LA MEMOIRE
La faculté que l'on a de se souvenir, c'est-à-dire de conserver et de réveiller ses idées, s'exerce dès les premiers ans.
C'est la source de la science, dit Quintilien.
Le fondement de la prévoyance, dit Sénèque.
Le trésor des idées, d'après Cicéron.
A vrai dire, l'acte réflectif, le souvenir^ n'atteint son objet qu'en traversant un intermédiaire qui est nous-mêmes. Et comme l'expliquent fort bien Reid et Royer Collard : se rappeler une chose signifie : se rappeler les impressions perçues.
La mémoire enfantine, elle, est très courte, très jugace.
Dans le second âge seulement, pueritia, elle se développe. Il n'est point de meilleur moment pour La cultiver, si l'on ne veut pas s'exposer à la rendre ingrate et paresseuse.
Ceci nous rappelle la charmante comparaison de Locke : « La mémoire est une table d'airain, cou-
« verte de caractères que le temps efface, si l'on « n'y repasse quelquefois le burin. »
Beaucoup, réputés gens d'esprit, auy yeux du vu gaire, ne vivent que de souvenirs fidèlement retenus et utilisés avec plus ou moins d'à-propos.
La première fois, on est charmé ! on s'incline devant une érudition qui étonne, devant une étendue de savoir qui émerveille...
Bientôt on reconnaît, pour l'avoir déjà entendu raconter, tel bon mot, telle saillie, tel épisode : l'admiration est en baisse; )n commence à croire que Ton a surfait son héros.
...Et, peu après, on en est sûr.
Alors on estime, avec M. de Frayssinous, que « l'Esprit n'est le plus souvent que de la Mémoire ». Le talent consiste seulement à amener la conversation sur le terrain où l'on a eu soin de réunir d'avance de jolies fleurs et d'agréables ornements, et de s'en servir avec une parfaite aisance et une savante ingénuité.
Mais pareille mémoire estmoins une qualité, qu'une petite supercherie.
Un jour, Fentenelle écoutant un poète qui lisait des vers de sa façon, ôtait de temps en temps son chapeau.... — « Que faites-vous donc? » lui dit l'auteur. — « Je salue au passage de vieilles connaissances,» répondit finement Fontenelie.
Le poète avait écrit avec des réminiscences : Fontenelle, lui, avait des souvenirs
Faculté acquise, ou don de la nature, la mémoire a besoin d'être exercée pour ne point s'évanouir.
Elle est un auxiliaire précieux dans l'instruction. Le malheur! c'est que, de nos jours, on la cultive au détriment des autres aptitudes.
On y sacrifie volontiers le jugement, la réflexion, le sens commun, la méditation...
Réciter mot à mot, redire textuellement les phrases des auteurs, même sans les comprendre, constitue l'unique tiavail intellectuel imposé pendant plusieurs années à la jeunesse!
Un condisciple qui avait appris l'histoire romaine avant l'histoire grecque, nous avouait être arrivé à l'âge d'homme, sans pouvoir rétablir dans son esprit l'ordre chronologique des faits.
Il connaissait le détail des choses, mais n'avait aucune vue d'ensemble :
Infeîiœ operis summa,quia ponere totmn nesciet.
Il savait « ad unguem » chacun des épisodes pris isolément; mais il en confondait de la façon la puis absolue la succession.
* * Les philosophes distinguent dans la mémoire [rois
moments ou trois actes : apprendre, — retenir, — se rappeler.
A ces actes, correspondent trois qualités qui sont les conditions d'une mémoire complète : facilité, ténacité, promptitude.
Or, si le nombre des mémoires faciles l'emporte de beaucoup sur celui des mémoires fidèles, c'est parce que le côté mécanique est seul développé en quelque sorte.
Le collégien apprend vite, parce qu'il exerce beaucoup cette faculté, mais il retient mal, parce qu'il apprend trop, et par suite, trop rapidement.
Il n'aie temps de rien digérer!
L' 'entassement , remplace la sélection.
C'est l'assonance des syllabes qui le guide : il reproduit la mesure, et point l'idée du texte. Voilà pourquoi il a besoin, vous avouera-t-il, non de lire des yeux, mais de s'écouter. Il apprend tout haut pour entendre sa parole et en retenir la musique, qu'il rythme à la manière d'un air de chanson.
Aussi, voyez sa précipitation lorsqu'il récite î Il ne pense pas : sa préoccupation unique est de se rappeler les sons. Au contraire, si l'idée lui suggérait le mot, au lieu de se hâter, il préférerait prendre son temps pour se recueillir et retrouver le lien logique, le sens, qui groupe les phrases.
Analysez alors la physionomie de ce collégien, doué de la mémoire « cruelle », ainsi qu'on Ta appelée : loin d'avoir l'intelligence en çveil, il semble niais et abêti t
Les lèvres remuent, l'appareil phonétique fonctionne; quant à l'esprit, il est aux champs. . .
