‹ Les enfants mal élevésChapitre 83 sur 125 · HT · texte numérisé non relu

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C'est qu'en effet ce sentiment résulte bien plus souvent d'une circonstance, que d'une tendance.

Soit pour distraire, soit pour intimider aies petits maîtres o, des domestiques mal avisés leur racontent des histoires lugubres ou saisissantes..

Naturellement! les jeunes imaginations dévorent

avec avidité ces récits, et les amplifient jusqu'à l'extravagance .

Une seule anecdote, suffit à impressionner d'une façon maladive certaines natures nerveuses ou timorées.

Frappé de la peur, l'enfant éprouve un resserre ment indéfinissable de tout son être : le sang reflue au centre en glaçant l'extérieur du corps, les jambes chancellent, la poitrine est haletante, les yeux sont hagards, la voix est étranglée; le vertige se fait sentir.

Les plus fâcheuses commotions, et même les plus graves accidents peuvent suivre un accès de peur.

On raconte que pendant une épidémie on fit l'expérience suivante sur deux condamnés à mort.

On plaça l'un d'eux sur un matelas tiède, en lui disant qu'un cholérique venait d'y mourir — Le malheureux ressentit bientôt les prodromes de la contagion, et succomba. Or cette couche n'avait jamais servi : on l'avait bassinée.

Quanta l'autre individu, on le mit dans un lit où un homme atteint du fléau avait rendu le dernier soupir quelques heures auparavant, mais on ne l'en avertit point; et il n'éprouva aucun mal.

On connait aussi l'histoire de ce condamné, mort d'effroi, au contact d'un simple linge mouillé, dans lequel il crut sentir la froide lame de l'instrument du supplice.

Un jour, à la un d'un dîner de famille, le fils d'un filateur conduisit, en manière d'amusement, deux de ses jeunes cousins dans le sous-sol des ateliers, où étaient suspendus, à égales distances, d'énormes écheveaux de lin. Et là, à la lueur d'une lumière indécise et blafarde, il prétendit leur faire voir, dans ces « liasses a symétriquement disposées, une ligne interminable de pendus se balançant au plafond de la cave 1

Il n'en fallait pas tant pour frapper l'imagination de ces enfants, qui s'enfuirent en proie à une indicible terreur. Ils se gardèrent bien d'en rien dire à leurs parents.

C'est l'usage.

Étaient-ils convaincus de la réalité de ce musée funèbre?

Nullement! leur naïveté n'allait pas jusque-là; mais la peur les obséda quand même, pendant de longs mois.

Avant de solliciter les aveux de son fils, on fera sagemen*, en cherchant à deviner, à peu près du moins, la nature de la peur qui le touche.

Un père vigilant et quelque peu clairvoyant, ne saurait longtemps errer.

Le champ d'investigations est assez limité après tout : crainte du feu, des malfaiteurs, des êtres imaginaires..., telles sont les causes ordinaires des terreurs enfantines.

Autre exemple. — Dans la famille du jeune F..., on avait l'habitude de placer un chapeau au crochet d'une patère, faisant face au petit lit de l'enfant; et au-dessous, on suspendait le soir, pardessus ou manteau. En sorte que, dans la pénombre, le tout formait une masse étrange, dans laquelle, ici encore, l'enfant s'obstinait à voir une affreuse silhouette de pendu, dont l'horrible tête repliée sur la poitrine, lui donnait des sueurs froides suivies de cauchemars épuisants.

Brisé de fatigue et d'émotion, il finissait par se lever, allait décrocher le vestiaire improvisé, et recouvrait enfin la paix et le sommeil.

Il savait très bien qu'il n'y avait pas là d'individu c lynché » : la preuve, c'est qu'il s'en approchait sans crainte.

Ce manège dura longtemps sans que personne pût en soupçonner le motif.

Je sais que le moi est haïssable ; néanmoins qu'on nous permette de citer un fait personnel.

c Au marais, » nous comptions d'excellents amis qui nous faisaient le meilleur accueil, nous comblant de caresses et de jouets.

Cependant à l'âge de cinq ans, je m'ingéniais par èous les moyens à n'accompagner point ma famille dans ces visites amicales. Tous les prétextes étaient ons,... même les mauvais, pour m'en dispenser.

Et cela, uniquement parce qu'il fallait passer rue Saint-Antoine devant la boutique d'un charcutier, à la porte duquel se voyait, et se voit encore, un

énorme sanglier en bois (!), qu'un passant m'avait un jour signalé comme bien vivant, et très méchant 1

J'avais beau ne point croire au danger : l'horreur survivait au raisonnement.

Pardon de ce détail, mais on est encore plus cer /ain des impressions ressenties, que de celles que l'on croit surprendre ou deviner chez autrui.

Lisez enfin cette intéressante description, due à la plume du docteur Pujol.

« Observons la peur, dit-il, chez un de ces malheureux enfants à qui Ton s'est fait un plaisir de raconter les histoires les plus terribles, de bandits, d'ogres ou de revenants. L'heure du sommeil est arrivée : on le met au lit, on le laisse seul, ayant grand soin de retirer la lumière. Un léger bruit se fait-il entendre, un meuble vient-il à craquer? à l'instant même sa jeune imagination, pleine d'assassins, de cercueils et de fantômes, lui retrace les tableaux les plus monstrueux. Il s'enfonce jusqu'au fond de son lit, et recouvre sa tête de son drap; en même temps, il rapproche fortement les bras de sa poitrine et le? genoux de son ventre; ce n'est plus qu'une boule. D'instinct, il se fait le plus petit possible pour présenter moins de surface à l'ennemi qu'il redoute. Dans cet état, le sang brusquement refoulé de la périphérie au centre, fait battre le cœur avec violence; son pouls est fréquent, souvent h régulier; sa respiration courte et précipitée; il cherche à retenir son haleine dans la crainte de se trahir;

enfin, les yeux ouverts et fascinés, Poreille tendue, le corps immobile, il reste l'esprit fixé 'sur l'objet de sa peur, jusqu'à ce que, ayant épuise toute sa puissance de contraction musculaire, il tombe dans une sueur de faiblesse, et dans un sommeil souvent troublé par des rêves effrayants, qui en détruisent l'action réparatrice. »

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