MATERNEL
La mère eit la meilleure écoU.
(Michhlbt.)
Nous avons promis d'être indépendant dans nos appréciations; aussi n'hésitons-nous point à consigner les observations suivantes.
Un fils naît...
Depuis de longs mois déjà, a tressailli la fibre maternelle.
En venant à la lumière, l'enfant trouve dans sa mère une tendresse parfaite, dans laplénitude de son intensité.
Cette naissance n'est assurément pas appréciée de la même manière par le père. Il est flatté de son
nouveau titre ; il est content d'avoir un héritier
même une héritière, mais le bébé, en lui-même, n'éveille pas les enthousiasmes généreux que ressent
la femme dans sa maternité expansive et triomphante l
Pendant les premiers temps, l'affection du père sera calme et tempérée, tandis que celle de la mère est, dès le début, à son maximum d'épanouissement.
La maman ne pense pas à elle... Aimant l'enfant pour lui-même en dehors de toute considération personnelle, elle s'oublie , et ne comprend point que rien puisse, en aucun cas, passer avant l'intérêt du cher baby.
Son amour est fait de dévouement et d'abnégation.
La mission qui s'inaugure pour elle ne semble lui promettre, pendant des années, que de nombreux soucis, des préoccupations mortelles et des fatigues infinies...
Que de nuits passées, de craintes ressenties, de sollicitudes dépensées, avant de recevoir un sourire ou une caresse de ce petit-être, dédoublement d'ellemême et son âme multipliée !
Qu'importe! Se priver pour ce « bien-aimé », souffrir pour lui, n'est-ce point tout ensemble une ineffable joie et un besoin de sa nature?
Plus elle se dépense, plus elle se sent mère...
Certes ! Montaigne n'eût point osé dire devant des femmes ce mot cynique, sorte de blasphème qu'il proféra en parlant de ses fi * c J'en ai perdu un... ou deux. »
Mais vienne le jour où l'enfant saura se connaître, et reconnaître ceux qui l'entourent, balbutier pa...pa pour la première fois... Alors, le père ressentira une émotion nouvelle; et dès ce moment ses impressions seront plus vives, plus profondes même que celles éprouvées à la naissance du bébé.
Pourquoi son affection s'est-elle fait attendre? Pourquoi est-elle si en retard sur celle que possède, et qui jiossêde la mère ?
C'est parce qu'il aime avec moins de désintéressement quelle.
Il y a une pointe d'égoïsme chez lui : donnant, donnant !
Ah ! il représente une légion nombreuse, ce père que nous entendions un jour exprimer avec conviction la pensée suivante: « Tant que les enfants ne « sont pas propres, ils sont exclusivement à la ma- « man; * parole qui révoltera avec raison les mères, sans les décourager néanmoins !
Caton prenant plaisir à envelopper de langes son nouveau-né, sera plus admiré qu'imité.
Répétons-le encore : la mère aime l'enfant à proportion des sacrifices qu'elle fait pour lui : son affection est en raison directe du mal qu'il lui coûte. Plus il est faible, chétif, disgracié même, plus la part de tendresse qu'elle lui réserve est grande.
... Je ne suis pas sûr qu'il en soit de même du côte du père, qui semble aimer l'enfant dans la mesure Jy nlaisir que celui-ci lui procure
11 y a là certainement une nuance accusée.
En général la prépondérance de l'influence mater nelle au foyer offre de très sérieux avantages.
Sur dix mères, il y en a huit sachant élever leur enfant ; et une seule pouvant, par suite des circonstances, mener à fin son œuvre.
Ordinairement, sur dix pères, huit ignorent leur a métier de père » ; et sur les deux restant, un seul accepte de prendre la lourde charge de l'éducation, d'accord avec la maman.
Libre au lecteur de modifier cette proportion : nous ne nous occupons que du principe.
Or, du moment qu'un père ne se soucie point de se dévouer à l'éducation des siens, qu'au moins il se fasse un devoir absolu de sanctionner les décisions maternelles 1 sinon, il est gravement coupable, et responsable de l'avenir.
Pareille sanction contribuera puissamment à maintenir l'unité et l'harmonie dans la direction : ce qui est déjà bien précieux.
Une délégation du père, vaut mille fois mieux qu'une intervention irrégulière, mal pondérée et guidée par le hasard.
Du reste, la mère est placée comme personne pour observer de près les caractères, les tendances ou les défauts de sa jeune famille ; tandis que le père qui prend les rênes d'une manière intermittente et irréfléchie, risque de se placer, sans le vouloir, à la traverse des ordres et des projets maternels.
Atteler deux chevaux en sens contraire, c'est annihiler l'effort jusqu'à l'inertie : mais avec un attelage où un seul tire, si l'on avance peu, du moins on avance !
L'idéal serait, que le père empruntât quelque chose de la douceur maternelle, tout en restant, (comme il convient à la force), le représentant naturel de l'autorité; et que, d'autre part , la mère se sentît assez soutenue, pour oser commander virilement en l'absence de l'époux.
Enfin, le père a lieu de se mettre en garde contre
une tentation qui consiste à gâter l'enfant, dans les rares moments où il s'en occupe.
Quoi de plus engageant que d'être le « papa gâteau », en laissant à la maman le rôle de censeur, de correcteur, de « rabat-joie » !
Semblables aux amis de la maison qui veulent avoir la paix pendant la. visite qu'ils rendent, nombre de pères, se préoccupent peu de ce qui se passera après, alors qu'éloignés du foyer, ils laisseront leur femme aux prises avec les exigences ou les révoltes de l'enfant.
