‹ Les enfants mal élevésChapitre 78 sur 125 · SINGULARITÉS MNÉMOTECHNIQUES · texte numérisé non relu

SINGULARITÉS MNÉMOTECHNIQUES

On appelle mnémotechnie, les moyens artificiels employés, surtout par les pédagogues, en vue de suppléer à la mémoire naturelle.

Cet art est tiré de l'association réelle ou factice que Ton établit, entre les idées à retenir, et les signes conventionnels auxquels on prétend les rattacher. Les rapports de temps, de symétrie, de mesure, d'analogie ou d'opposition, ont été plus ou moins utilisés. La bizarrerie même du système adopté, facilite dans une certaine mesure le souvenir.

La mnémotechnie était connue des anciens qui en attribuaient Finvention au poète Simonide.

Cicéron (de Oratore, II, 86), et Quintilien (XI, 2), parlent de la mémoire locale ou topique, qui consistait à rattacher les divisions d'un discours, aux parties principales de la salle où se produisait l'orateur.

Pour un travail important, ces auteurs conseillaient encore d'imaginer, par exemple, une ville comptant dix quartiers, composés chacun de dix

maisons, ayant chacune dix chambres, qui pouvaient être combinées de dix manières différentes... Une remarque à faire ici, c'est l'emploi du mode décimal.

Les sermonnaires du xvne siècle,, en vrais classiques qu'ils étaient, ne négligeaient pas ces artifices.

Seulement, pour en faire usage, il importait que l'on connût, toujours et quand même, la disposition intérieure du local dans lequel on était appelé à prendre la parole.

S'imagine-t-on le désastre, si une modification accidentelle était apportée dans la salle, à l'insu de l'orateur !

Un prédicateur dont on nous a narré la curieuse histoire, a éprouvé cette surprise.

Partisan de la topologie, il avait attribué à diverses colonnes de l'église les idées principales de son sermon : les abaques, astragales et gorgerins cor respondaient aux subdivisions.

Confiant en ce vieux procédé qui ne l'avait jamais trahi, il monte en chaire sans la moindre préoccupation, commence son discours, le poursuit heureusement, arrive enfin à la troisième colonne, je veux dire au troisièmepoint annoncé..., et s'aperçoit alors que l'objet qui devait raviver sa mémoire était masqué par un voile, derrière lequel on historiait ou réparait le chapiteau I

Il faillit perdre contenance... Grâce à l'heure avancée le pauvre abbé put se retirer honorablement.

11 est évident, qu'une colonne sur trois venant à manquer... le discours ne pouvait tenir debout.

Les logiciens du xvir3 siècle ont adopté, pour indiquer les modalités du syllogisme, des noms de convention tels que : Barbara^ Balaripton, Datici, Baroco...

Oh! oui, baroco 1

Ces termes en eux-mêmes ne présentent aucun sens ; mais ils servent à démontrer les théories syllogistiques, basées sur une simple combinaison mnémotechnique.

Ainsi Barbara signifie : le premier mode direct de la première figure d'un syllogisme, où la majeure BAR, la mineure BA, et la conclusion RA, sont toutes les trois affirmatives et universelles.

Nous ferons grâce de la démonstration...

N'est-ce pas le cas de s'écrier avec Mr Jourdain :

Tant de choses dans un seul mot t •

Pareille temmologie raffinée, n'est faite que pour les initiés ; et, comme veulent bien l'avouer les savants de Port-Royal, il serait de mauvais goût de chercher à introduire ces formules dans le langage courant, t en signifiant, par exemple, qu'on va répondre par

un argument en bocardo ou en félapton ; ce qui serait d'un effet très ridicule. »

C'est notre avis ; et sans doute aussi celui du lecteur.

En général, l'élève est d'autant moins tenté de penser à la chose figurée, que le signe se présente plus facilement à l'esprit.

Oui, cette mémoire mécanique y^uine la mémoire intellectuelle ; et l'enfant se familiarise même avec des rapports et des associations d'idées, que le bon sens répudie.

La raison restant oisive dans toutes ces opérations, le jugement finit par se fausser, en donnant à la pensée un tour singulier ou une forme étrange.

Ouvrons quelques traités spéciaux.

S'agit-il d'apprendre le chef-lieu et les sous-préfectures du département de l'Allier ? fMoulins, la Palisse, Montluçon, Gannat.)

On dictera à Penfant la sotte phrase suivante, que je copie textuellement: « Eiis\)yezvos alliés au mou lin de la Palisse, manger du moulu son, avec les canards.

Prononcez : Gannat !

Gageons que plusieurs élèves, signalés pour leur fidèle mémoire, classeront « manger » parmi les sous-préfectures.... Le mot n'y est-il pas au même rang que les autres ?

Ou encore :

« Un jour que j'éprouvais une soif de lionne c (l'Yonne), je m'aperçus à quoi l'eau sert (Auxerre). t En femme de sens (Sens), j'y joignis (juigny) un « peu de sucre, et m'écriai : maintenant, tonnerre I t (Tonnerre), avalons ! (A vallon).

