IV. — Parlons maintenant du langage de notre jeune héros
Le français de nos aïeux étant trop fade, paraît-il, pour traduire ses pensées, il emploiera le vocabulaire de la langue « verte » la plus faubourienne.
Le père est peut-être un lettré, la mère une femme distinguée, instruite...; et leur héritier a le langage du« pâle voyou », des rôdeurs de barrière et dos colons de Nouméa t
Prouvons que nous n'exagérons pas.
Notre jeune potache, (pour parler comme lui), importe du bazar universitaire dans la caiwbuse v>z&<st nclle, un nouvel idiome, le pur argot, qui frappo constamment à la porte de nos saions et finira par ©n forcer l'entrée.
Le professeur n'est pas un homme bizarre. — C'est un type qui a une drôle de balle...
Le devoir n'est pas ennuyeux. — Il est sciant^ bassinant. . .
En récréation, on ne se bat pas. — On se flanque une pile, une peignée, une tripotée...
On ne s'enfuit pas. — On détalle...
On n'est pas interdit. — On est époustoufjïé...
On ne tombe pas. — On prend un billet de parterre...
A-t-il une mauvaise place en composition ? — Il s'en bat V œil; et s'il était premier, il ne ferait pas sa poire pour cela...
Enfin, dimanche, il compte bien aller se balader, à moins que la pluie ne fasse tourner ses projets en eau de boudin.., etc..
Plus tard, on Je verra, le français ne fera que de très rares apparitions dans son langage courant, devenu régulièrement argotique.
V. — Jusqu'ici, on a laissé l'esprit de l'enfant s*. fausser un peu, son caractère se gâter beaucoup, c'est vrai f mais, presque toujours du moins, les puretés de son cœur, les candeurs de son âme sont restées intactes.
tt LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS
La tige présente des aspérités, voire même quelques épines, mais la fleur a conservé sa fraîcheur.
Aucune image troublante n'a traversé cette jeune imagination ; aucune vision impudique n'a fait impression sur cette âme encore neuve...
C'est le moment que choisissent nombre de parents, pour conduire leurs enfants à ces exhibitions, qu'il est convenu d'appeler innocentes, parce qu'on les juge avec l'expérience de la vie et dans la maturité de l'âge : j'ai nommé les féeries.
— t Quoi J pas même de féeries ! Quelle exagération! »
-- Entendons-nous bien.
Ne demandons-nous à nos enfants que la mesure d'honnêteté dont la masse du public se contente?... Si oui, il va sans dire que l'on aurait tort de se préoccuper ou de se gêner en rien.
Il n'est point douteux, en effet, que l'enfant pourra débuter par les féeries, continuer par les théâtres, finir par les brasseries interlopes, et cepondant, quand il sera las de la vie de garçon, devenir à son heure un fonctionnaire régulier, un industriel achalandé, un professeur couru, un avocat disert, un homme correct aux yeux du monde...
Avons-nous au contraire d'autres ambitions? Sommes-nous résolus à faire de notre enfant un homme par le caractère, un gentilhomme par la
dignité *...? Es'imons-nous qu'il est de notre devoir de sauvegarder la vertu de l'enfant et d'y aider autant que possible ? Établissons-nous une certaine difïérence entre la probité vulgaire et le véritable honneur...? Croyons-nous enfin à une morale distincte des codes...?
Alors, prenons garde ! observons : et bientôt notre opinion sera faite.
La pensée vous est-elle venue de rechercher, de recueillir avec prudence les impressions d'un enfant de douze ans, au sortir de ces représentations, où les enchantements de l'art, les inventions étourdissantes, les séductions accumulées, une musique entraînante, des danses délirantes ou lascives, font tournersajeunetète après avoir émerveillé ses yeux. . .?
C'est comme l'engourdissement d'un rêve... ! un éblouissement chez les uns, un enthousiasme fébrile chez les autres; pour beaucoup, une initiation prématurée et une révélation indiscrète; pour tous enfin, un tableau mauvais dans une éducation qui veut être sérieuse.
Ah! le lendemain, elle semblera bien terne et morne la maison paternelle, éclairée seulement par la modeste lumière, que répand une petite lampe sur la table de famille!
Hier! c'était si éclatant, si lumineux, si rayonnant! Tout était diapré, scintillant, irisé!
i, <* Sans la dignité, la descendance n'est qu'une dégringolade,* * dit V. Hugo.
L'enchantement des fées, le tourbillon des ballets audacieux, les mirages les plus rutilants, la splendeur des décors, le luxe chatoyant des costumes, hanteront avec persistance son souvenir et absorberont sa pensée, au point de rendre pendant plusieurs jours son intelligence flottante.
Nonl un travail appliqué et fructueux n'est point de sitôt possible.
Allez plus avant dans cette analyse, et si vous avez la confiance de l'enfant, vous entendrez maintes réflexions significatives, auxquelles le père et la mère croient difficilement, parce que ce n'est jamais à eux qu elles sont faites
Il n'y a là qu'un germe ; d'accord !
Mais ce germe doit porter les fruits mauvais, dont bientôt les parents se plaindront amèrement. Certes, si on n'aimait point tant à se faire illusion, force serait bien de le reconnaître.
Une fois séduit par ces sortes de distractions, toutes les autres ne sauraient paraître que fades.
Comment un jouet de cinq francs semblerait-il agréable et désirable, alors que, pour pareille somme, l'enfant a pu goûter un plaisir dont la mise en œuvre a coûté une vraie fortune.
C'est le piment servi à haute dose dès le premier service. Inévitablement, le reste du repas doit être insipide.