LA COLÈRE
A peine né, l'enfant se livre à de véritables accès de rage : larmes, contorsions, trépignements, traduisent son émoi.
On dirait qu'il éprouve un amer chagrin à se sentir si incapable, et qu'il se révolte contre les premiers douleurs de la vie.
Quand il grandit, à la colère tapageuse, succède souvent une autre colère, froide, concentrée, bien autrement mauvaise et violente.
Que de fois ne rencontre-t-on pas dans les familles un parent maladroit, un ami désœuvré, un sot domestique, s'amusant à irriter l'enfant et à le rendre hargneux : tantôt, lui attribuant à tort des propos niais ou déplacés ; tantôt, l'humiliant au souvenir de ses bévues ou de ses maladresses; tantôt le contrariant par méchanceté pure !
Qui n'a vu cette bonne absurde, dont l'intelligence consiste à répéter tout le jour à l'enfant : « Donne un coup de pied à la vilaine table...; frappe la
Si
méchante chaise...; fais « parti pan! » à la dame... Quoi de plus propre à développer l'irascibilité, et à faire prendre l'habitude de la vengeance et de la provocation?
Remarquez que la passivité du meuble « coupable », n'est point faite pour désarmer l'enfant, que l'inertie de l'objet énerve davantage. Ajoutons que, ie plus souvent, le bàby, en déchargeant violemment sa fureur sur un corps solide, ressentira une commotion douloureuse qui l'agacera plus encore.
Veut-on avoir des enfants violents et vindicatifs ? Qu'on retienne le procédé : il est infaillible!
Il n'y a qu'un esprit prévenu, comme l'était celui de Rousseau, qui puisse soutenir « que les enfants ne deviennent ni mutins ni révoltés, tant qu'ils ne rencontrent de résistance que dans les choses >.
On ne s'étonnera pas de cette prédisposition à la colère, si l'on constate que la faiblesse et les infirmités de notre nature, en sont la cause première et déterminante.
yius on se sent impuissant et dépendant, plus cette passion se fait sentir.
Elle s'enflamme au choc des vicissitudes dont la vie est toute remplie.
Aussi les enfants, les vieillards et les malades,
sont-ils moins disposés cjue d'autres à la tolérance : la conscience de leur incapacité les porte à croire qu'ils sont lésés ou négligés, alors qu'ils subissent seulement la loi commune et les conséquences inéluctables de leur condition.
Quand on a laissé prendre à l'enfant un caractère irascible, l'influence physique, dite colérique, s'ajoute au trouble de l'âme, au point de détoner à la plus légère secousse.
Cela devient un état chronique et presque maladif. Le mal grandit quelquefois jusqu'à provoquer des convulsions : les muscles se contractent, les yeux s'enflamment, les lèvres tremblent, les cheveux se hérissent, le corps se crispe, la voix meurt dans la gorge ou sort en éclats ; enfin une fièvre brûlante envahit l'être entier.
L'histoire garde souvenir d'hommes célèbres, morts dans un accès de colère, Valentinien, par exemple.
Les Moraves ayant été battus par les Romains, le guerrier Mérobaud fut envoyé en députation auprès de cet Empereur, qui, outré de son attitude insolente, se livra à une Mie explosion de rage, que le sang lui jaillit par la bouche et le suffoqua.
Les fièvres inflammatoires, les amauroses, les convulsions, l'épilepsie peuvent avoir leur cause ori-
ginaire dans cette passion, au dire de Pinel, Richter, Hoffmann. Sevret...
L'exercice, les lotions froides, l'isolement, la correction, selon les cas et ies tempéraments, combattront utilement cette propension malheureuse.
La vue du délire colérique a quelquefois produit une heureuse influence : c'est ainsi que les Spartiates, pour inspirer à leurs fils la sobriété, leur montraient les Ilotes dégradés et abrutis par Ti» tresse.