Si le système est bon pour apprendre la géographie (ce qui est discutable), il ne doit pas donner, j'imagine, d'admirables résultats en ce qui concerne l'orthographe.

Revenons à notre thèse.

Il importe de restreindre beaucoup les procédés qui développent à l'excès une faculté secondaire, au grand détriment de l'entendement même.

Le malheur ! c'est que, dans les examens, les en fants qui n'ont que de la mémoire, ont toutes les chances de réussir; tandis que le jugement, cette pierre angulaire de l'intelligence, n'est tenu pour rien très ordinairement. Et comme on préfère le Brevet à la Science, on dresse de petits perroquets qui redisent les idées des autres, mais sont incapables d'en avoir de personnelles.

Est-elle donc si enviable, l'épitaphe de cet homme qui n'eut jamais que de la mémoire :

c Vir beata memoriœ, exspectans judicium. »

t De semblable talent, et d'autres de cette espèce, a écrit un vieil auteur, nous ne faisons guère plus

t de cas que des souplesses des danseurs de corde, « et des tours de main des joueurs de gobelet ; car a c'est au fond la même chose : les uns abusent d'une « force de Famé, comme les autres d'une aptitude « particulière du corps. »

Malebranche n'est pas moins sévère : a On fait de t la tête de l'enfant une espèce de garde-meuble, dans « lequel on remise sans discernement et sans ordre, « tout ce qui porte un certain caractère d'érudition t apparente. »

Le rythme et la mesure poétique ont été utilisés avec succès pour venir en aide à la mémoire.

S'inspirant de cette remarque, le célèbre Lancelot a écrit « Le jardin des racines grecques » livre fameux qui, en honneur pendant de longues années, fut interdit dans les lycées par le ministère Duruy.

Faut- il en rappeler quelques lignes :

AMIS, pot qu'en chambre on demande ;

ARISTEROS, gauche et non droit;

ONOS, l'âne qui si bien chante ;

PELAGOS, mer, des poissons mère...

Et autres jolis vers, qui, au commencement de ce siècle, constituaient l'inévitable bagage des humanistes.

A vrai dire, chacun fait de la mnémotechnie a Bon insu.

Les uns, rélisent dans leur pensée le passage appris,

enrevoyantclairementlesmots etles lettre? mêmes... Les autres, s'écoutent réciter, et retrouvent l'air que leur oreille a retenu.

L'ouvrier qui fait un nœud à son mouchoir; la femme du peuple qui met une épingle à son cersage, obéissent au même calcul.

Et selon la réflexion d'un philosophe judicieux : « Un paysan qui donne un soufflet à son fils devant « la borne de son champ, afin qu'il en retienne bien « la place, fait comme Cicéron... de la topologie pra» « tique. •

L'usage des jeux de cartes instructifs date du xve siècle, et c'est par ce moyen, que Philésius apprit les règles de la versification à l'école de Le Fèvre d'Estaples.

Dans la grammaire de Ringmann, littérateur du xvie siècle, les parties du discours sont représentées par autant de personnages : le nom par un curé ; le pronom par un chapelain; le verbe par un roi, Y adverbe par une reine; le participe par un moine; la conjonction par un échanson ; la préposition par un margu illier, et Y interjection par un fou I!

On a également, d'un nommé Mercier (1685), un jeu pour apprendre l'orthographe « grâce à un dé, ou à un rotin » (?)

Signalons encore la Cantatrice grammairienne de Barthélémy, ou nouvelle méthode pour apprendre le français par le moyen des chansons^ sans le secours d'aucun maître (??) — 1787 : Lyon.

818 LES ENFANTS Mk~ ÉLEVÉS

Cette dernière idée a été mise en œuvre avec « humour » par Pauteur de l'amusante comédie de Bébé.

Dans une scène « d'hilarante mémoire », on voit un certain répétiteur, Pétillon, surpris par la mère du jeune homme au moment où il fait tapage avec ses élèves. Il explique alors à la bonne dame, qu'il est en train de leur enseigner le Code civil sur des airs connus! « nouvelle méthode t » s'écrie-t-il avec aplomb et suffisance.

Ah t voilà une pièce dont la lecture serait profitable à plusieurs t

Ce « Bébé » enfant gâté... par l'aveugle confiance de la mère, et disculpé par le passé d'un père, qui admet les compromis avec la morale et tolère sous son toit des amis tarés, est le type réussi de l'enfant mal élevé dans la bourgeoisie vulgaire.

Assurément il peut être curieux de montrer comment l'enfant se gâte : les comédies, les livres, les discours dans cet ordre d'idées abondent.

Mais le présent ouvrage a un autre but, et s'adresse, on le sait, aux parents qui ont à cœur d'étudier comment on élève bien.

C'est moins amusant à rechercher, d'accord 1 mais ">lus util*, et plus urgent surtout.

Page 1