« Oui j'ai copié l'écrit, affirmait un jour un scribe, mais je jure ne l'avoir point lu. »
De même on pourrait dire de maint enfant : il eépète bien sa leçon ; mais il ne la sait poini
Sur 10 écoliers, il y en a 5 qui, à trois mois de
distance, hésiteront à reconnaître s'ils ont jamais
appris tel chapitre d'un livre; il leur faudra, pour
être fixés, consulter le volume, c'est-à-dire constater
'ils y ont inscrit la petite croix marginale d'usage.
Est-ce exact... ?
Devenus hommes, ils confesseront n'avoir ^ardé qu'un souvenir du temps de leurs études : celui d'un immense ennui, dévoré pendant de longues et cruelles années scolaires.
t Nous voulons, dit un professeur de la Sorbonne faire ingurgiter par des estomacs incapables de les digérer cette lourde potion prétendue scientifique, où la pharmacopée fficielle a essayé de délayer la science à petites doses, mais dont le zèle des mai-
• très double la mesure. Nous accumulons, sans t profit pour l'esprit ni pour le jugement, ces ingré-
dients mal assimilés, nous les emmagasinons dans des mémoires qui ne sont pas faites pour de pareils
t produits, et qui n'en gardent le plus souvent qu'une
t impression : V horr enr ^ e l'élude. »
A la place d'un étalage choisi, en a un déballage confus.
Los notions suggérées par l'expérience, sont déjà nombreuses, chez un enfant âgé de quelques mois. Avant deux ans ordinairement, il a le souvenir précis des choses usuelles à son point de vue : fouet, bonbon, danse, culbute, minet, toutou, dada, joujou, caresses, baisers... Ces souvenirs portent en eux des émotions définies qui provoquent une expression et une mimique conformes.
Mais la mémoire, « ce portefeuille de l'intelligence, cet étui de la science, » comme l'appelle Montaigne, est avant tout un don naturel.
MUhridate, haranguait dans leur langue propre les 22 peuples qu'il comptait sous sa domination, et connaissait le nom de la plupart de ses soldats.
César, dictait à quatre secrétaires, tout en écrivant lui-même.
Sénèque, retenait, en les lisant, une série de 2000 mots grecs, sans liaison entre eux, et les répétait exactement dans l'ordre qu'on voulait.
Pascal, peu de temps avant sa mort, n'avait rien oublié de ce qu'il avait appris depuis l'âge de raison. C'est lui qui au sujet de la mémoire, a écrit cette phrase magnifique, « L'humanité m'apparait comme « un seul homme qui se souvient et qui avance! b
Citons enfin ce mot admirable de saint Augustin : « Se rappeler, c'est se rencontrer soi-même. »
Un jour, Lamotte-Houdard dit à un jeune poète qui venait de lui lire une de ses tragédies ; « Mon- € sieur, votre pièce est fort belle\ et j'ose vous € répondre du succès. Une seule chose me fait de « la peine : c'est que vous vous soyez rendu coupac ble de plagiat. » — « De plagiat! s'écrie l'auteur t indigné! » — « Sans doute ! et pour vous y>v<u\- € ver combien je suis sûr de ce que je vous dis, je « vais moi-même vous réciter la 2e scène de votre « 4e acte, que je sais encore par cœur. »
Et Lamotte récita cette scène sans y changer un seul mot. L'auteur demeura déconcerté, anéanti . . .
« — Remettez-vous , Monsieur I lui dit alors c gracieusement Lamotte ; la scène est bien de « vous, mais elle mérite d'être apprise et retenue € par tous les gens de goût .... C'est ce que j'ai t fait en vous l'entendant lire tout à l'heure. •
Non seulement la mémoire s'altère par le manque d'exercice ou par les ans, (comme cela a été observé chez Newton, Linné et Walter-Scott qui, vieillis, ne reconnaissaient même plus leurs propres oeuvres), mais une fatigue excessive ou des lésions, peuvent chez l'enfant et chez l'homme provoquer des amnésies locales, sortes d'éclipsés qui effacent les souvenirs, et vont même jusqu'à les abolir complètement. De plu«, elle offre de grandes variétés selon les individus. On trouve des enfants retenant plutôt les figures, les couleurs ou les noms : ceuxci les sons, les chiffres ou les mots; ceux-là les idées...
C'est ainsi qu'on distingue la mémoire du peintre, celle du mathématicien, celle de l'historien, celle du philosophe.,,
D' autres enfin, sont plus frappés des particularités et des détails, que des événements importants.
Nous avons connu un jeune homme, qui gardait mémoire du numéro de toutes les voitures rencontrées durant une longue promenade dans Paris, et qui hésitait, quand il s'agissait de citer les noms de ses propres cousins.
M. Richet, dans son étude publiée par la Revue Philosophique sur l'Origine et les modalités de la mémoire, raconte qu'un de ses amis lui disait un jour, les larmes aux yeux : « J'ai perdu ma mère à c l'âge de 11 ans; et je ne puis plus me rappeler ni t ses traits ni ses actes, alors que je me vois distinct tement, beaucoup plus petit, mangeant dans tella « ou telle circonstance des œufs à la coque. »
C'est à la vivacité de l'impression qu'est due la profondeur de l'empreinte mnémonique.