‹ Les enfants mal élevésChapitre 81 sur 125 · LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

LA JALOUSIE

Si la jalousie est un instinct regrettable, elle procède toutefois d'un principe qui n'est pas, ce semble, absolument mauvais en soi.

Elle a sa racine, croit-on, dans un sentiment affectueux poussé à l'excès.

La Jalousie est la sœur de l'Amour.

Comme le diable est le frère des anges,

dit le poète Boufflers.

Mais ne confondons pas l'envie avec la jalousie.

Ainsi un enfant éprouve un violent dépit en voyant sa mère câliner un de ses petits camarades... : il est jaloux.

Au contraire, quand il convoite le gâteau du voisin, ou le jouet de son frère ; quand il désire un objet, moins pour en jouir que pour en priver autrui...., i) °st envieux.

En disant que la jalousie a pour cause originaire l'affection, nous nous faisons J'écho de la doctrine généralement admise

Cependant, à notre avis, ce défaut est plutôt provoqué par l'égoïsme.

Tel qui repousse comme ennuyeuses les caresses maternelles, qui les fuit comme importunes, jettera les hauts cris, si jamais un rival aspire à prendre sa place.

Un enfant à la mamelle qui verra sa nourrice en allaiter un autre en sa présence, témoignera une violente jalousie : la tendresse n'y entre pour rien.

Dès que cette passion prend consistance, il n'y a plus ni gaieté, ni enjouement : l'appétit disparaît en partie, le besoin de la solitude et du silence s'accuse, la fraîcheur du teint s'efface, la peau se distend, la maigreur survient ; et un véritable marasme s'empare de ce petit malheureux, qui mourra peut-être, avant de révéler la cause du mal qui le ronge intérieurement.

Le sentiment jaloux serait bien plus rare, si on ne le faisait naître, grâce à un jeu familier à nombre de parents.

En effet, on assure à l'enfant qu'on lui préfère de beaucoup son petit ami Jacques ; qu'on voudrait avoir le j«eune Pierre pour fils, et non lui...

Ignorant dans quelle mesure le propos est sincère et réalisable, il deviendra inquiet et défiant, et redoutera un concurrent captieux.

Le danger est particulièrement sérieux quand, par malheur, la comparaison s'établit au même loyer entre les frères .

Alors la jalousie y jette en germe des haines profondes, des inimitiés violentes, qui auront dans ces jeunes âmes des retentissements douloureux.

Un fils préféré, est un frère détesta.

Nous l'avons établi ailleurs.

A la jalousie, plutôt encore qu'à la méchanceté, se rattache l'habitude pernicieuse de la délation, qui, selon l'expression vulgaire, consiste à « rapporter » les fautes des camarades.

Il y a peu d'enfants qui n'aient recours à ce procédé, soit pour se disculper et détourner l'attention, soit pour prouver que les autres ne sont pas plus sages qu'eux, au contraire !

On devine combien l'enfant est incité à commettre cette lâcheté, quand on surfait devant lui les qualités de ses amis...

Cette tendance est capable de lui gâter le cœur si l'on n'y prend garde, et si elle devient une habitude : ce qui n'est point rare.

Elle cache encore une arrière-pensée de flatterie qui ne déplaît pas à certains parents.

L'enfant a Vair de tenir grand compte des recom mandations et des désirs paternels, il semble en surveiller l'exécution par affection ou par respect: et Ton est assez porté à lui savoir gré de cette sollicitude.

Qu'on observe de près ! et l'on verra que la dénon-

dation correspond d'ordinaire à un sentiment mauvais : vengeance, jalousie ou flatterie.

Bien entendu, nous ne parlons pas des cas, où un ordre spécial du père confère à l'aîné un droit de contrôle sur les frères plus jeunes; nous envisageons feulement la spontanéité de la délation.

Une hypothèse délicate, est celle où l'enfant inspiré dans sa conduite par un sentiment de justice offensée, et scandalisé parune action blâmable, croit, en conscience, devoir avertir ses parents.

Si aucune pensée méchante ne l'inspire, on le félicitera de cette démarche comme il convient, car, de sa part, c'est une preuve de loyauté et de confiance.

Mais l'embarras est plus grand quand l'enfant, tout en étant justement offusqué des méfaits commis, obéit en même temps à un calcul vindicatif en les signalant.

D'une part, le réprimander n'est pas admissible, s'il révèle un acte coupable.

D'autre part, l'approuver sans mesure serait injuste, puisqu'il a tort de chercher à attirer les sévérités sur le délinquant. Il y a là un défaut de générosité, une petite trahison qui n'est pas autrement louable.

Quel est donc le moyen terme?

PRINCIPAUX DÉFAUTS DE L'ENFANT 32f

On peut concilier les choses en donnant raison à l'enfant, (attendu que son émoi est légitime), tout en tempérant l'éloge par un correctif pratique.

Je m'explique: Jean raconte, je suppose, que Louis, en l'absence des domestiques, a joué avec le canif ou les compas trouvés sur le bureau paternel, au risque de blesser ses sœurs qu'il menaçait pour s'amuser; et cela, malgré la défense formelle à lui faite d'y jamais toucher...

« Mon ami, pourra dire le père, tu fais bien de t blâmer la grave imprudence de ton frère. Je le t prive de dessert et de sortie ; mais puisque tu es ¥ plus raisonnable que lui, je te charge de le sur- « veiller toi-même en mon absence ; ce soir, tu me « rendras compte de sa conduite ».

En fait, le petit censeur trouvera la fonction aussi... ennuyeuse, qu'honorable.

Et laleçon sera double.

Cet expédient a produit, à notre connaissance, les plus salutaires effets sur de jeunes « rapporteurs »r réputés incorrigibles.

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