Et c'est précisément cette continuité dans la charge, qui oblige la mère à ne point permettre tout ce que le père tolérerait au besoin, pendant une heure exceptionnelle de délassement.
*** On devine que le petit despote ignore encore les
dispositions du Code et les usages sociaux, qui arment le chef de famille d'une autorité plénière, ou à peu près ; mais il se rend parfaitement compte d'une certaine prépondérance des volontés de l'époux sur celles de l'épouse: aussi tentera-t-il de faire réformer par cette juridiction d'appel, dont il connaît les faiblesses, les jugements maternels qu'il estime trop rigoureux à son égard.
Lui céder, serait une chose désastreuse.
En résumé, si le père n'est point, comme cela arrive très fréquemment, dans les conditions voulues pour collaborer à l'éducation de ses enfants, qu'au moins, répétons-le encore, il donne mandat général, mandat absolu a la mère; qu'il mette sa force au service de la direction maternelle; qu'enfin, jamais il ne réprouve devant l'enfant les censures infligées.
Autrement, ce serait trahir la mère, et rendre son œuvre impossible.
Peut-être pendant les premières années, le père qui se montrera sévère, sera-t-il moins fêté, moins choyé par ses jeunes héritiers... Mais qu'il s'en remette à la mère !
Laissez-la faire, soutenez-la; et croyez-le 1 elle saura bien apprendre à vos fils à vous aimer, et à respecter en vous le chef du foyer.
Cela sera préférable à une camaraderie irrévéreu-
cieuse, dans laquelle le père joue le rôle de simple amuseur ou même de personnage bafoué.
Il peut bien, pendant un instant, laisser rire à ses dépens et supporter qu'on le ridiculise : son chapeau et sa canne sont là, sur le fauteuil voisin... Quand il aura été assez décoiffé, tiraillé, interpellé ou berné, d'un tour de main, il écartera cette « marmaille assommante », en disant à sa femme ce mot commode: t Mon amie, je sors..,; je vous laisse les enfants. j>
Mais dans quel état les laisse-t-il, grand Dieu! nerveux, excités, enragés !
Car c'est justement parce qu'ils étaient intolérables, qu'il a jugé expédient d'échapper à leur importunité.
Ainsi faisait Racine... Après avoir passé deux heures avec ses enfants, assis sur un tapis ou jouant au cheval, il allait reprendre son costume de cour, ou s'enfermer pour marteler ses vers impérissables.
Ah ! elle va recevoir un charmant accueil la pauvre maman, lorsque, arrivant au milieu de cette tempête houleuse, il lui faudra calmer cet émoi, rétablir tout dans l'ordre ; dire à Pierre d'apprendre sa leçon, a Marie d'écrire sa page, à Paul de rester tranquille....! Au père amusant et facile, succède la mère sévère et grondeuse.
Regrettable contraste ! qui va justifier hélas t notre proposition, si vraie pour tant d'éducations domestiques :
La mère veut gouverner, et ne peut pas...
Le père peut, et ne veut pas...
Pendant la lutte, le représentant du « sexe fort » prend l'air, et compte sur la « faible femme » pour i se débrouiller avec les mioches ».
... C'est ce qu'on appelle : « laisser faire la maman ! »
Et, de bonne foi, on en arrive à se persuader qu'on remplit ainsi son devoir à l'égard de la famille.
Gela ressemble au dialogue de Bertrand : a Veux tu faire à nous deux un excellent dîner ?» — « Com ment donc! deux à moi seul si tu veux. » — « Non* mais nous allons nous partager la besogne : moi, je mangerai les morceaux, et toi tu laveras les plais.... Ahl comme nous allons nous amuser! »
De toutes les critiques adressées aux mères, il n'y en a qu'une peut-être qu'il soit juste de signaler : l'excès dans les petits soins.
Petits soins, disons-nous, c'est-à-dire : « mignardise » dans la sollicitude, exagération dans les précautions, dans les doléances et condoléances pour la souffrance la plus légère....
L'erreur est plus encore dans le ton pathétique, que dans la crainte même.
En tout cas, l'inconvénient sérieux est de diminuer la virilité, le courage, l'énergie, et de faire de l'enfant un être mou, timoré et lâche.
Il s'égratigne ou se cogne : on peut, et Ton doit lui appliçuer un taffetas protecteur, une friction opportune... Mais est-il nécessaire de s'écrier avec une voix aussi larmoyante que langoureuse : a Oht mon « ange chéri! tu as dû te faire bien mal! Voyez • comme il souffre ce pauvre bijou»..! Annettey t allez vite chercher le taffetas d'Angleterre; mais € allez donc vite! Viens sur moi, cher trésor ! Ça « te pique bien fort, n'est-ce pas mon bon chat? »
Si après ce tapage et cette mise en scène, l'enfant né se croit pas très malade et gravement atteint, ce sera fort étonnant!
Remarquez qu'au début, il ne disait rien, tant la douleur était insignifiante : mais en voyant sa mère si troublée, il s'est attendri peu à peu, se disant in petto : je dois vraiment bien souffrir, pour inspirer un tel intérêt ! »
Bref, il s'est laissé gagner par l'émotion maternelle, et a fini par pleurer à chaudes larmes sur une douleur imaginaire.
... On raconte qu'un accusé, entendant son avocat plaider avec une onction touchante, se prit aussi à sangloter par l'effet d'une contagion irrésistible.
Le jury crut à un profond repentir; mais le greffier entendit murmurer ces mots : « Je ne me croyais pas aussi malheureux que cela! »
En résumé, l'éducation n'a pas tant pour objet d'éloigner la douleur, que d'enseigner le courage en face des maux qu'on peut combattre, et la résignation en face de ceux qu'il faut subir.