‹ Les enfants mal élevésChapitre 85 sur 125 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

Les bienséances obligent à adresser des remontrances aux enfants terribles. Il le faut; et sur ce point tout le monde tombera d'accord.

Mais reconnaissons que, pour un philosophe, rien n'est plus intéressant ni plus charmant que ces mots, à la fois naïfs et profonds ; que ces réflexions marquées au coin du bon sens, ou d'une fine critique d'autant plus vraie, qu'elle est plus imprévue, souvent même inconsciente.

Quoi de plus personnel à l'enfant que ces jugements spontanés, ces saillies qui lui échappent naturellement! Leur réjouissante saveur, leur verve irrésistible pourraient parfois rivaliser avec les œuvres d'esprit les plus vantées. Prenons quelques exemples au hasard.

i Bonjour, mignonne I Je suis au désespoir! votre bonne mère comptait me rencontrer l'autre jour chez

moi, et je venais justement de sortir. Elle a dû bien m'en vouloir.... ?» — « Maman? pas du tout. Elle a dit : Dieu ! quelle chance I Filons vite! »

On est à table. L'amphitryon annonce aux invités € un Bordeaux de derrière les fagots. » Et le jeune fils de la maison de s'exclamer: « Tiens Ion a gratté l'étiquette de la bouteille. Oh! je la reconnais bien, val »

On apporte le rôti. « Une pintade de chez nous, » dit gracieusement l'hôtesse, un produit de notre basse-cour... C'est un des grands plaisirs de la campagne : on sait d'où vient ce qu'on offre à ses invités. » — « Petite mère ! demande avec ardeur et précipitation un jeune bambin, est-ce que c'est la bête qui s'est noyée hier dans la mare; dis ? >

Arrive une visite. L'enfant de la maison est seul au salon. « Maman, viens vite ! s'écrie-t-il, c'est 1? dame de l'autre jour... la dame au long nez. »

« Sais-tu pourquoi, on ne laisse que de tout petits bouts de bougies dans les candélabres... / °ère trouve qu'on a l'air d'avoir eu la veille du monde en soi-

rée. Mais on n'en a jamais... : on ne reçoit que mes tantes. »

f Je suis bien content quand tu viens dîner chez nous. » — « Alors, tu m'aimesbeaucoup? » — « Non, seulement il y a un plat de plus. »

La lèvre d'une dame est ornée d'un duvet un peu trop abondant... Un enfant ne la quitte point des yeux. Sa mère inquiète, et pour cause, cherche à détourner son attention. Peine inutile 1 Elle n'empêchera pas la réflexion suivante de se produire à mi-voix : « Pourquoi donc, mère, ne se rase-t-eUe pas... la dame ? »

« Allons, mademoiselle! il ne faut pas se regarder dans la glace: ce n'est pas beau cela. »

— « Alors, pourquoi en avez-vous? » a répliqué avec une logique invincible une petite fille de six ans, plus intelligente que timide.

C'est le jour de réception de Mme ***. On apporte un bouquet.

— La dame : « Des fleurs... ? Qui peut bien... ? »

— «Mais, marnant c'est toi-même qui a recom-

mandé à la marchande, de te les envoyer à cinq heures. »

A une institurice : « N'est-ce pas, Mademoiselle, qu'il ne faut pas mettre une h à omelette...? Là t vois tu, marraine! »

Une dame se plaint d'avoir perdu tous ses cheveux. — « Mais non, mère, je les ai vus ce matin encore sur la cheminée. *

« Monsieur votre père est-il chez lui, ma bonne petite? » — « Moi, je ne sais pas; mais j'ai compris qu'il disait que si vous veniez, il n'y serait pas. 1

« Quoi ! mon ami, vous m'avez écrit? Mais, j'en suis désolé, il ne m'est rien parvenu : d'ailleurs, la poste n'en fait jamais d'autres!

— L'enfant intervenant : « Comment! papa, tu ne te rappelles pas? Tu as même ajouté en jetant la lettre au ieu : « Franchement! il n'y en a pas pour trois sous ! »

* * t Prends garde au tableau !» — « Oh ! il n'y a guère

de danger, va 1 papa l'a cloué au chevalet.... il dit qu'une toile sans cadre, ça donne un chic d'artiste. •

f Madame votre mère fait beaucoup de musique ?

— «Nonl seulement elle recommence toujours son «ir, quand on sonne à la porte.

X... aime à poser pour l'homme répandu et recherché: « Savez-vous, mon cher! qui je viens de rencontrer, juste à votre porte? » — a Non. » — « Un de mes bons amis, le jeune marquis de B... qui ne voulait plus me quitter, ma foi! >

— « Par exemple! s'écrie l'enfant, c'est un peu fort que tu n'aies point reconnu mon cousin René! Il t'a même dit: je te lâche, car voilà le tramway qui arrive. J'en suis bien sûr... Ah mais!... »

t Êtes-vous contente, ma chérie, des prunes et des groseilles que j'ai envoyées pour vos cousines et pour vous? Dites-moi qu'avez-vous eu? » — « La colique! »

Une fillette, à sa petite amie: t Tu as vu le domestique qui a ouvert la porte...? Eh bien! c est pas un domestique... C'est notre concierge! Mère le fait

monter quand il vient du monde, et il met un vierl habit 4 papa... »

— « Tiens ! c'est comme chez nous : la grande Annette, qui fait la femme de chambre, le lundi.., elle ne s'appelle pas Annette du tout....! C'est madame Guérin, la couturière du sixième... »

Au point de vue de la critique pure, cela est tout simplement exquis.

Et si l'intérêt moral de l'enfant nous fait un devoir de blâmer ces appréciations « terribles », c'est surtout en vertu de ce principe : toute vérité n'est oas bonne à dire...

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