car il n'en est point comptable : recherchons-les, et étudions-les avec soin.